Dimanche 15 juin 2003 ... San Antonio, obscure ville du Texas profond ... Vestiaire de victoire. Scène enthousiasmante et surréaliste. "On est les champions" puis "La Marseillaise" hurlée en français (s'il vous plaỵt !) par des Américains émus jusqu'aux larmes et chavirés de bonheur. Malgré brouille franco-américaine sur l'Irak et suprématie proclamée des Etats-Unis sur le monde entier. Surprenant ? Même pas. Miraculeux ? Sans doute. Eclairant, certainement.
Là où ONU et chancelleries, stratèges ou diplomates ont élargi les déchirures entre l'Ancien et le Nouveau Monde, là ó reconstruction et paix du Proche-Orient, Sommet des 8 pays les plus riches du monde à Evian/France font grimacer les plus optimistes, un gosse de 21 ans a réconcilié - un moment - Géographie et Politique, Sport et Diplomatie, arraché un "hourrah" à l'ancien gouverneur texan George W.Bush, fait pousser un discret "cocorico" au président Chirac, donné plus d'urbanité aux retrouvailles franco-américaines au G8. Les Français ne confondent plus San Antonio (Texas) avec le célèbre commissaire du même nom, cher à Frédéric Dard. Les Américains en oublient les diatribes enflammées du ministre de Villepin au Conseil de sécurité : au fin fond du Nebraska ou de l'Arkansas, plus personne n'ignore qui est Tony Parker (TP, prononcez TiPi), venu de là-bas (France) et un peu de chez nous (USA) !
Sur leur terrain, les San Antonio Spurs viennent de battre les New Jersey Nets par 4 victoires à 2 dans la phase finale du championnat de basket pro américain NBA (National Basketball Association). Rêve accompli, devant leur public, pour la deuxième fois dans l'histoire du club. Parcours jalonné d'embûches et haletant, inespéré mais triomphal ... Des reporters impatients et vociférants ... Des photographes en folie ... Des télés bousculant tout le monde, sans la moindre déférence pour les "glorieux anciens". Chacun n'avait d'yeux et d'objectifs que pour le "French Kid". De l'autre cơté de l'Atlantique, petit matin blême de nuit sans sommeil ... A Paris, à Fécamp, en Normandie, en France, "de la Corrèze au Zambèze", à Bruges, en Belgique, aux Pays-Bas, personne n'a songé à dormir. Pas uniquement chez les mordus du "panier" de basket, du "cercle de fer" ou de la "balle orangée", mais un peu tout le monde. Beaucoup avaient un oeil rivé à l'écran ou l'oreille vissée au transistor pour ne pas manquer l'Evénement : un p'tit gars b'en de ch'z nous tente le jackpot. La télé ronronne, les bouchons sautent !!! Enfin, la délivrance : les Spurs et "notre" petit Parker sont CHAMPIONS. Champions de quoi ? Des Etats-Unis ? De quoi ? De basket !!! Pôvre de vous ! Mais oui, de basket PRO, de NBA et des USA, s'il vous plait !!!
On ne sait plus à la santé de qui on boit, de quelle fête il s'agit. Mais dans la morosité internationale ambiante, la success story de Tony Parker dilate les coeurs. Le conte de fée(s) franco-américain réchauffe les mémoires. On joue aux devinettes : mon premier est un basketteur noir américain ayant bourlingué sur tous les terrains d'Europe, mon deuxième une sympathique blondeNéerlandaise, mon tout est un couple charmant avec trois bambins, tous basketteurs, dont l'aỵné devient le premier Français champion pro des Etats-Unis au basket ... On croit réciter la bio d'un Tiger Woods, champion de golf noir, formé aux méthodes martiales de son Marine de père ... Euphorique, on mélange tout : les hommes, les races, le sport, la mondialisation, le métissage des individus, des cultures, des modes de vie, des civilisations, des "modèles". On parle de "filière française", de "rêve américain", de réussite bbb (black-blanc-beur). On s'essaie à jongler avec un sport jusque-là marginal par rapport au foot. On évoque Platini, Zidane, Pérec, "Alice au pays des merveilles", voire la case de l'oncle... Sam!
L'effet Parker fait son chemin en France. De la presse people aux médias les plus sérieux, des radios aux télévisions, chacun veut "capitaliser", "positiver", prédire un "avenir radieux" dans le Championnat d'Europe des Nations (septembre 2003 en Suède) à l'équipe de France de basket avec TP et les joueurs français expatriés. On revit 1998 en 2003, sans changer de siècle. Pour voler, comme toujours, au secours du succès. Oubliant les déboires d'une équipe de France de football hyper-starisée et portée aux nues avant de jouer la Coupe du monde en Corée-Japon 2002.
Il faut raison garder.
"Exception française" ou "French Touch" ?
Hilare, énorme cigare au bec, douché de champagne, arrosé de confettis noirs et argentés aux couleurs de son club, TP savoure le succès final de son équipe, ces Spurs, qu'il a portée à bout de bras toute cette saison 2002-2003. Entouré de sa famille, d'amis français et de coéquipiers intarissables sur ce frenchy de 21 ans, il a franchi une "nouvelle frontière" en pays texan. Pour la première fois dans l'histoire du basket, un joueur français est sacré champion dans la prestigieuse NBA. Ni joueur de complément ni utilité, il a excellé au poste le plus exigeant et le plus exposé du basket : meneur de jeu. Il a, certes, connu quelques ratés, notamment sur les trois derniers matchs de la finale, ó son entraỵneur Gregg Popovich l'a sorti du jeu, pour relancer son équipe.
Deux ans après avoir été "drafté"6 par les San Antonio Spurs, ces derniers sont ravis du parcours de leur meneur. Inconnu des médias et de ses coéquipiers le jour de son premier entraỵnement, il a vite convaincu les sceptiques. Malgré une taille modeste et un gabarit poids plume (1,86 m pour 81 kgs) et une carrière professionnelle limitée (2 saisons au Paris-Basket-Racing), il possède les qualités pour s'imposer dans la Ligue américaine. Ce succès est donc tout, sauf hasard. TP a non seulement confirmé après une première saison étonnante, mais a montré son potentiel lors de sa deuxième saison. Fruit de son éducation familiale et de son passage à l'INSEP (Institut national du sport et de l'éducation physique/France), le meneur des Spurs a étonné les deux rives de l'Atlantique, si peu habituées à voir un Français réussir en NBA. Plus étonnant encore : la crise diplomatique entre Paris et Washington n'a jamais troublé le joueur durant les phases finales, quand tout ce qui peut déstabliser l'adversaire est mobilisé, au vu des enjeux sportif et financier.
TP est un pur produit de la formation française. A l'INSEP, il a parfait ses gammes et affiné des fondamentaux essentiels pour la suite de sa carrière. Comme en football, la formation hexagonale est devenue un modèle pour l'apprentissage du basket. Jérơme Mọso puis Tony Parker sont les deux premiers joueurs exportés par l'INSEP et imposés outre-Atlantique. Boris Diaw et Mickặl Pietrus vont suivre le mouvement cet été. Désormais, le joueur français aux States n'est plus perçu comme frileux, immature. Alors que la génération Rigaudeau (ce joueur se morfond sur le banc de Dallas) s'éteint, une autre, ayant savouré les succès de l'équipe de France de football en 1998-2000 et souhaitant lui emboỵter le pas, n'arrive plus à reculons ou sur les talons en NBA. Vraie césure et révolution culturelle entre ces deux classes de joueurs : la NBA n'est plus, dans l'imaginaire du basketteur français, rêve inaccessible ou cerise sur le gâteau pour fin de carrière, mais objectif prioritaire pour les plus talentueux espoirs français.
Joueurs français à l'étranger (hors E-U), saison 2002-2003 :
. Alain Digbeu, Arrière- Ailier : 1,96 m, 78 kgs (Real Madrid, Espagne) + Stéphane Dumas, Meneur : 1,90 m, 83 kgs (Juventut Badalona, Espagne) + Laurent Foirest, Arrière-ailier : 1,97 m, 88 kgs (Tau Vitoria, Espagne) + Thierry Gadou, Ailier: 2,05 m, 97 kgs (Tau Vitoria, Espagne) + Yannick Gagneur, Ailier : 1,96m, 96 kgs (Virtus Bologne, Italie) + Aba Kọta, Pivot : 2,06 m, 104 kgs (Kalev Tallinn, Estonie) + Jean-Marc Kraidy, Ailier : 2,02 m, 100 kgs (Alimos, Grèce) + Mehdi Labeyrie, Intérieur : 2,02 m, 101 kgs (Badalone, Espagne) + Samuel Nadeau, Arrière : 1,98 m, 86 kgs (Real Madrid, Espagne) + Stéphane Risacher, Ailier : 2,03 m, 94 kgs (Malaga, Espagne) + Moustapha Sonko, Meneur-Arrière : 1,92 m, 85 kgs (Malaga, Espagne) + Olivier Wissler, Arrière : 1,92 m, 83 kgs (Atomic Bruxelles, Belgique) + Thierry Zig, Arrière : 1,92 m, 90 kgs (Tarragona, Espagne) + 4 en Allemagne Français en NBA 2002-2003 . 4 : Tariq Abdul Wahad (Dallas Mavericks), Jérơme Mọso (New Orleans Hornets), Tony Parker (San Antonio Spurs) et Antoine Rigaudeau (Dallas Mavericks, AR va rentrer en Europe) . Tony Parker Express : né le 17 mai 1982 à Bruges (Belgique) + Clubs : Fécamp (1992-93) + Deville-lès-Rouen (1994-96) + Mont-Saint-Aignan (1997) + Centre fédéral INSEP (1998-99) + PSG/PBR (1999-2001) + San Antonio Spurs (depuis 2002, drafté 28e en 2001) + Palmarès: Champion d'Europe junior 2000, Meilleur joueur de l'Euro juniors 2000 + Plus jeune joueur des Spurs + Champion NBA 2002 avec les Spurs
Label France
. L'équipe de France masculine est vice-championne aux JO de Sydney 2000 derrière les EU. L'équipe de France féminine est championne d'Europe de basket en 2001, les équipes féminines de Bourges et de Valenciennes ont été vainqueur et finaliste(s) de l'Euroligue de basket 2001, 2002 et 2003
Le titre remporté par TP et sa qualité de jeu démontrée au cours de près de 106 matchs cette saison ont brisé bien des a priori, tant chez les recruteurs et entraỵneurs américains que chez les jeunes Français. Un journaliste américain confirme : "Avant Tony, le basket français n'intéressait pas la NBA ... La NBA aime à découvrir de nouvelles tendances. Si un système marche et semble efficace, la NBA va se pencher essus et, avec Parker, cela les a amenés à découvrir la jeune génération française" 7. Pour cette dernière, une nouvelle chance lui est donnée de développer une culture et une identité du basket hexagonal, longtemps prisonnier de l'effet de mode "Dream Team 1992". L'empreinte remarquée de TP en NBA est un acquis solide pour la qualité France. D'autres Français pourront en imposer une légitimité nouvelle.
Or David Stern, à la tête de la Ligue américaine, souhaite exporter - d'ici la fin de la décennie - quelques "franchises" en Europe. Il verrait, d'un très bon il, une ville comme Paris dés bon œil, une ville sport et constituer "un gros marché" comme Chicago ou Houston. Les futurs grands du basket français suivront, sans doute avec bien moins d'appréhension, les traces du pionnier TP. Les sportifs français ont connu des réussites isolées et espacées à l'étranger (Kopa au Real, Platini à la Juventus, le hockeyeur Bozon à Saint-Louis en NHL, Richard Tardits dans l'équipe de football américain des New England Patriots). Parker, après Zidane et les Coqs "footeux" 8, a valeur d'exemple et de maỵtre étalon.
Pourtant la réussite du meneur de San Antonio n'allait pas de soi. Il lui a fallu faire fi de certains préjugés. Son parcours exemplaire est, néanmoins, le fruit d'une alchimie miraculeuse d'opportunités familiales, de politique sportive nationale avec un caractère, une personnalité. A 16 ans, TP avait fait de son accession à la NBA son objectif, "provoquant grimaces et sourires autour de lui. Un épisode dont il a gardé une hantise omniprésente : se méfier, avec les Français, des mots utilisés, par crainte de passer pour un jeune parvenu" 9. C'est, sans doute, dans cette maturité précoce que réside la singularité de TP. Son père, américain de naissance et d'éducation, basketteur professionnel, sa mère néerlandaise, très présente dans son parcours humain et sportif, lui ont transmis des valeurs de compétition et d'ambition, moins marquées chez les adolescents et jeunes apprentis français. Son éducation et son adolescence passées pour partie dans la France profonde (en Seine-Maritime), pour partie aux Etats-Unis (Chicago), ont été élément(s) non négligeable(s) dans l'assurance affichée par le joueur.
L'homme "aux semelles de vent"10, admiré aujourd'hui, est aussi le fruit d'une longue convergence, d'une incroyable maturation individuelle-collective et d'une unique confluence de talents à un moment béni. Comment ne pas penser à la génération "dorée" des Thuram-Dugarry-Zidane ? On ne saurait oublier les origines de TP, l'errance professionnelle et sociale de ses parents sillonnant l'Europe avant de se fixer en Normandie, le (french) flair de ses éducateurs, les opportunités offertes par la filière française de détection et de formation pour aboutir à TP star, mais aussi TP produit marketing. Son éclosion et son affirmation au sein des champions d'Europe juniors de Basket 2000 montrent, tout à la fois, que l'hirondelle Parker n'a pas fait, seule, le printemps du basket français. Derrière un leader admis, admiré et adhésif, la génération "potes", championne d'Europe junior 2000, gagnée au succès, ne peut que progresser, garder cohésion et solidarité au sens noble de la "bande". Des banlieues aux bancs de l'INSEP jusqu'aux grands clubs de France, d'Europe et des States, les Parker, Diaw, Pietrus frères, Morlende et quelques autres "copains" ont galéré, grandi ensemble pour gagner ensemble 11.
Equipe, donc, avec ses orages et ses vertus (travail, transpiration, ténacité) : ni excès d'honneur ni i...dolâtrie. Ni "exception culturelle" française collective ni phénomène conjoncturel individuel ... Mais déjà exigence du futur. Mais concordance véritable des besoins, des intérêts et des valeurs dans un Espace-Temps choisi, pour conjuguer des talents au service d'un projet motivant. Equation de vie, en somme, pour l'individu, la collectivité, la communauté nationale ou internationale. L'époque veut ça : rien ne s'acquiert dans la facilité, et il ne faut ni gaspiller ni se disperser. L'équipe de France de basket et son encadrement le savent mieux que quiconque, quand il faut gérer les énormes egos de stars confirmées. Concurrence, camaraderie, compétition pour un collectif d'individualités : (d)éton(n)ant cocktail, déjà bien assimilé par les ex-Bleuets. L'argent (d'une médaille) ne saurait satisfaire des garçons déjà cousus d'or : reste, pour ces JBA/NBA (Jeunes-Blacks-Américanisés : 12 Blacks parmi les 16 pré-sélectionnés, avec une moyenne d'âge 20-22 pour la moitié d'entre eux, et tous déjà insérés ou projetés NBA), ce supplément d'âme qu'est le plaisir des "copains" en retrouvailles nationales et internationales, cette identité symbolique au son d'une Marseillaise de victoire. Cela est sans prix, comme un juste retour des choses, un clin d'oeil du destin, une leçon à rebours de "petits" Français venus de nulle part mais à destination réussite. Sans trembler.
Il faut souhaiter à leur coach-sélectionneur, Alain Weisz, de marcher sur la trace d'Aimé Jacquet ou de Roger Lemerre. Pour donner enfin au basket français lisibilité, visibilité et crédibilité absolues, au lieu de l'entre-deux actuel. La phalange des Rigaudeau-Sciarra-Risacher a transmis aux jeunots un héritage (médaille d'argent aux JO de Sydney) à fructifier. Les Bleues, championnes d'Europe 2001, aussi. Dynamique du succès à confirmer. Personne n'a oublié la déconfiture des Etats-Unis chez eux, quand manquent l'humilité et les fondamentaux12. Au rendez-vous européen du basket en septembre 2003, les grandes nations du Vieux Continent (Allemagne de Dirk Nowitzki, Espagne de Pau Gasol, Turquie, Républiques balkaniques et baltes...) auront fourbi leurs armes, poli leurs stratégies pour ne pas être victimes expiatoires.
Puissent la France et l'équipe de France ne pas se contenter de l'écume des choses et tirer dans le bon sens, avec la "locomotive" Parker. La leçon de français s'adresse d'abord aux Français : ne pas balbutier son basket pour bien parler au monde. A l'Euro 2003. Aux JO 2004. Et plus.
America First ... As Ever !!!
Le zoom grand-angle des médias sur TP et le basket français est à replacer dans une focale plus appropriée. L'effet Parker est à la fois gratifiant et dévastateur, si l'on n'y prend garde. Comme souvent, le soufflé journalistique est tombé aussi vite qu'il est monté. On surfe sur la vague du moment au lieu de scruter le mouvement de fond. Certes, TP fait vendre. Et les marchands du temple se sont rués sur son nom depuis sa célébrité toute neuve. Chiffres et rumeurs affolent les consciences, sans en prendre la juste mesure. On sait "tout" de TP maintenant, mais l'essentiel est ailleurs.
Le précédent Zidane-Coupe du monde de football 2002 doit faire réfléchir à la Fédération française de Basket. TP et Zizou sont garçons pondérés et matures. Mais le gain d'un titre (NBA et champion d'Europe des clubs avec le Real), avec pressions psychologique, médiatique et financière, met sur le flanc plus d'un. Dans quel état de fraỵcheur physique et mentale, Parker et les nouveaux draftés vont-ils aborder le rendez-vous de septembre ?
L'été s'annonce chaud, avec le calendrier démentiel prévu par le sponsor officiel de TP, Nike, pour la promotion dans toutes les capitales européennes des "produits dérivés" (maillot Parker n°9, gamme de chaussures, dont la nouvelle "Parker")13. Comment oublier la querelle de chien(s) entre les deux équipementiers Nike et Adidas, dont le dernier avatar a cỏté à Nike 8 millions de dollars pour racheter le contrat Adidas de Kobe Bryant (une des vedettes de la NBA), plus 90 millions de dollars pour "avoir" LeBron James, lycéen de l'Ohio et classé premier de la Draft 2003, plus TP, nouveau champion NBA. Le retour sur investissement risque de cỏter la santé à quelques-uns : TP y échappera-t-il ?
On peut, de même, s'interroger sur l'opportunité de ces "camps", au niveau des bienfaits pour le basket national. Certes, les JO de Barcelone, avec la Dream Team de "Magic Johnson", avaient apporté un "boost" au niveau des licenciés et des équipements collectifs français : on en espérait 700 000, on plafonne à 470 000 et il n'y a pas encore de terrain de basket dans chaque village de France. Chiffre respectable, mais encore en-deça des espérances, alors que, dès les années 1990, la NBA a commencé à organiser des camps de démonstration et des matches de gala à travers l'Europe. Les municipalités ont été les premières à installer des "playgrounds" en goudron et des paniers métalliques pour "occuper" les jeunes. Le relais doit maintenant être mieux pris au niveau fédéral et national pour un "bond en avant" significatif : TP est issu de cette "culture"-aire de liberté, avant l'INSEP. L'effet Parker ne doit pas être seulement du mimétisme vestimentaire ou du comparatif équipementier.
De même, l'équipe de France, en préparation pour l'Euro 2003, doit se concentrer sur la récupération physique, le travail individuel, l'entraỵnement, et surtout forger un mental collectif pour rassembler les énergies en réponse aux défis à venir. Le sélectionneur français Alain Weisz, présent aux finales NBA 2003 (à ses propres frais et non sur budget fédéral), s'est entretenu avec TP. Mais le cinq majeur de l'équipe de France, avec son meneur de jeu et ses engagés dans la NBA, n'a-t-il pas déjà pas d'autre(s) horizon(s) que le championnat d'Europe ? Selon un proverbe, dans les cinq doigts d'une main, il ne faut pas compter uniquement sur le pouce ... Au-delà des déclarations d'intention rassurantes sur la volonté du joueur Parker d'être prochainement champion d'Europe senior, une équipe se "construit" dans la patience, la modestie et l'effort. A moins de croire à la génération spontanée, au coup d'éclat et au miracle.
La trajectoire sportive de TP en NBA apporte aussi quelques bémols. Certes, sa réussite finale est spectaculaire et remarquable. Bien conseillé par son père, bien inspiré par son modèle Michael Jordan, bien "cornaqué" par son entraỵneur, il a su s'imposer dans l'univers impitoyable du basket pro américain. La litanie de compliments (premier Français champion NBA, premier non-Américain à être dépositaire du jeu, au Top 5 des meilleurs meneurs de la Ligue) ne peut ignorer le passage à vide de TP sur les 3 derniers matches de la finale, ses difficultés face à d'autres meneurs tels Stephon Marbury ("ma bête noire", dixit Parker) ou Jason Kidd des New Jersey Nets, son adversaire direct en finale.
Nul n'est irremplaçable et l'autre meneur des Spurs, Speedy Claxton, en fin de contrat, a su se montrer à son avantage pour la conquête du titre. On peut dire aussi que TP, comme l'Allemand Nowitzki, l'Argentin Ginobili, l'Espagnol Gasol ou le Chinois Yao Ming ont bénéficié du préjugé favorable, les têtes d'affiche américaines étant dans le creux de la vague. La véritable vedette de NBA 2003 n'est autre que l'équipier et le "parrain" de TP aux Spurs, Tim Duncan, natif des Ỵles Vierges, double MVP (meilleur joueur) de la Ligue. TP n'a pas, non plus, fait oublier son autre équipier Steve Kerr (38 ans), auteur de "big shoots" dans les deux derniers matches du triomphe. On a même mis la pression sur TP avec la possible venue de Jason Kidd aux Spurs. Tony Parker en est conscient, qui avoue avoir encore des progrès à faire (régularité, lancers, trois-points, variété offensive) pour devenir un futur All Star et mener les Spurs à un autre titre (back to back). Son statut et son compte en banque y gagneront : en ce moment, il est loin des 9,2 millions en dollars de Jason Kidd, des 11 millions de Nick Van Exel ou les 12,4 de Stephen Marbury. Loin, très loin de ce que touchait Michael Jordan ...
Sur le plan du jeu d'équipe, les finales NBA 2003, d'un faible niveau, n'ont pas séduit spectateurs, téléspectateurs et ... annonceurs. Sous les panneaux, jeu laborieux, attaquants à la peine, défense béton, spectacle indigent. La chaỵne ABC, ayant récupéré les droits exclusifs de retransmission, enregistre la plus faible audience basket (6,8 millions de téléspectateurs de moyenne contre 16 millions en 2002) sur le petit écran. L'Amérique regrette ses chouchous des deux dernières saisons : les Los Angeles Lakers et ses stars internationales Shaq O'Neal et Kobe Bryant. Le New York Times a sobrement titré : "un solide exercice de maçonnerie"14 et déjà, un commentateur télé a lâché : "vivement l'année prochaine !". La presse locale s'est, un moment, intéressée au French Kid Tony Parker, à son cơté français, pour vite (re)découvrir son patronyme très américain, sa double nationalité, son insertion facilitée par son retour au bercail. Son adaptation s'est faite naturellement. La vie outre-Atlantique lui était déjà familière. "Produit" ou "trait d'union" entre le Nouveau Monde et le Vieux Continent, TP confirme le lien et la parenté entre ces deux contrées, les pontages possibles et les allées-venues prochaines. Il annonce surtout le basket-ball du XXIe siècle : internationalisé, mondialisé, mais tout empreint de culture américaine. NBAméricanisé.
Les brouilles diplomatiques entre Paris et Washington ont, à vrai dire, peu touché TP et son équipe engagée dans les finales de Conférence Ouest puis de finale NBA. En Amérique, on ne mélange pas les genres. Il fut, certes, pris à partie, ici et là, par quelques spectateurs isolés. Il ne connaỵt aucun problème à San Antonio. En effet, dans cette ville du Texas de quelques centaines de milliers d'habitants, et à très forte population hispanique, l'équipe de basket, seul joyau d'une ville qui, sans elle, serait totalement anonyme, est "sacrée". Les joueurs des Spurs bénéficient d'une considération indéfectible. En outre, comme pour bien des nations bâties sur le modèle fédéral, l'allégeance locale prime ici sur la référence nationale. La crise Paris-Washington existe. Mais elle est ailleurs. Le soutien mécanique au local l'emporte sur les questions (inter)nationales. Il a largement bénéficié au meneur des Spurs. Avant de voir un joueur français (national), les fans de San Antonio voient Tony Parker comme un joueur de l'équipe de basket-ball de leur ville (local).
On a souvent prêté au sport des vertus diplomatiques, loué le rapprochement des peuples qu'il peut engendrer. Souvent à tort. Souvent sous le couvert de grossières instrumentalisations. Néanmoins, c'est l'occasion de vanter le mariage réussi de deux cultures, le métissage de deux philosophies de jeu, de vie. Il constitue au moins un motif de satisfaction des deux côtés de l'Atlantique. Ce serait aller vite en besogne de lui faire jouer un rôle dans la nécessaire réconciliation entre les deux pays. La symbolique, représentée par ce joueur, peut être captée par les chancelleries et servir. Homme de deux cultures, avec deux mentalités, européenne voire française et américaine, que ce soit dans son éducation ou dans son basket, son expérience et son image sont des atouts de go-between (intermédiaire) non négligeables.
On doit lire les résultats de la Draft 2003 avec attention et discernement. L'effet Parker a fait venir sous les panneaux de la NBA deux, voire trois, joueurs français : les Palois Boris Diaw (basketteur français de l'année) et Mickael Pietrus, respectivement choisis en 11e et 21e position(s), rejoignent TP, Tariq Abdul-Wahad (ex-Olivier Saint-Jean) et Jérôme Moiso, mais peut-être pas Antoine Rigaudeau, "roi" en Europe, remplaçant de luxe aux Etats-Unis et annoncé de retour sur le Vieux Continent. Florent Pietrus, frère de Mickặl, attendu au second choix de la Draft, n'a pas été retenu et le meneur de jeu dijonnais Paccelis Morlende a été pris au second choix de la Draft par la franchise Sixers de Philadelphie pour être immédia-tement cédé aux Sonics de Seattle. Marchandisation ? Tous auront à se faire une place au soleil de la NBA. La traversée de l'Atlantique pour accéder au pays des merveilles ne doit pas être celle du miroir aux alouettes.
DRAFT (26 juin 2003)
Premier tour :1) Cleveland Cavaliers : LeBron James (EU) + 2) Detroit Pistons : Darko Milicic (Serbie-Montenegro) + 3) Denver Nuggets: Carmelo Anthony (EU) + 4) Toronto Raptors: Chris Bosh (EU) + 5) Miami Heat: Dwyane Wade (EU) + 6) Los Angeles Clippers : Chris Kaman (EU) + 7) Chicago Bulls : Kirk Hinrich (EU) + 8. Milwaukee Bucks : T.J. Ford (EU) + 9) New York Knicks : Mike Sweetney (EU) + 10) Washington Wizards : Jarvis Hayes (EU) + 11) Golden State Warriors : Mickặl Pietrus (France) + 12) Seattle Sonics : Nick Collison (EU) + 13) Memphis Grizzlies : Marcus Banks (EU, envoyé à Boston) + 14) Seattle Sonics : Luke Ridnour (EU) + 15) Orlando Magic : Reece Gaines (EU) + 16) Boston Celtics : Troy Bell (EU, envoyé à Memphis) + 17) Phoenix Suns : Zarko Cabarkapa (Serbie-Montenegro) + 18) New Orleans Hornets : David West (EU) + 19) Utah Jazz : Aleksandar Pavlovic (Serbie-Montenegro) + 20) Boston Celtics : Dahntay Jones (EU, envoyé à Memphis) + 21) Atlanta Hawks : Boris Diaw-Riffiod (France) + 22) New Jersey Nets : Zoran Planinic (Croatie) + 23) Portland Trail Blazers : Travis Outlaw (EU)+ 24) Los Angeles Lakers : Brian Cook (EU) + 25) Detroit Pistons : Carlo Delfino (Italie) + 26) Minnesota Timberwolves : Ndudi Ebi (Nigeria) + 27) Memphis Grizzlies : Kendrick Perkins (EU, envoyé à Boston ) + 28) San Antonio Spurs : Leandrinho Barbosa (Brésil, envoyé à Phoenix) + 29) Dallas Mavericks : Josh Howard (EU) Deuxième tour : 30) New York Knicks : Maciej Lampe (Pologne) + 31) Cleveland Cavaliers : Jason Kapono (EU) + 32) Los Angeles Lakers : Luke Walton (EU) + 33) Miami Heat : Jerome Beasley (EU) + 34) Los Angeles Clippers : Sofoklis Schortsanitis (Grèce) + 35) Milwaukee Bucks : Szymon Szewczyk (Pologne) + 36) Chicago Bulls : Mario Austin (EU) + 37) Atlanta Hawks : Travis Hansen (EU) + 38) Washington Wizards : Steve Blake (EU) + 39) New York Knicks : Slavko Vranes (Serbie-Montenegro) + 40) Golden State Warriors : Derrick Zimmerman (EU) + 41) Seattle Sonics : Willie Green (EU, envoyé à Philadelphie) + 42) Orlando Magic: Zaur Pachulia (Turquie) + 43) Milwaukee Bucks : Keith Bogans (EU, envoyé à Orlando) + 44) Houston Rockets: Malick Badiane (France-Sénégal) + 45) Chicago Bulls : Matt Bonner (EU, envoyé à Toronto) + 46) Denver Nuggets : Sani Becirovic (Slovénie) + 47) Utah Jazz : Maurice Williams (EU) + 48) New Orleans Hornets : James Lang (EU) + 49) Indiana Pacers : James Jones (EU) + 50) Philadelphia 76ers : Paccelis Morlende (France, envoyé à Seattle) + 51) New Jersey Nets : Kyle Korver (EU, envoyé à Philadelphie) + 52. Toronto Raptors : Remon Van de Hare (PB) + 53) Chicago Bulls : Tommy Smith (EU) + 54) Portland Trail Blazers : Nedzad Sinanovic (Bosnie) + 55) Minnesota Timberwolves : Rick Rickert (EU) + 56) Boston Celtics : Brandon Hunter(EU) + 57) Dallas Mavericks : Xue Yuyang (Chine, envoyé à Denver) + 58) Detroit Pistons : Andreas Gliniadakis (Grèce)
On peut aussi se réjouir que cette Draft enregistre un record de joueurs étrangers européens retenus : 21 (9 au premier tour, 12 au second) contre 17 l'an dernier. Le "Serbo-Monténégrin" Darko Milicic, 2,16m, 18 ans, figure, certes, au deuxième rang des sélectionnés (Européen le plus haut placé dans toute l'histoire du basket américain). Mais la première place revient en majesté à la nouvelle perle américaine LeBron James. Les premiers choix de la Draft sont toujours made in USA, avec Yao Ming comme exception en 2002. Malgré l'arrivée de joueurs non-américains avec de bonnes statistiques (Vlade Divac, qui a joué aux Lakers avec "Magic" Johnson, ou Toni Kukoc qui a gagné 3 titres avec les Chicago Bulls ou Yao Ming à Houston), il y a toujours méfiance vis-à-vis des non-Américains, dont le temps d'adaptation est très long. TP s'est vite intégré mais reste une exception. Tous les autres Européens ont éprouvé des problèmes d'adaptation : physique (on joue plus qu'en Europe), psychologique (pression des résultats) et culturelle (c'est quand même un autre monde). La NBA devient plus cosmopolite. Elle reste américaine, un produit qui s'exporte bien pour se vendre et qui importe les meilleurs d'ailleurs pour se bonifier.
Dominance ? America, First ... As ever !
French connection ? Filière française ? Leçon de français ? Connexion. Et certainement Transition. TP a ouvert une piste. Et instillé une réflexion. Mais en période de mue, il ne faut pas que la voix soit aphone et la voie atone.
Bùi Xuân Quang
Groupe de Recherche sur l'Asie
Université de Paris X-Nanterre
4 juillet 2003(D-Day )
Notes:
1 Yao Ming a vite vu ce jeu de mot systématiquement accolé à son nom. Chaque vedette du basket, pour son statut, pour les besoins de la starisation, du marketing et du merchandising possède son "nom de scène"
2 Mysantonio.com, 20 janvier 2003: "Shaqs Foreign Element ? It is is called Maturity"
3 nba.com/internationalplayers
4 Taipei Times, 30 janvier 2003
5 "Je voulais toujours enlever mon caractère asiatique afin de rentrer dans la norme", Miami Herald, 9 février 2003
6 Draft = système permettant aux équipes de basket US les plus mal classées de la saison régulière de recruter les meilleurs jeunes. Lors de la Draft, un classement de ces jeunes est effectué et l'équipe la plus mal classée propose un contrat au meilleur jeune. Ainsi de suite ... Dans l'ordre, les 13 "franchises" Cleveland Cavaliers, Detroit Pistons (Memphis), Denver Nuggets, Toronto Raptors, Miami Heat, Los Angeles Clippers, Chicago Bulls, Milwaukee Bucks (Atlanta), New York Knicks, Washington Wizards, Golden State Warriors, Seattle Supersonics, Memphis Grizzlies (Houston) sont habilitées à prendre les premiers choix de la Draft. San Antonio, qui vient de gagner le titre, aurait le dernier choix de la Draft, soit le joueur le moins coté. Les "franchises" peuvent ensuite échanger le joueur retenu contre d'autres joueurs des équipes adverses. Système néanmoins très complexe en pratique
7 Le Monde , 17 juin 2003
8 sans oublier Marinette Pichon et autres internationales françaises de football recrutées aux Etats-Unis, champions du monde de la discipline
9 L'Equipe, 17 juin 2003
10 ou "le roi de la larme qui tombe" (King of Tear Drop) selon les "légendes" du basket
américain, "Magic" Johnson et Charles Barkley. Ce shoot à une main, unique pour narguer le contre adverse avant de mourir en feuille morte dans le panier, était déjà une arme de TP du temps de l'INSEP
11 Loin de toutes rivalités commerciales et sportives, TP garde contact téléphonique et physique fréquent avec tous ses "potes" équipiers. Il a commenté en direct au téléphone la Draft pour Boris Diaw, alors engagé dans un match-couperet de poule finale de championnat de France de basket pro A
12 "Planète Basket : Rebond arrière ou Grand Bond En Avant ?".
13 Comme l'an dernier, Nike organise en juillet avec Tony Parker un "camp" à La Défense, en région parisienne : des jeunes de banlieue, nourris de matches NBA retransmis par Canal + et des films cultes "Above the Rim" et "White Men Can't Jump" vont s'affronter dans des 3x3 sous le regard de la star, de ses joueurs invités et des recruteurs. Ce ne sera pas l'unique prestation que TP doit à son sponsor de tout l'été, après le camp de Trevise "Basketball Without Borders" (28 juin-1er juillet). Sans compter le match-exhibition San Antonio Spurs -avec toutes ses vedettes- contre une "franchise" NBA, Memphis Grizzlies, prévu en octobre à Bercy. Dire que TP s'avoue "rincé" après la finale NBA !
Nike, firme multinationale et symbole fort de la culture américaine dominante, qui a TP sous contrat, pense à éditer, en série limitée, une chaussure tricolore pour le championnat d'Europe de basket-ball en Suède. Si la diplomatie grince, les liens commerciaux, loin d'être rompus, s'intensifient. Business as usual...
14 Curtis Wilson, ancien pro des New Jersey Nets : "cette année, le basket n'était pas à un excellent niveau. Les Américains aiment les exploits, les joueurs à forte personnalité. Mais là, il n'y avait pas vraiment de héros".