FOOT-BALL & RELATIONS INTERNATIONALES
2002 FIFA-World Cup. Korea/Japan:
Que la Fête
(re)commence

Coupe du Monde de Football, FIFA World Cup 2002 ... Corée, Pays du Matin Calme ... Japon, Empire du Soleil Levant ... Asie ... L'autre moitié du monde ... Mots magiques. Mots levains. Mots d'espoir ... A la confluence de certitude(s) et rêve(s). Au carrefour de l'exotisme, de l'imagination, de la curiosité, de la nouveauté, de la modernité, de l'excellence, de la tradition aboutie et du ressourcement nécessaire pour la planète foot. Images d'Epinal véhiculées avant que quelques grains de sable ne grippent cette belle dialectique. 

L'addition de certains faits minuscules comme d'événements plus marqueurs dans l'actualité politique met la puce à l'oreille et montre que tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes ... international et footballistique. Les réalités sur l'échiquier stratégique mondial imposent une logique d'affrontement sur tous les terrains, contrairement au printemps du football qui s'annonce en Asie.

La Coupe du monde de football (CM) 2002, première manifestation de dimension et de résonance universelles marquant l'entrée sportive dans le XXIe siècle, risque ainsi de ne pas être au rendez-vous des espérances et des réussites. Sur le calendrier international des messes sportives et médiatiques mondiales du nouveau millénaire, les Jeux olympiques d'hiver de Salt Lake City ne satisfont pas au critère d'universalité et d'impact que seul le ballon rond véhicule. Tous les espoirs et tous les investissements sont reportés, depuis longtemps, sur la FIFA World Cup 2002. En 1996, la CM 2002 avait déchaîné enthousiasme et espoir lors de la désignation du théâtre (Asie) et des pays (Corée du Sud, Japon) hôtes de cet événement, marquant une véritable rupture avec le passé. Au lieu de l'alternance routinière des retrouvailles footballistiques tous les quatre ans entre Europe et Amériques, la délocalisation en Asie a levé l'hypothèque d'une exclusivité d'organisation réservée à ces deux continents phares. Après l'Asie, pourquoi pas l'Afrique, puis l'Australie, avant de revenir en Europe et aux Amériques : le football ne connaîtra plus de terra incognita. Il sera partout chez lui ... pour être jeu solaire, phénomène "social total global", fouettant l'imaginaire et les mémoires, réconciliant la mondialisation du foot joué partout avec des règles simples et la footballisation du monde par la conquête de nouveaux espaces, de nouveaux publics et de nouveaux marchés... 

Et pourtant ... A quelques jours du lever de rideau, les mots magiques d'hier peuvent se transformer, un mois durant, du 31 mai 2002 lors du match d'ouverture France-Sénégal en Corée du Sud à la finale et la cérémonie de clôture du 30 juin au Japon, en maux irritants pour aujourd'hui et pour demain. Suscitant, de plus en plus, sentiments mêlés, enthousiasme mitigé, interrogation(s), incertitude(s), voire incrédulité. Le 11 septembre 2001 était passé par là, redistribuant les équilibres acquis, bouleversant les certitudes, ravivant les frustrations et les rancoeurs, redessinant les contours d'un monde volatile, vulnérable et définitivement surprenant. On peut toujours se rassurer. En rappelant que, sous toutes les latitudes et dans n'importe quelle conjoncture internationale (guerre mondiale exceptée), une Coupe du monde de football se déroule et va à son terme. 

Mais dans quel climat ? A quel prix ? Et ouvrant sur quel(s) lendemain(s) ? Chili 62, Argentine 78, Mexique 70 et Mexique 86, France 98 ne sont pas vécus pareillement avant, pendant et après. Il n'y a pas que l'éventail des émotions qui accompagne le sport : effroi, ravissement, désespoir, fureur, exaltation, exultation. Certes, le monde ne se réduit pas au seul football, mais le football peut refléter le monde. Et chaque Coupe du monde a laissé dans les esprits plaisir ou amertume, déploration ou jubilation. Chacune, véritable re-présentation du monde dans lequel l'on vit, constitue une balise, bâtit un repère, construit une mémoire individuelle et collective, laisse une trace indélébile. "Leçon des choses", "état du monde" à intérioriser pour les individus, retrouvant temporairement le sens de la Géographie et de l'Histoire mondiales. Moment de gestion difficile pour les Etats-gladiateurs, extériorisant, le temps d'un tournoi sportif, des "équations de vie" différenciées sous le regard de spectateurs et de téléspectateurs toujours plus nombreux. Dans une soi-disant "communauté internationale" transformée, tous les quatre ans, en planète-foot.

Que réserve la FIFA 2002 World Cup Korea-Japan ? Tout le bien, comme tout le mal.

Après tout, la léthargie politique et sociale comme la morosité internationale "fin de siècle" des années 90, liées à la chute du communisme, à la guerre du Golfe, aux conflits périphériques et à la redistribution des équilibres mondiaux, n'ont pas empêché Italie 90, Etats-Unis 94 et surtout France 98 d'être des moments festifs : le football, en élargissant son audience et son recrutement, a trouvé un statut de sport-roi, intéressé de plus en plus de gens, traversé toutes les couches sociales au-delà des querelles subalternes de pro ou anti-foot. Et permis au monde de sortir de tous les autismes souverainistes nationaux, de communiquer plus, de respirer mieux 1.

L'effet-Mondial a existé. Peut-il perdurer d'un siècle à l'autre ? Le monde n'a-t-il pas muté, d'une certaine façon, depuis les événements du World Trade Center ? N'y a-t-il pas avènement d'un autre terrorisme, refus d'une mondialisation égoïste ? Une nouvelle solitude des Etats-Unis, puissance-pivot du globe, n'est-elle pas apparue ? Des lignes de fracture économiques, sociologiques, idéologiques et religieuses - donc politiques - émergentes ou ravivées, des attractions-répulsions toujours plus surprenantes n'ont-elles pas récemment surgi ? La planète n'a-t-elle pas pris une autre direction et une autre dimension, où l'in-attendu l'emporte de plus en plus sur la prévision raisonnée et raisonnable ? Est-on entré dans l'ère où les stratèges réclament de "penser l'impensable" ? Ou revenu au temps clausewitzien, où le football est la "continuation DU politique par d'autres moyens" ? 

Comment ne pas y penser ? 

Un tournoi mondial de football en Asie-"poudrière", où l'arme nucléaire est partout présente comme une épée de Damoclès, un Mondial en Corée et au Japon, sur le sol des deux Etats héritiers d'une Histoire malheureuse, de deux nations rivales, pour ne pas dire irréconciliables, sur la moitié d'un Etat divisé sans la participation de l'autre, sur un espace où le Proche-Orient et l'Asie sont à feu et à sang, où l'Afghanistan est en panne, l'Indonésie en déshérence, l'Inde et le Pakistan engagés dans une course au bord de l'abîme nucléaire sans pouvoir participer, balle au pied, à la fête fait-il encore sens ? Oui et non. Non et oui.

Croiser les exigences fondamentales du football et les évidences occultées de la géopolitique apporte alors une lecture décalée, mais signifiante du monde à venir. Le rendez-vous rêvé par la Fédération internationale de Football (FIFA) en 1996, puis imaginé, hors des sentiers battus, pour satisfaire des milliards d'amoureux du ballon rond et trouver une nouvelle clientèle, est mis en place, depuis, avec mille difficultés, faute d'avoir regardé avec attention une carte du monde réel. Garde-t-il pertinence dans le panorama stratégique asiatique et mondial de 2OO2 ? On peut se poser la question.

Cette FIFA World Cup 2002 interpelle ainsi, plus qu'on ne le croit. Le plaisir, assumé et partagé dans la fête annoncée, ne fait pas oublier la folie des hommes, celle des happy few invités aux réjouissances comme celle des "damnés de la Terre", tenus éloignés des festivités qui ont lieu à leurs portes et auxquels ils croient avoir droit. Au-delà du simple jeu de football, il faut voir les enjeux pour ne pas être hors-jeu ... 

Sans optimisme et sans pessimisme, mais vigilance et clairvoyance pour raison garder. 

L'Asie, terre de contrastes et de paradoxes, s'essaie, à l'occasion de cette première Coupe du Monde du nouveau millénaire, au juste milieu..

JEU

On a quitté le XXe siècle avec une formule de bon sens : "c'est beau un monde qui joue", héritée de France 98. Qui "joue" à quoi ? Au football bien sûr. Pas à se faire la guerre.

Le football est un jeu. International. Universel. Il réunit des millions d'adeptes dans le monde entier. Il est exigeant, mais fait rêver. Il tient fête tous les quatre ans. Quelques centaines d'élus parmi les meilleurs d'entre eux sont appelés à faire surgir la meilleure équipe, sur le plan collectif, comme la symbiose de tous les talents, mais un seul émerge, sur le plan individuel, pour résumer tous ses semblables et rester dans la mémoire des hommes comme le rêve abouti de tous (Puskas, Pelé, Maradona, Zidane...). Le reste du monde les regarde, les envie, les copie, les font exister, se réincarner, durer au-delà du temps qui passe et de l'espace qui les a vus grandir. Ils ont la plus noble des ambitions : jouer pour les autres tout en restant soi-même. Loin des savantes élucubrations sur la globalisation de l'économie ou sur la mondialisation des problèmes, on peut rapporter un propos de Jules Rimet, créateur de la Coupe du monde : "La musique et le football sont les deux plus puissants facteurs capables de vaincre tous les obstacles linguistiques et universels, et de soulever les foules sans distinction de race ou de nationalité" 2.

Après bien des tâtonnements et une histoire souvent cahotique, le monde du football s'est retrouvé dans la réussite et l'apothéose de France 98. A l'image d'un pays alliant football-conquête et football-champagne, rigueur et inventivité pour être présent au rendez-vous de la petite et de la grande Histoire : France, patrie des droits de l'homme, "qui gagne", bleu-blanc-rouge et black-blanc-beur, terre d'asile, d'immigration, d'intégration, inventeur de la Coupe du monde de football dans le prolongement de l'idéologie briandiste de la paix et de la sécurité collectives, accueillant sur son sol sa Coupe du monde l'année du cinquantième anniversaire de la Déclaration universelle des Droits de l'homme initiée en 1948 dans sa capitale.

Images inoubliables à prolonger dans l'avenir. Pour que ce jeu, considéré, non sans raisons, comme langage et réussite universels, s'épanouisse là où d'autres sports, la démocratie ou l'économie des marchés ont montré leurs limites. Football-Monde réconciliant Espace et Temps, où le soleil ne se couche jamais, où les hiérarchies existent, où un gouvernement FIFA impose sa loi et ses règlements - avec des standards culturels "universels" et des acteurs "transnationaux", des joueurs inter-nationaux, des firmes multinationales, des clubs mondialisés, des sponsors universels - à plus de pays que l'Organisation des Nations unies elle-même. Où le chiffre d'affaires de la FIFA, "multinationale à vocation planétaire", ne fait que croître et prospérer au-delà des 250 milliards de dollars déjà engrangés, où l'audience cumulée en spectateurs et télespectateurs lors des Coupes du monde dépassent de loin tous les autres événements sportifs mondiaux, où l'espoir est de faire plus et mieux en s'ouvrant à des "géants" comme la Chine et l'Inde... Que demander de plus à cette "bagatelle la plus sérieuse du monde" ? Sinon de continuer à faire jeu, d'être "ascenseur social" pour l'individu, "marqueur de la relation sociale" interne d'un pays, "image de la nation" vers l'extérieur, "miroir du monde contemporain". 

En même temps, la réussite globale de l'entreprise tait les critiques, relativise les réserves, minimise les fléaux du football moderne : violence individuelle et collective sur le terrain, dans les enceintes des stades et dans leurs alentours; jeu dur et hooliganisme; passion(s) exacerbées(s); intrusion de l'argent, des trafics, de la tricherie, du dopage; médiatisation excessive. La FIFA, mettant ces dérives et ces dangers sur le compte de l'activité humaine, se fait fort de les sanctionner, de les réprimer, de les encadrer, bref de bannir tout anti-jeu pour faire vivre le jeu. Exigence d'éthique sportive, modifications des règles applicables au jeu et à la compétition, appels au respect des décisions arbitrales et/ou sententielles des instances dirigeantes, tous voies et moyens sont inlassablement recherchés dans l'esprit et dans la lettre. La FIFA n'en est, pourtant, qu'au début de sa longue marche, mais ne doute pas d'un avenir radieux. Ne s'est-on pas rassuré à bon compte?

La victoire du jeu à la française à France 98 impose au champion du monde des devoirs et des responsabilités envers lui-même et envers les autres nations. On n'imagine pas, un seul instant, la France pratiquer un jeu contre-nature, se mettre à dé-jouer pour mieux perdre et se perdre, après avoir réintroduit sur les terrains et sur les gradins de ses stades une joie de jouer et de participer, une dimension ludique et festive qui avait fait défaut pendant les cinquante années de "guerre froide" ou de fausses "détentes". Ce message de responsabilité, de partage, de plaisir a semblé être bien reçu chez les équipes présentes et absentes en France, chez les spectateurs et les téléspectateurs du monde entier jusqu'à un certain 11 septembre. Ce nouvel esprit du jeu a gagné la "planète ronde" du football comme la communauté internationale après 1998 ... Sauf si les enjeux financiers, économiques et/ou politiques, nationaux et internationaux, imposent d'autres règles du jeu en 2002 !

Rien n'est définitivement acquis. La croissance économique, le boom financier chez les pays avancés, la crise asiatique - avec un effet de chaîne insoupçonné - ont, tour à tour, suscité euphorie, insouciance, inconscience, puis inquiétude et égoïsme. Les événements du World Trade Center ont été une piqûre de rappel pour dire à tous qu'ils appartiennent à un même Monde. Mais tous n'ont peut-être pas retenu la même leçon. Ce qui fait craindre d'énormes affrontements sur les pelouses du football et en-dehors, lors de la WC 2002.

Il y a, ainsi, des vertus cardinales, dans le sport comme dans la politique, à trouver ou à re-trouver pour asseoir une autre convivialité internationale. French touch et french flair, marques de fabrique du génie français, confirmés par la victoire des Tricolores dans l'Euro de football 2000 puis dans la Coupe des Confédérations 2001 en Asie, ont marqué tous ses concurrents étrangers, les amenant à recruter ses joueurs-vedettes, à copier son système de détection, de formation et de gestion de ses footballeurs, à adopter d'autres comportements sur le terrain et en-dehors des terrains. Comme il est plus difficile de confirmer que de gagner une première fois, la France a remis sur le métier ses acquis d'effort, de modestie, de vertu et d'ambition pour ne pas manquer le premier rendez-vous planétaire du XXIe siècle. On l'a vu à la finale de l'Euro 2000 quand la France a fait exploser le catenaccio italien pour s'imposer, quand , en Coupe d'Afrrique des Nations, des équipes comme le Cameroun et le Sénégal l'ont emporté sur le Nigeria ou l'Afrique du Sud réduits aux schémas de jeu ...britanniques du kick and rush. 

Allemands et Polonais, jusque-là enfermés dans la loi du sang et une conception fermée de la nationalité, ont, à l'exemple des métissages réussis ailleurs, ouvert leur équipe nationale aux éléments étrangers nés sur leur sol ou naturalisés (le Ghanéen Asamoah dans la Mannschaft allemande ou le Nigerian Olisadebe dans la sélection polonaise). Croates, Coréens, Chinois, Japonais, Saoudiens, tous qualifiés pour la WC 2002, sont en train d'en tirer les leçons : joueurs, entraîneurs et formateurs sont envoyés à l'étranger ou invités à domicile pour acquérir d'autres cultures footballistiques. 

Toutes les autres nations de football du monde ont pris aussi ce virage. Coréens et Japonais, venus en France, depuis 1998, ont appris comment accueillir et organiser une WC 2002 réussie, dans un contexte et dans des cultures différents. La véritable mondialisation du football est dans la multiplication et la fluidité de ces flux migratoires des footballeurs et des hommes qui finissent par se fixer là où ils ont les meilleures chances de se réaliser, en se prenant au jeu de la footballisation du monde. Sans tomber dans les frilosités identitaires. Sans se réfugier dans les replis nationalitaires.

Le football, tout en étant jeu, est aussi rapport de forces. 
La lecture de la composition des équipes dans les huit poules de la WC 2002 le dit assez. En paraphrasant la géopolitique, on dirait que chaque pays a la géographie (footballistique) de son histoire et l'histoire (footballistique) de sa géographie. Brésil et Costa-Rica ne jouent jamais dans le même style ni dans le même registre. Chine et Belgique, bien que dénommées "Diables Rouges", n'apportent pas sur le terrain la même culture tactique, technique et stratégique pour gagner leurs matches. Le Brésil est admiré et respecté quand le chatoyant samba-football est au rendez-vous de ses succès mondiaux. L'Uruguay n'est céleste que dans l'équilibre entre rigueur et créativité : on ne se souvient que de ses attaquants de génie. L'Argentine a besoin non de la main de Dieu, mais du talent unique de Maradona. Le jeu des Africains ne peut se concevoir sans une touche de fantaisie. Celui des Asiatiques doit se varier et s'épicer pour surprendre. Il y a des équipes de hourrah-football, des hyper-défensives ou des ultra-offensives ... A chacune de produire le jeu au lieu de le subir. Toutes sont tributaires des hommes et de l'esprit qui les animent. 

Dans le football comme dans la hiérarchie des nations, talent, ressources et ... bon sens ne sont pas les choses les mieux distribuées au monde. On fait avec ce qu'on a. Là aussi, tout est dans l'équilibre atteint. Il n'y a pas beau jeu quand l'équipe adverse refuse le jeu. Pour cela, il faut que les sélections nationales arrivent à la compétition en pleine possession de leurs moyens. Sans être handicapées par des championnats nationaux démentiels. Sans être privées de leurs meilleurs éléments. L'absence - avérée ou probable - de Pirès, de Beckham, de Keane ou de Simeone, tous dépositaires du jeu de leur équipe respective, change la donne des forces et des faiblesses théoriquement inscrites sur le papier. En l'absence des titulaires, on espère, dans le malheur des uns, la révélation ou la confirmation d'autres talents. 

Comment vont se comporter des sélections nationales, dont les joueurs, dispersés dans des clubs aux quatre coins du monde, sont rassemblés à la va-vite, sans programmation individuelle et préparation collective, pour défendre au mieux les couleurs nationales. Ici aussi, la fin veut les moyens. En participant à la Coupe des Confédérations 2001 en Corée-Japon et en la gagnant, la France a mis tous les atouts de l'intendance dans son jeu et travaillé les détails qui font la différence. Enorme plus par rapport à ceux dont le budget alloué à leur délégation ne permet pas de participer à la compétition dans le confort ou dans l'aisance. Tout le monde ne sera pas logé à la même enseigne ...

Comment oublier que le moral et le mental jouent aussi dans l'échec comme dans la réussite ? Corée et Japon, devant leur public, sont-ils appelés à se surpasser, à se sublimer et ne "succomber" que les armes à la main ? Malgré les incertitudes économiques (Corée du Sud) ou politiques (Japon, Corées) qui pèsent sur eux. Pour aller le plus loin possible dans la compétition, la Chine s'appuierait-elle sur sa densité physique et politique, sur sa proximité géographique, sur la masse et la ferveur de ses supporters pour intimider ses adversaires ? Comment la fière Argentine, en pleine tourmente politique et financière, va-t-elle réagir sur le terrain, en ayant la tête ailleurs ? Que dire du Portugal, du Brésil, de la Turquie, de la Russie ... ? Toutes les nations qualifiées pour le Mondial 2002 ont, pour une raison ou une autre, dans l'enthousiasme comme dans l'adversité, à coeur d'imposer leur jeu. Faut-il le regretter ? 

Depuis le tirage au sort des poules de qualification et la programmation des matches jusqu'à la finale du Tournoi 2OO2, on a envie de dire aux compétiteurs : "les dés en sont jetés!", "les jeux sont faits ?" ... alors "faites vos jeux !", "jouez le jeu !", faites donc "beau jeu" ! Un monde qui joue est beau ... quand "l'enjeu ne tue pas le jeu" !

ENJEU(X) OU HORS-JEU

L'ancien président de la FIFA, le Brésilien Joao Havelange a décidé, avant de prendre sa retraite en 1998, que, pour la première fois en 70 ans, la phase finale de la Coupe du monde de football se déroule en 2002 en Asie, continent le plus peuplé de la planète, et le plus gros marché à conquérir dans le futur. Avec les quatre titres de champion du monde acquis par le Brésil, notamment sous son mandat, J.Havelange a tout fait, administrativement et sportivement, à la FIFA, pour que son pays conquière, conserve le titre suprême, et s'installe comme superpuissance dans la planète foot. Avant la finale au Stade de France, il pensait son équipe capable de conquérir un cinquième trophée et venir défendre son titre en Asie, là où le football a encore des pratiquants, des spectateurs et des téléspectateurs à conquérir. La victoire de l'équipe de France a donc été douloureuse surprise et déception amère pour J.Havelange, au moment de passer la main à une autre équipe dirigeante formée autour des Européens Sepp Blatter et Michel Platini qu'il a lui-même poussés en avant. Tout n'allait pas déjà au mieux.

Quatre ans après, en 2002, le président S.Blatter n'est pas certain de voir son mandat renouvelé avant l'ouverture de la Coupe du monde et M.Platini a pris quelque distance avec les instances fédérales et avec quelques initiatives douteuses, notamment l'organisation d'une Coupe du monde tous les deux ans et avec un nombre croissant de pays participants pour remplir les caisses de la FIFA, satisfaire les sponsors et toucher les dividendes des droits télévisés . Car, désormais, le football va être spectacle visuel et télévisuel. Après avoir touché les yeux et le portefeuille des pays riches et nantis, les ressources d'avenir sont dans les réservoirs de joueurs et les réserves de payeurs du Tiers-Monde. En Afrique, en Asie, dans le Pacifique. La simple addition des audiences cumulées en Inde, au Pakistan, en Thailande, en Chine, en Australie et en Afrique, là où la télévision va pénétrer, donne le vertige. La santé des footballeurs n'y aurait pas résisté, mais les finances de la FIFA et de ses fédérations nationales affiliées n'en sont que plus prospères. M.Platini a dû peser de tout son poids professionnel pour y mettre le holà. 

De même, l'exclusivité des droits de retransmission télévisée des matches de la Coupe du monde 2002 et 2006 à ISL dont la faillite a fait place nette pour le groupe allemand Kirch a fait grincer bien des dents, l'Allemagne étant désignée comme pays organisateur de la Weltmeisterschaft 2006. Avant que Kirch, entraîné dans la débâcle industrielle et financière pour avoir eu les yeux plus gros que le ventre, ne jette l'éponge. On a craint un moment, qu'en raison des tarifs demandés par Kirch, la FIFA World Cup 2002 se passe devant des écrans vides de spectateurs et de téléspectateurs, donc de publicité, d'annonceurs et de ... recettes. Les pays les plus impécunieux (Afrique, Asie, Amérique centrale et latine) ont été les premiers à ruer dans les brancards et menacer de boycotter le rendez-vous de Séoul-Tokyo. Les pays riches leur ont emboîté le pas, soit dans la surenchère, soit dans le changement de programme de télévision : comment et par quoi remplacer le foot-spectacle télévisé inabordable ou devenu inutile à cause des piètres performances de leur sélection nationale loin de leurs bases. 

La délocalisation de la Coupe du monde en Asie, avec son climat d'incertitude politique, sa météorologie inhospitalière (chaleur, humidité, pluies, sautes de température) pour des organismes étrangers, n'est plus, tout d'un coup, une bonne idée. Il faudra y regarder à deux fois avant d'attribuer l'organisation d'une Coupe du monde en Afrique. Les assurances de la FIFA aux Etats participants comme aux Etats candidats organisateurs n'ont pas levé les inquiétudes. Elles ont atteint le crédit personnel de S.Blatter et la crédibilité collégiale de la FIFA. Depuis peu, la candidature d'un Africain pour remplacer S.Blatter à la tête de la Fédération internationale est de plus en plus évoquée. Elle a provoqué une solidarité de dernière heure des fédérations européennes et américaines pour contrer l'arrivée d'un Noir, le Camerounais Issa Hayatou, président de la Confédération Africaine de Football, avec comme argument ultime mais hors jeu de la présence d'un Africain, Kofi Annan, à la tête de ... l'ONU. Football et politique ne sont donc jamais bien loin.

L'attribution de la Coupe du Monde en Asie pour 2002 participe de cette logique clientéliste. En 1996, désigner deux pays organisateurs - et non un seul comme jusque-là - était déjà un signe. N'y a-t-il pas un pays majeur en Asie pour assumer cet honneur ? Pourquoi pas des géants politiques comme l'Inde, la Chine, l'Indonésie ou des tigres comme la Thailande ou des dragons comme la Malaisie ? Ou le Pakistan ? Est-ce parce que Pakistan et Indonésie seraient les premiers pays musulmans à recevoir cette consécration sportive et médiatique mondiale, ce qui aurait déplu à l'Arabie saoudite, à l'Iran, à l'Irak, à la Turquie, voire à Israël. 

Dès 1996, Michel Platini a déclaré : "(cette) initiative de J.Havelange était en fait une décision politique, qui n'est pas bonne pour le football". Ce qui était valable en 1996 pose des problèmes insurmontables, depuis que Séoul et Tokyo sont officiellement désignées. Pour des raisons de climat, de logistique, d'intendance - on peut toujours s'adapter selon ses moyens matériels et financiers - mais surtout pour des questions plus subtiles qu'une lecture géopolitique de la carte de l'Asie du Nord-Est aurait évitées. Joao Havelange a laissé à ses successeurs une bombe dormante et à retardement. Cette décision a déchiré l'Asie avant même que Tokyo et Séoul soient désignées. La WC 2002 est, dès l'origine, un véritable casse-tête ... chinois.

L'organisation de la WC 2002, attribuée au Japon et à la Corée du Sud, a semblé aller de soi pour le grand public : bon sens, innovation et volonté d'ouverture ont prévalu pour le troisième millénaire. Pour la première fois, la footballisation du monde a imposé de ne plus tenir rituellement et alternativement les rendez-vous quadriennaux entre Europe et Amériques, signes de leur dominance footballistique. Le tour de l'Asie annonce celui de l'Afrique : la "planète foot" aurait conquis définitivement ces deux continents pour toucher l'immense réservoir potentiel de joueurs et de spectateurs, ouvrir de nouveaux marchés au football télévisé, fidéliser de nouvelles clientèles, faire rêver des millions de gosses, pour la plupart déshérités.

Pour éliminer les prétendants non désirables, le critère sportif a joué. La Corée du Sud, avec quatre participations aux phases finales des précédentes Coupes du monde, sans compter celle de la Corée du Nord à la WC 1966, ne peut être écartée. Mais ce serait déplaire au Japon, pays riche et récemment acquis au football, qui a accueilli les premiers Jeux olympiques en Asie (Tokyo 1964), où il a démontré au monde sa puissance économique, technologique et financière retrouvée. D'où une attribution conjointe à l'une et à l'autre. Les problèmes ne font que commencer.

Vient ensuite un critère politique. La Corée du Sud, avec les Jeux olympiques de Séoul 1988, a porté haut le "miracle asiatique" tout en restant un "pays divisé" : l'organisation de la Weltmeisterschaft 1974 en Allemagne de l'Ouest, autre "pays divisé", avait ouvert la voie à la réunification allemande. Donc pourquoi pas une accélération du dialogue inter-coréen, gelé depuis les années 50 : le football réussirait là où échouaient l'ONU, les deux Grands et le désir d'unité nationale du peuple coréen. Joao Havelange a même proposé, en 1998, au président nord-coréen de former une équipe de Corée unifiée pour la Coupe du monde 2002. Dans la meilleure des hypothèses sportives, une équipe de Corée réunifiée, mais improvisée pour la circonstance, ne garantit pas la victoire au pays organisateur. On a donc attendu des jours ... meilleurs, qui ne sont jamais venus. La proposition Havelange est devenue mort-née, puis caduque, avec les velléités nucléaires de la Corée du Nord, la volonté de Pyongyang d'en découdre avec tous ses voisins régionaux (tentatives répétées d'invasion de la Corée du Sud et de débarquement au Japon, tir d'un missile nord-coréen en direction du Japon, relations dégradées avec les Etats-Unis, la Chine, la Russie et le ... reste du monde). 

Tout le monde s'interroge aujourd'hui sur ce que veut et que peut Pyongyang pendant la WC 2002, où la présence des télévisions du monde entier peut être un détonateur, et un miroir grossissant, pas seulement médiatique. Depuis deux ans, la Corée du Nord a repris son autisme national, traîné les pieds dans sa réconciliation avec la Corée du Sud, ignoré une possible coopération avec les Etats-Unis et la communauté internationale pour dénucléariser son armement. Malgré la bonne volonté du gouvernement de Séoul et des Sud-Coréens dans les retrouvailles inter-coréennes, malgré les menaces assorties de proposition de dialogue proférées par Bill Clinton, puis par George Bush. Le scénario catastrophe serait que la Corée du Nord, faute d'être qualifiée sur le terrain pour le tournoi final de 2002, envisage un geste terroriste désespéré en Corée du Sud ou au Japon pendant la compétition. 

Ainsi, on apprend sans surprise que la récente visite de George W.Bush à Séoul et à Tokyo a renforcé la coopération en matière de sécurité bilatérale, mais non-tripartite souhaitée et souhaitable - entre Etats-Unis, Corée du Sud et Japon, tous trois qualifiés pour la WC 2002. Toutes les forces de police, de renseignement et de sécurité sud-coréens, japonais et américains sont, d'ores et déjà, sur le pied de guerre. La VIIe Flotte américaine, omniprésente et omnipotente dans le Pacifique, est retournée sur zone, au large des côtes coréennes et japonaises. Pas uniquement pour applaudir aux exploits footballistiques de la sélection américaine. 

De même, la sécurité intéresse toutes les agences gouvernementales de renseignement et d'action, même en l'absence de leur équipe nationale en Corée-Japon. En matches de poule, un France-Sénégal en ouverture à Séoul est, en soi, séduisant, mais risqué, si on veut tenter de déstabiliser la Coupe du monde. Le raisonnement vaut pour la finale du 30 juin à Yokohama (Japon). La sécurisation, en ces occasions, est maximale. Par ailleurs, pour le régime nord-coréen, attaquer un Corée du Sud-Etats-Unis le 8 juin à Deagu (Corée) ou un Brésil-Chine en Corée, un Japon-Russie au Japon solderait les comptes de Pyongyang avec ses anciens parrains communistes chinois et russe devenus de nouveaux partenaires, mais qui jugent la Corée du Nord moins fréquentable. Et pourquoi pas un Italie-Equateur ou un Allemagne-Arabie saoudite, où les pays organisateurs sentent moins de pression que pour leurs propres matches. Par la suite, le calendrier ouvre des opportunités exploitables (?) lors de matches entre rivaux explosifs, en raison de contentieux anciens (Argentine-Angleterre: guerre des Malouines, match de CM 1998) ou actualisés (Japon-Russie: affaire des "territoires du Nord", Chine-Corée-Japon : mémoire de la seconde Guerre mondiale)4 . Le qui-vive est de rigueur pour tous, du premier au dernier jour de la compétition. Et la facture financière de la sécurisation des sites, des personnalités, des compétiteurs et du public grimpera à des hauteurs vertigineuses, alors que les pays organisateurs connaissent des difficultés économiques et financières avérées.

D'ailleurs, comment vont évoluer des sportifs conviés à la fête du ballon rond mais soumis à un tel quadrillage de sécurité ? On repense à la Coupe du monde de football dans l'Argentine des militaires ou aux JO de Munich. Sans parler des problèmes posés par les spectateurs. Les sociétés civiles coréenne et japonaise n'échappent pas à la violence dans les stades et dans les rues quand des intérêts nationaux ou vitaux sont en jeu. Elles savent affronter les forces anti-émeutes. Comment réagiraient-elles à une élimination prématurée de leur sélection nationale ? Séoul et Tokyo annoncent "peu craindre" les agissements des hooligans venus de l'étranger, grâce à une coopération exemplaire avec Interpol et les fédérations nationales concernées. Les stades asiatiques sont, certes, loin des bases et des théâtres d'exaction des supporters anglais, allemands, turcs et autres européens ou sud-américains. Mais Chinois et Russes en remontreraient à d'autres, sur le plan de la violence. 

Le coût du séjour en Corée-Japon n'est pas un argument dissuasif. Que dire des débris du réseau Al-Qaida et de leur chef, s'ils peuvent se réactiver5, de l'Iran, de l'Irak ou d'autres Etats-voyous non qualifiés pour la fête ? Que penser de la fraction Armée Rouge japonaise ou des sectes Aum (Japon) ou Falungong (Chine), capables de sous-traiter avec d'autres réseaux leur logistique ou leur connaissance du terrain ? La politique des grandes Puissances en Afghanistan, sur le sous-continent indien, au Proche et Moyen-Orient, en Afrique, en Amérique centrale et latine, le comportement souvent hautain et indélicat des grandes institutions financières internationales (FMI, Banque mondiale) face à des pays comme le Mexique, l'Argentine, les Philippines et l'Indonésie ont ouvert des contentieux, dont les réactions en chaîne restent totalement imprévisibles. Que dire du mouvement anti-mondialisation libérale dont les membres, à titre individuel ou associatif, ont prévu de ne pas manquer le rassemblement planétaire de la Coupe du monde de football ? On ne peut mettre un policier derrière chaque civil ou chaque étranger, chaque manifestation ou chaque réunion. 

Il y aura des images, autres que sportives, qu'on ne pourra pas censurer, surtout pendant la Coupe du monde. 

France 98, à l'orée de l'été, a connu l'ambiance chaleureuse des stades, les vertus hospitalières, les ressources gastronomiques, culturelles et touristiques du pays d'accueil. Quelles que soient les richesses des patrimoines coréen et japonais, et malgré les efforts des autorités locales pour les faire découvrir, les spectateurs venus d'ailleurs risquent de s'ennuyer, d'être déroutés par l'environnement social et civil, par les habitudes de vie et de pensée de sociétés très nombriliques et peu ouvertes. Surtout, si le phénomène climatologique El Nino amène un printemps plus arrosé que d'habitude sur la péninsule coréenne et sur l'archipel japonais. A-t-on prévu toutes les navettes routières, ferroviaires, maritimes et aériennes nécessaires pour gérer ce flux nouveau et impatient de population qui voudrait bouger à l'intérieur et entre les deux pays d'accueil ? 6 .

Le critère économico-technologique d'attribution de la WC 2002 a aussi généré d'innombrables frictions et problèmes. Japon et Corée du Sud, avec leurs réussites économiques nationales et leur savoir-faire organisationnel lors des précédents Jeux Olympiques (Tokyo 1964, Séoul 1988) ont dû unir leurs efforts pour offrir à la "planète foot" une plate-forme exemplaire. D'où le "compromis satisfaisant-insatisfaisant" d'une co-organisation de la WC 2002 : on a pensé rapprocher, selon Pascal Boniface, dans une entreprise commune, deux ennemis régionaux traditionnels chez qui "ni l'enracinement de la démocratie ni la réussite économique n'ont refermé les plaies de l'Histoire". Les rivalités symboliques et politiques ont vite repris leur place. Ainsi, la cérémonie et le match d'ouverture sont attribués à la Corée du Sud et l'organisation de la finale et du gala de clôture le sont au Japon. Résultat : l'empereur du Japon n'ira pas à Séoul et le président sud-coréen a réservé sa réponse pour la finale à Yokohama. Là où la France a montré au Mondial 98 son homogénéité, sa créativité et sa richesse culturelles, comment harmoniser deux cultures, deux civilisations aussi différentes et aussi rivales que celles de Corée et du Japon ? Imagine-t-on l'une prenant le pas sur l'autre, là où l'évènement sportif et social est la vitrine de l'excellence nationale ? Comment gérer - si elle advenait - une finale Corée du Sud-Japon, titre mondial en jeu, sur le terrain de Yokohama ? 

Dans les calculs économiques de la FIFA, alléchée par les milliards de téléspectateurs potentiels en Asie et réels dans le reste du monde, les droits de retransmission télévisée de la Coupe du monde cédés par la FIFA à la société suisse ISL puis au géant allemand de la communication Kirch (1,3 milliard de francs suisses pour 2002 contre 340 millions de francs pour l'ensemble des trois dernières Coupes du monde) ont pesé le plus lourd. On n'a pas pensé à ce que coûte, pour la plupart des pays asiatiques durement touchés par la crise économico-financière depuis l'été 1997, l'accès aux images télévisées de la WC 2002 7 . La crise, "asiatique" mais "mondialisée" dans ses effets-boomerang, n'a pas non plus épargné les deux pays co-organisateurs. La priorité à Tokyo et à Séoul n'est plus à la création et à l'érection des principaux sites d'accueil des matches de la future Coupe du monde, mais à leur future reconversion, une fois la WC 2002 achevée. Certes, vexés de se voir éventuellement évincés au bénéfice d'un tandem Allemagne-Angleterre ou d'un pays africain, Corée du Sud et Japon ont tenu les délais, enterré les petits contentieux et résolu par la concertation les difficultés. La Coupe du monde 2002 aura bien lieu, pour satisfaire l'amour-propre des pays organisateurs, mais ... à quel prix ? Au-delà de la performance sportive et de la qualité de l'organisation comme pour les Jeux Olympiques de Tokyo 1964 et de Séoul 1988, on mesurera les progrès du dialogue bi-latéral nippo-coréen, de l'apaisement ... ou non des tensions internationales en Asie du Nord-est, en Asie tout court et dans le monde. 

Tous les critères retenus pour attribuer la WC 2002 à la Corée du Sud et au Japon ont finalement généré, de façon cumulative, alternative ou agrégative, des difficultés, inimaginables de prime abord.

L'Asie, avec son poids démographique et son immense réservoir de pratiquants, souffre de se voir sous-représentée dans la compétition mondiale : au plan football, les géants, Inde, Chine ou Indonésie, ne se sont pas qualifiés pour la phase finale 1998 . Seule, la République populaire de Chine a saisi sa chance pour 2002. Le Japon et la Corée, qualifiés d'office en tant que pays organisateurs, diminuent les chances d'accéder au tournoi final pour tous les autres pays asiatiques, furieux des quotas attribués par la FIFA : quatre qualifiés pour toute l'Asie-Océanie comprenant le Proche et Moyen-Orient, l'Asie du Sud, l'Asie centrale, l'Asie de l'Est, l'Asie du Nord, les Républiques-poussières du Pacifique, l'Australie, la Nouvelle-Zélande. Le président de la Confédération Asiatique de Football, au vu des deux places restantes pour tant de prétendants, a agité la menace d'un boycott concerté des matches de qualification et de poule finale. Il n'est pas question d'enlever une cinquième place déjà attribuée au continent africain au Mondial 98, ni de restreindre le nombre de qualifiés européens, sud et nord-américains dans le nombre des 32 qualifiés pour la phase finale. On a jonglé pour faire jouer un match de barrage à l'Australie et à l'Uruguay et désigner le dernier qualifié pour la WC 2002. 

Sur tous les plans, l'éventuelle absence sportive, lors de la WC 2002, des Etats-Unis ou de la Russie, qui tiennent tant à reprendre politiquement pied sur le continent asiatique, serait un préjudice symbolique (et matériel) insupportable pour les équilibres stratégiques futurs. La politique de l'autruche pratiquée par la FIFA a débouché sur de sévères affrontements, et pas seulement verbaux pour constituer les poules de qualification, avant que le terrain ne fasse connaître son verdict. La FIFA est, opportunément et provisoirement, rassurée par la qualification des cinq membres permanents du Conseil de sécurité pour la WC 2002, alors que Russie et Chine ne s'étaient pas qualifiées pour France 98.

Comment imaginer que la Chine, déjà privée de l'organisation des Jeux Olympiques 2000, soit absente d'une Coupe du monde de football se déroulant à sa porte ? Sur le plan du football aussi, l'Empire du Milieu est sorti de sa longue léthargie et réclame son dû. Le camouflet sportif infligé, en 1994, à la République populaire de Chine par l'attribution (à deux voix de majorité) des derniers Jeux olympiques du XXe siècle à Sidney8 joint au veto des Etats-Unis quant à la participation chinoise à l'Organisation mondiale du Commerce (OMC) ont amené la plus vive réaction diplomatico-militaire de Pékin en 1995 (brouille avec Washington, reprise des essais nucléaires, collaboration militaire et nucléaire avec l'Iran et le Pakistan, tirs de missiles sur Taïwan, querelles avec le Japon sur les îles Senkaku, gesticulations navales en mer de Chine) pour réaffirmer son rang de puissance régionale et mondiale ? 

Encore une fois, la Chine se met, à l'occasion d'un événement sportif, au centre de toutes les interrogations stratégiques et politiques. Comment la Chine peut-elle sauver la face si elle manquait le rendez-vous de Séoul-Tokyo ? Heureusement, en 2002, elle y sera. Elle y sera, auréolée par son entrée à l'OMC, par l'obtention des JO de 2008, par son statut de grande puissance communiste mondiale. Même si c'est au prix de contorsions diplomatiques avec les Etats-Unis (toutes les questions qui fâchent sont provisoirement mises entre parenthèses), d'une politique de la corde raide et de la tension avec ses voisins indochinois, chinois de Taiwan, japonais, coréens (Nord et Sud), russe. Et en pratiquant une stratégie ambivalente de l'ouverture-fermeture pour tout autre interlocuteur international, surtout si ce dernier est qualifié pour le tournoi de football de Séoul-Tokyo. Mais déjà, l'énigmatique sourire chinois sait dissuader toute velléité touristique des étrangers dans l'Empire du Milieu lors de la WC 2002 ou toute ingérence politique remettant en cause le statu quo stratégique actuel qui convient tant à Pékin.

A la veille de la Coupe du monde 2002, tous les pays compétiteurs ont semblé intégrer les règles asiatiques du jeu, celles des 3 S (Sleep, Smile, Silence). L'essentiel est de participer, d'aller le plus loin possible sans faire de vagues. Certains sont venus pour gagner, d'autres pour apprendre. Il y a LA Coupe à brandir le 30 juin, mais aussi des leçons à retenir pour l'avenir. L'Allemagne pour 2006, certains pays candidats à l'organisation d'une Coupe du monde en 2010. Quant aux autres pays, non présents en Corée et en Chine, ils pourraient toujours s'intéresser aux résultats de matches de leur équipe favorite, rêver devant leurs écrans de télévision vides ou pleins, faire des pronostics, s'intéresser aux contrats des joueurs et des équipementiers. Les enfants les plus doués, balle au pied, d'Afghanistan, du Pakistan, du Cambodge, du Bangladesh, des Philippines, du Pérou, d'Algérie, du Burkina Faso ou d'ailleurs ... se diront qu'un jour les verra - peut-être - représenter leur pays à une FIFA World Cup. Si ce lendemain n'est pas trop éloigné. Les autres continueront à coudre fanions, ballons, maillots, shorts, survêtements pour Adidas, pour Nike, pour Puma, qui habilleront leurs stars vénérées. Pour ces déshérités, les habits de lumière sont toujours pour d'autres qu'eux-mêmes. Il faut néanmoins vivre, même si on est hors-jeu ...

Le sport, et surtout le football, constitue une leçon de réalisme et d'humilité, voire de ... Realpolitik. A l'aune footballistique, les grandes Puissances ne sont pas celles dont on parle habituellement. Dans la globalisation et la mondialisation économiques, dans la sphère politique, la hiérarchisation internationale des Etats est archi connue et reconnue. Il en va tout différemment, quand ces pays doivent chausser les crampons de football pour rivaliser devant les spectateurs et les téléspectateurs du monde entier. Les critères de la puissance internationale connaissent une nouvelle mutation, balançant entre "hard power" classique (territoire, puissance armée, prospérité économique et avance technologique) et "soft power" diffus, jouant sur des registres plus subtils (influence, image, capital culturel...). Le football - par un effet-zoom lors des grandes messes télévisées et médiatisées de ce sport- peut véhiculer une image plus positive d'un pays (Brésil, Argentine, Allemagne, Cameroun, Nigeria) qui connaît des difficultés politiques conjoncturelles. Tout candidat à l'organisation de Jeux olympiques ou de Coupe du monde a fortement intégré cette stratégie interne-externe d'image et de communication qu'offre la retransmission télévisée et simultanée de l'Evénement sportif. La Coupe du monde reste ainsi une grille de lecture des rapports de force du monde contemporain, un prisme médiatique pour accéder à l'universel. Nombre de pays ont aussi compris combien ce sport peut être le miroir fidèle des éthiques sociétales, des faiblesses ou des excellences nationales.

Revient en mémoire une règle non-écrite de l'Asie : traquer le non-dit, déchiffrer l'invisible. Après, c'est le jeu qui prime. 

Que la fête du Football commence ou recommence !


Bùi Xuân Quang
Université de Paris X-Nanterre 
avril 2002

1Bùi Xuân Quang, "Asie et Coupe du monde. Lecture croisée et ludique entre Football et Relations internationales", Approches-Asie n°16, 1999:31-45
2Bruno Genevois, "Le football, la gloire fragile d'un jeu", Pouvoirs n°101, avril 2002: 6-14.  3Appât du gain ? Meilleure rotation d'attribution de la Coupe du monde entre les cinq continents ? Clientélisme électoral au sein de la FIFA ? Inconscience sportive ? A titre indicatif, 80% des 22 champions du monde français 1998 disent non à la nouvelle formule Blatter (France Football, 26 janvier 1999)

4La polémique d'avant-Mondial a rejailli quand, lors du match de Ligue des champions d'Europe La Corogne-Manchester United, un tacle "assassin" de l'Argentin Aldo Duscher risque de priver l'Anglais David Beckham de Coupe du monde ... ou quand le Premier ministre japonais a effectué une visite surprise, le 21 avril 2002, au sanctuaire Yasukuni de Tokyo, dédié aux victimes japonaises des conflits et aux criminels de guerre japonais, ce qui a provoqué la colère des Chinois et des Coréens. 
5L'explosion d'un camion devant une synagogue, le 11 avril, à Djerba (Tunisie), les attentats meurtriers aux Philippines du groupe musulman Abu Sayyaf, les interrogations sur le sort du mollah Omar et de Ben Laden ont de nouveau remis le réseau Al-Qaida dans l'actualité, à quelques jours de l'ouverture de la CM 2002.
6L'accident du Boeing d'Air China , le 15 avril, sur l'aéroport de Pusan, ville d'accueil de 4 matches de la CM 2002, a posé des interrogations sur les capacités de gestion du trafic aérien, surtout en cas de sérieuse congestion du ciel.
7La faillite de l'empire des médias allemand Kirch n'est pas seulement une catastrophe pour la FIFA, l'Allemagne, la Fédération allemande de football et les clubs d'outre-Rhin, ne pouvant plus compter sur la manne financière des droits de retransmission télévisée des matches d'ici à 2006. Dès maintenant, tous les clubs, notamment européens, doivent réviser leur politique de hauts salaires pour les joueurs et leur stratégie de recrutement.
8Les révélations des affaires de corruption concernant l'attribution des JO de Sydney, d'Atlanta, de Nagano ont confirmé les accusations de Pékin, vivement étouffées par le Comité international olympique (CIO) en 1994 (Le Monde, 24-25 janvier 1999). La "patience" de la RPC est récompensée par l'attribution des JO d'été pour 2008. La Chine a-t-elle été vraiment plus "vertueuse" pour "mériter" cette attribution ?