Le vote du CIO du 6 Juillet 2005 qui attribue l’organisation des Jeux Olympiques
de 2012 à Londres est intervenu dans un contexte où une série d’élections, dans
des configurations et sous des formes bien différentes, est venue rappeler que
la scène internationale ne se laissait pas comprendre seulement par une
succession de guerres ou d’actes terroristes. Les élections présidentielles en
Afghanistan (Octobre 2004) et en Palestine (Janvier 2005), les élections
législatives en Irak (30 Janvier 2005) ont tout d’abord contribué à insérer la
question des procédures démocratiques dans la gestion internationale des
problèmes de sécurité. Les référendums européens sur le projet de traité
constitutionnel (premier semestre 2005) ont également, à leur manière, été
l’occasion d’une modification des perceptions de l’influence du vote sur le
cours des affaires internationales. On peut alors légitimement s’attarder sur ce
vote du CIO qui, quoique plus anecdotique, manifeste certaines des croyances
internationales contemporaines dans la démocratie représentative. Le choix de la
ville hôte des jeux olympiques apparaît en effet comme un problème classique de
la représentation politique portée à une inhabituelle échelle internationale.
Sera ici décrite la procédure électorale du CIO à travers quelques points
(candidature, secret du vote, cumul des mandats, mode de scrutin) qui la
rapprochent du fonctionnement de toute démocratie représentative en
construction. Ensuite sera évoquée la manière dont l’institutionnalisation de
l’olympisme conduit inévitablement à la multilatéralisation du choix de la ville
organisatrice et à l’internationalisation d’une forme d’arbitrage.
A la suite de l’attribution des Jeux olympiques de 2012 à Londres, les
commentateurs ont décrit le processus de vote du CIO comme étant quasiment celui
d’un Etat en voie d’apprentissage du suffrage universel. Les très vives
critiques (particulièrement en France) adressées au CIO pour son « retard »
démocratique contrastent alors avec la quasi absence de tout débat public sur
les procédures de vote qui régissent généralement les différentes institutions
internationales (hormis quand il est question de la pondération géopolitique de
ces assemblées). Il est donc nécessaire de se séparer d’une approche
exclusivement fonctionnaliste des institutions internationales et de tenter de
comprendre la genèse de l’institutionnalisation du CIO à la lumière de la
rationalisation de sa procédure de choix des villes organisatrices. Alors, le
fil conducteur chronologique du long périple politico-sportif menant de l’acte
de candidature au succès diplomatique de l’élection se comprend mieux.
Un vote libre et sincère ?
Comme dans toute élection dans une démocratie représentative, l’acte de
candidature d’une ville pour organiser des olympiades n’est totalement libre
qu’en apparence. Si un régime politique quelconque peut de facto « éliminer »
des candidatures (par le biais d’un contrôle administratif – la « candidature
officielle » - ou bien d’un contrôle partisan), le CIO distingue pour sa part
très nettement depuis la 110e session de Lausanne en 1999 les villes «
requérantes » des villes effectivement « candidates ». Le cas d’Istanbul est
particulièrement intéressant : classée deuxième pour l’organisation des JO de
2008 (finalement attribué à Pékin), la ville turque n’est donc même pas retenue
pour les Jeux de 2012 (1)! Plutôt que de s’interroger sur les perceptions
géopolitiques mouvantes du CIO, on peut déplacer le regard vers l’étude de la
formation de son « corps électoral ». Comme toute société politique, le CIO
n’est pas, à cet égard, une instance neutre. Les différences initiales de la
politisation de ses membres sont un élément fondamental à noter(2) . Au-delà de la
présence de quelques professionnels de la politique (un ancien premier ministre
tunisien, un ancien maire de Rome, un ancien maire de Lima, … etc.), ce sont
toutes les logiques nationales de production de professionnels de
l’administration sportive (présidents de Fédération, présidents d’un Comité
National Olympique, ministres des sports) qui font de cette entité une unité
politique bien différente de l’image publique qu’elle se donne d’elle-même. La
publicisation collective (et en partie subie) du vote du CIO du 6 juillet 2005 (retransmis
en direct dans les télévisions des 5 pays candidats) apparaît alors comme une
stratégie préventive visant à modifier la représentation courante du manque de
régularité de l’ensemble de la procédure. Cependant, la valorisation
contemporaine de la logique du vote secret, comme garantie des éventuelles
influences que pourraient subir les membres du CIO, est en fait un argument
historiquement réversible. En 1931, c’est en partie un vote par correspondance
qui désigne Berlin pour l’organisation des Jeux olympiques de 1936. Sous la
pression des autorités sportives espagnoles qui soutenaient Barcelone, candidate
malheureuse face à Berlin, le décompte des voix est finalement rendu public afin
de couper court à toute rumeur sur la « pression » qu’auraient pu subir ceux des
membres du CIO qui, absents lors de la session olympique, ont eu plus de temps
pour faire leur choix (3) . La labilité du vote électronique en vigueur depuis 2001
associée à la non prise en compte des éventuelles abstentions ou même des votes
blancs inversent complètement ce processus et inscrivent le vote olympique dans
la longue histoire de perfectionnement des systèmes électoraux par la réduction
des marges d’incertitude pourtant inhérentes à cette activité sociale du vote.
Mode de scrutin et représentation
Cette incursion dans l’histoire de l’olympisme, détour toujours nécessaire,
conduit à explorer une autre facette de l’opération électorale qui octroie en
fait un véritable « mandat » de représentation internationale à la ville
organisatrice. Or, toute logique mandataire est dépendante d’une variable clef :
celle du cumul des mandats. Le vote de juillet 2005 est à cet égard très
significatif. Ce sont en effet des logiques de stigmatisation du cumul des
mandats qui expliquent au moins trois éliminations sur quatre. La plus évidente
est sans doute celle qui touche New York : la capitale américaine se trouvait en
effet handicapée par deux attributions relativement récentes des Jeux aux
Etats-Unis : Los Angeles (en 1984) et Atlanta (en 1996). L’argument vaut sans
doute également pour Madrid (puisque Barcelone a organisé les Jeux de 1992) mais
aussi, bien qu’à un degré moindre, pour Moscou (qui a déjà organisé les Jeux en
1980). Le rapport de l’Angleterre et de la France aux différentes Olympiades
déjà organisées s’avère plus complexe à saisir. Il s’ancre tout d’abord dans une
histoire plus profonde du mouvement olympique moderne faite, le plus souvent, de
troublants parallèles entre les deux capitales européennes. Ainsi au début de
l’ère de rénovation des Olympiades par Pierre de Coubertin, Paris et Londres se
sont succédées (respectivement en 1900 et 1908) dans l’essai, alors engagé, de
rationalisation et d’internationalisation des compétitions sportives. Plus tard,
les deux villes se sont vu également attribuer des Jeux de « rénovation »
destinés à réinsérer l’olympisme sur la scène internationale après les deux
Guerres mondiales : Paris en 1924 et Londres en 1948. Pourtant, ces deux
nominations de Londres ont fait suite, à chaque fois, à des désistements (4) : ainsi,
pour 1908, c’est Rome qui s’est défilé au défi olympique, laissant la capitale
britannique dans l’obligation d’organiser les Jeux en un temps réduit et record.
En 1948, Helsinki n’étant pas en mesure d’organiser les Jeux d’après guerre,
c’est encore Londres qui est venu à la rescousse du mouvement olympique. A
l’aune des critères habituels pour mesurer la longévité politique, le cumul des
mandats dont bénéficie Londres n’apparaît pas comme un critère décisif de la
décision du 6 juillet 2005.
Toutefois, le fait que Londres soit la première ville à se voir attribuer les
Jeux pour la troisième fois, mais aussi - et plus généralement - que des villes
comme Paris, Moscou, Los Angeles ou Athènes puissent se trouver dans le même cas
lors de leur prochaine nomination … tout cela doit conduire à s’interroger plus
précisément sur le système de représentation qui, ces dernières années au moins,
s’est formé autour de ce système électoral du choix de la ville organisatrice.
La question est simple mais mérite d’être posée distinctement. Par quel mode de
scrutin les Jeux olympiques sont-ils attribués ? En apparence, le scrutin est
plutôt un scrutin de liste de type proportionnel. La candidature est, en effet,
une marque collective (à défaut d’être matériellement « une liste ») puisque
derrière une ville c’est un pays (presque) entier qui est mobilisé. Le mode de
votation est proportionnel dans la mesure où chaque ville agit selon sa force
sans alliance préalable. Or, le nombre de tour(s) imprévisible (si une ville
obtient la majorité absolue au premier tour, elle remporte la victoire) et la
logique (insaisissable car invérifiable) du report des voix font, en réalité, de
ce mode de scrutin une variante des systèmes mixtes (en fait plus proches du
système majoritaire). Il est toutefois possible de juger des conséquences
politiques de ce système électoral particulier en mesurant le différentiel des
voix agrégées par zones géographiques entre le premier et le dernier tour de
vote (voir ci-dessous).
lors des élections des villes organisatrices (Barcelone 1992 – Vancouver 2010)
| Région d'origine de la ville candidate (Jeux d'hiver et d'été) Barcelone 1992 - Vancouver 2010) | Voix obtenues au 1er tour (en % des suffrages exprimés) | Voix obtenues au dernier tour (en % des suffrages exprimés) |
| Union Européenne | 38.8 | 36.1 |
| Europe hors UE | 14.7 | 11.7 |
| Etats-Unis | 9.5 | 15.8 |
| Canada, Australie | 16.9 | 15.1 |
| Asie | 16.6 | 21.3 |
| Afrique, Amérique du Sud | 3.5 | 0 |
Source : calculs effectués à partir des données du CIO (5)
Ainsi, la géographie des votes émis lors des différentes sessions du CIO est
relativement cohérente entre le pôle proportionnel du scrutin (le premier tour
où toutes les forces en présence luttent à armes égales) et le pôle majoritaire
(le dernier tour où il s’agit de choisir directement et définitivement entre
deux villes). Cette relative inertie s’accorde aussi sans doute aux enjeux de la
mondialisation du sport tels qu’ils structurent l’institutionnalisation du
mouvement olympique depuis 1896 : on sait que les différentes phases de
construction de l’institution olympique suivent à peu près les grandes périodes
de prolifération des organisations internationales. Par exemple, la
démocratisation institutionnelle (relative) du CIO après le départ de Pierre de
Coubertin dans les années 20, et qui se manifeste notamment par la création de
la commission exécutive, est contemporaine de la création de la Société des
Nations (6) . Finalement, ce que les villes européennes perdent grosso modo en
influence entre le premier et le dernier tour de vote (6.3 points) semble
regagné par les villes américaines ou asiatiques qui progressent, quant à elles,
de près de 11 points (voir. tableau). Cela signifie qu’en termes d’étude des
transactions à l’œuvre dans cette diplomatie multilatérale du sport, les
Etats-Unis ou l’Asie en générale (mais en détaillant selon les Etats et les
époques) disposent d’une « capacité de coalition » plus à même, toute proportion
gardée (l’Europe regroupant toujours à elle seule près de 50% des voix émises)
de les insérer dans l’agenda sportif international.
Les enjeux économiques et politiques autour des Jeux olympiques débouchent donc
sur la nécessité de nouvelles formes de régulation du sport mondial. Car cette
diplomatie multilatérale et électorale tente de fonder, en accordant entre elles
à chaque vote pour déterminer une ville organisatrice, les différentes
internationalisations du sport : internationalisation différentielle des
politiques nationales en matière d’encadrement du sport, internationalisation
différentielle des pratiques sportives nationales elles mêmes. L’opposition
finale entre Londres et Paris lors de la dernière session du CIO a donné une
preuve évidente de ce double processus. Comment, en effet, qualifier la
diplomatie multilatérale qui fut à la fois le facteur et le résultat du vote de
Singapour ? Comment la qualifier autrement qu’en tentant d’en rendre compte
comme d’une phase particulière d’institutionnalisation du sport mondial.
Les différences dans l’internationalisation politique du sport pourraient
d’abord se manifester dans les formes que revêtent dans ces deux pays les «
diplomaties du sport ». Si la filière sportive semble une voie privilégiée en
France pour accéder au ministère des sports (Alain Calmat, Roger Bambuck, Guy
Drut, Jean François Lamour), les cas récents de Marie-George Buffet, ministre
communiste des sports de 1997 à 2002, ou bien le fait que ce soit le maire de
Paris, Bertrand Delanoë, qui se soit porté à la tête de la délégation française
à Singapour, prouvent que rien n’est acquis définitivement en la matière.
Parallèlement, en Angleterre, les sports sont noyés dans un département
ministériel « Culture Media and Sport » auquel la carrière sportive ne
prédestine pas forcément (Tessa Jowell, du gouvernement Blair venait du secteur
social). Néanmoins, la délégation défendant le projet londonien à Singapour
était menée par Sebastian Coe, double champion olympique du 1500 mètres mais
aussi député conservateur (1992-1997) et non par le maire travailliste de
Londres Ken Livingstone. Mais les différences les plus fondamentales entre les
deux pays concernent sans doute le degré d’internationalisation des pratiques
sportives et de leurs acteurs. On ne peut en effet qu’être frappé par les moyens
différents, et divergents, empruntés : exportation des acteurs sportifs
eux-mêmes pour la France, universalisation de modèles de gestion pour
l’Angleterre. Cela est patent en ce qui concerne le football. On sait qu’environ
200 des meilleurs joueurs français évoluent dans les grands championnats italien,
espagnol, allemand et surtout … anglais (depuis Eric Cantona au début des années
90). A l’inverse aucun joueur anglais n’a jamais réussi à véritablement lancer
un mouvement d’exportation : ni l’expérience d’un Paul Gascoigne en Italie (6
buts en trois ans à la Lazio de Rome ! et une fin de carrière chaotique), ni les
expériences d’un David Beckham ou d’un Michael Owen au Real Madrid ne plaident
en ce sens (seule expérience réussie : Chris Waddle à l’Olympique de Marseille
au début des années 90). Surtout, le football de clubs en Europe – désormais
structuré autour du G 14 a été modelé sur des équipes anglaises comme Liverpool
dans les années 80, Manchester United dans les années 90, Arsenal et Chelsea
depuis quelques années. On pourrait, ainsi, multiplier les disciplines où la
France parvient à (bien) exporter ses sportifs (Tony Parker et les jeunes
pousses bleues dans le basket (7) mais aussi les exemples où l’Angleterre produit
les principes et les règles de fonctionnement du sport mondial (en matière
financière, communicationnelle …etc.).
A rebours de ce processus d’institutionnalisation, dont le choix de Londres
n’est finalement qu’un affleurement, les quatre attentats commis le 7 juillet
2005 dans la capitale britannique ont démontré tout ce que l’irruption de
l’événement pouvait synthétiser des lourdes tendances de la politique
internationale depuis septembre 2001. Ces actes terroristes ne marquent pas
seulement, et pas principalement d’ailleurs, un retour à l’état antérieur du jeu
international. Loin de s’opposer, les deux événements du 6 et du 7 Juillet 2005
apparaissent en fait comme deux manifestations, très inégales dans leurs
objectifs et leurs portées, du choix de Londres comme cible d’une politique
symbolique. Bien que l’on ne sache finalement pas grand chose de la concordance
des deux dates (puisque la proximité spatiale et temporelle du sommet du G8 à
Gleneagles interroge aussi sur l’opportunité du choix de Londres), on ne peut
que conclure à l’interdépendance a posteriori au moins dans le façonnement d’une
séquence particulière.
Si le choix du CIO s’est manifesté par l’incarnation multilatérale et parfois
contradictoire de valeurs démocratiques concurrentielles (vote, mise en scène et
critiques suscitées … etc.), le choix ciblant des auteurs des attentats
s’incarne, lui, par une désignation tout aussi dirigée et motivée vers la
capitale britannique comme symbole de la politique étrangère de tout un Etat (liée
sans doute au soutien à l’intervention américaine en Irak en 2003). La quasi
simultanéité des deux événements replace alors l’olympisme dans la balance des
peurs internationales en lui attribuant finalement le caractère d’un contrepoids
insuffisant dans l’établissement d’un régime de paix. Autrement dit, la logique
sportive, même quand elle s’inscrit dans un résultat électoral, ne supporte pas,
ou supporte mal, que la scène internationale, comme incarnation de l’arbitre
auquel toute injustice est attribuée, puisse, par son fonctionnement même,
troubler le résultat acquis.
Thomas Marty, Groupe d'Analyse Politique (GAP-Université de Paris X-Nanterre) & Université Robert Schuman - Strasbourg III thomarty@hotmail.com