Le sport olympique comme démocratie représentative ?
Institutionnalisation et internationalisation du choix de la ville hôte
Thomas Marty

Le vote du CIO du 6 Juillet 2005 qui attribue l’organisation des Jeux Olympiques de 2012 à Londres est intervenu dans un contexte où une série d’élections, dans des configurations et sous des formes bien différentes, est venue rappeler que la scène internationale ne se laissait pas comprendre seulement par une succession de guerres ou d’actes terroristes. Les élections présidentielles en Afghanistan (Octobre 2004) et en Palestine (Janvier 2005), les élections législatives en Irak (30 Janvier 2005) ont tout d’abord contribué à insérer la question des procédures démocratiques dans la gestion internationale des problèmes de sécurité. Les référendums européens sur le projet de traité constitutionnel (premier semestre 2005) ont également, à leur manière, été l’occasion d’une modification des perceptions de l’influence du vote sur le cours des affaires internationales. On peut alors légitimement s’attarder sur ce vote du CIO qui, quoique plus anecdotique, manifeste certaines des croyances internationales contemporaines dans la démocratie représentative. Le choix de la ville hôte des jeux olympiques apparaît en effet comme un problème classique de la représentation politique portée à une inhabituelle échelle internationale. Sera ici décrite la procédure électorale du CIO à travers quelques points (candidature, secret du vote, cumul des mandats, mode de scrutin) qui la rapprochent du fonctionnement de toute démocratie représentative en construction. Ensuite sera évoquée la manière dont l’institutionnalisation de l’olympisme conduit inévitablement à la multilatéralisation du choix de la ville organisatrice et à l’internationalisation d’une forme d’arbitrage.

Une procédure électorale représentative

A la suite de l’attribution des Jeux olympiques de 2012 à Londres, les commentateurs ont décrit le processus de vote du CIO comme étant quasiment celui d’un Etat en voie d’apprentissage du suffrage universel. Les très vives critiques (particulièrement en France) adressées au CIO pour son « retard » démocratique contrastent alors avec la quasi absence de tout débat public sur les procédures de vote qui régissent généralement les différentes institutions internationales (hormis quand il est question de la pondération géopolitique de ces assemblées). Il est donc nécessaire de se séparer d’une approche exclusivement fonctionnaliste des institutions internationales et de tenter de comprendre la genèse de l’institutionnalisation du CIO à la lumière de la rationalisation de sa procédure de choix des villes organisatrices. Alors, le fil conducteur chronologique du long périple politico-sportif menant de l’acte de candidature au succès diplomatique de l’élection se comprend mieux.

Un vote libre et sincère ?

Comme dans toute élection dans une démocratie représentative, l’acte de candidature d’une ville pour organiser des olympiades n’est totalement libre qu’en apparence. Si un régime politique quelconque peut de facto « éliminer » des candidatures (par le biais d’un contrôle administratif – la « candidature officielle » - ou bien d’un contrôle partisan), le CIO distingue pour sa part très nettement depuis la 110e session de Lausanne en 1999 les villes « requérantes » des villes effectivement « candidates ». Le cas d’Istanbul est particulièrement intéressant : classée deuxième pour l’organisation des JO de 2008 (finalement attribué à Pékin), la ville turque n’est donc même pas retenue pour les Jeux de 2012 (1)! Plutôt que de s’interroger sur les perceptions géopolitiques mouvantes du CIO, on peut déplacer le regard vers l’étude de la formation de son « corps électoral ». Comme toute société politique, le CIO n’est pas, à cet égard, une instance neutre. Les différences initiales de la politisation de ses membres sont un élément fondamental à noter(2) . Au-delà de la présence de quelques professionnels de la politique (un ancien premier ministre tunisien, un ancien maire de Rome, un ancien maire de Lima, … etc.), ce sont toutes les logiques nationales de production de professionnels de l’administration sportive (présidents de Fédération, présidents d’un Comité National Olympique, ministres des sports) qui font de cette entité une unité politique bien différente de l’image publique qu’elle se donne d’elle-même. La publicisation collective (et en partie subie) du vote du CIO du 6 juillet 2005 (retransmis en direct dans les télévisions des 5 pays candidats) apparaît alors comme une stratégie préventive visant à modifier la représentation courante du manque de régularité de l’ensemble de la procédure. Cependant, la valorisation contemporaine de la logique du vote secret, comme garantie des éventuelles influences que pourraient subir les membres du CIO, est en fait un argument historiquement réversible. En 1931, c’est en partie un vote par correspondance qui désigne Berlin pour l’organisation des Jeux olympiques de 1936. Sous la pression des autorités sportives espagnoles qui soutenaient Barcelone, candidate malheureuse face à Berlin, le décompte des voix est finalement rendu public afin de couper court à toute rumeur sur la « pression » qu’auraient pu subir ceux des membres du CIO qui, absents lors de la session olympique, ont eu plus de temps pour faire leur choix (3) . La labilité du vote électronique en vigueur depuis 2001 associée à la non prise en compte des éventuelles abstentions ou même des votes blancs inversent complètement ce processus et inscrivent le vote olympique dans la longue histoire de perfectionnement des systèmes électoraux par la réduction des marges d’incertitude pourtant inhérentes à cette activité sociale du vote.

Mode de scrutin et représentation

Cette incursion dans l’histoire de l’olympisme, détour toujours nécessaire, conduit à explorer une autre facette de l’opération électorale qui octroie en fait un véritable « mandat » de représentation internationale à la ville organisatrice. Or, toute logique mandataire est dépendante d’une variable clef : celle du cumul des mandats. Le vote de juillet 2005 est à cet égard très significatif. Ce sont en effet des logiques de stigmatisation du cumul des mandats qui expliquent au moins trois éliminations sur quatre. La plus évidente est sans doute celle qui touche New York : la capitale américaine se trouvait en effet handicapée par deux attributions relativement récentes des Jeux aux Etats-Unis : Los Angeles (en 1984) et Atlanta (en 1996). L’argument vaut sans doute également pour Madrid (puisque Barcelone a organisé les Jeux de 1992) mais aussi, bien qu’à un degré moindre, pour Moscou (qui a déjà organisé les Jeux en 1980). Le rapport de l’Angleterre et de la France aux différentes Olympiades déjà organisées s’avère plus complexe à saisir. Il s’ancre tout d’abord dans une histoire plus profonde du mouvement olympique moderne faite, le plus souvent, de troublants parallèles entre les deux capitales européennes. Ainsi au début de l’ère de rénovation des Olympiades par Pierre de Coubertin, Paris et Londres se sont succédées (respectivement en 1900 et 1908) dans l’essai, alors engagé, de rationalisation et d’internationalisation des compétitions sportives. Plus tard, les deux villes se sont vu également attribuer des Jeux de « rénovation » destinés à réinsérer l’olympisme sur la scène internationale après les deux Guerres mondiales : Paris en 1924 et Londres en 1948. Pourtant, ces deux nominations de Londres ont fait suite, à chaque fois, à des désistements (4) : ainsi, pour 1908, c’est Rome qui s’est défilé au défi olympique, laissant la capitale britannique dans l’obligation d’organiser les Jeux en un temps réduit et record. En 1948, Helsinki n’étant pas en mesure d’organiser les Jeux d’après guerre, c’est encore Londres qui est venu à la rescousse du mouvement olympique. A l’aune des critères habituels pour mesurer la longévité politique, le cumul des mandats dont bénéficie Londres n’apparaît pas comme un critère décisif de la décision du 6 juillet 2005.

Toutefois, le fait que Londres soit la première ville à se voir attribuer les Jeux pour la troisième fois, mais aussi - et plus généralement - que des villes comme Paris, Moscou, Los Angeles ou Athènes puissent se trouver dans le même cas lors de leur prochaine nomination … tout cela doit conduire à s’interroger plus précisément sur le système de représentation qui, ces dernières années au moins, s’est formé autour de ce système électoral du choix de la ville organisatrice. La question est simple mais mérite d’être posée distinctement. Par quel mode de scrutin les Jeux olympiques sont-ils attribués ? En apparence, le scrutin est plutôt un scrutin de liste de type proportionnel. La candidature est, en effet, une marque collective (à défaut d’être matériellement « une liste ») puisque derrière une ville c’est un pays (presque) entier qui est mobilisé. Le mode de votation est proportionnel dans la mesure où chaque ville agit selon sa force sans alliance préalable. Or, le nombre de tour(s) imprévisible (si une ville obtient la majorité absolue au premier tour, elle remporte la victoire) et la logique (insaisissable car invérifiable) du report des voix font, en réalité, de ce mode de scrutin une variante des systèmes mixtes (en fait plus proches du système majoritaire). Il est toutefois possible de juger des conséquences politiques de ce système électoral particulier en mesurant le différentiel des voix agrégées par zones géographiques entre le premier et le dernier tour de vote (voir ci-dessous).

Evolution géographique de la répartition des suffrages
lors des élections des villes organisatrices (Barcelone 1992 – Vancouver 2010)

Région d'origine de la ville candidate (Jeux d'hiver et d'été) Barcelone 1992 - Vancouver 2010) Voix obtenues au 1er tour (en % des suffrages exprimés) Voix obtenues au dernier tour (en % des suffrages exprimés)
Union Européenne 38.8 36.1
Europe hors UE 14.7 11.7
Etats-Unis 9.5 15.8
Canada, Australie 16.9 15.1
Asie 16.6 21.3
Afrique, Amérique du Sud 3.5 0

Source : calculs effectués à partir des données du CIO (5)

Institutionnalisation d’un arbitrage international

Ainsi, la géographie des votes émis lors des différentes sessions du CIO est relativement cohérente entre le pôle proportionnel du scrutin (le premier tour où toutes les forces en présence luttent à armes égales) et le pôle majoritaire (le dernier tour où il s’agit de choisir directement et définitivement entre deux villes). Cette relative inertie s’accorde aussi sans doute aux enjeux de la mondialisation du sport tels qu’ils structurent l’institutionnalisation du mouvement olympique depuis 1896 : on sait que les différentes phases de construction de l’institution olympique suivent à peu près les grandes périodes de prolifération des organisations internationales. Par exemple, la démocratisation institutionnelle (relative) du CIO après le départ de Pierre de Coubertin dans les années 20, et qui se manifeste notamment par la création de la commission exécutive, est contemporaine de la création de la Société des Nations (6) . Finalement, ce que les villes européennes perdent grosso modo en influence entre le premier et le dernier tour de vote (6.3 points) semble regagné par les villes américaines ou asiatiques qui progressent, quant à elles, de près de 11 points (voir. tableau). Cela signifie qu’en termes d’étude des transactions à l’œuvre dans cette diplomatie multilatérale du sport, les Etats-Unis ou l’Asie en générale (mais en détaillant selon les Etats et les époques) disposent d’une « capacité de coalition » plus à même, toute proportion gardée (l’Europe regroupant toujours à elle seule près de 50% des voix émises) de les insérer dans l’agenda sportif international.

Les enjeux économiques et politiques autour des Jeux olympiques débouchent donc sur la nécessité de nouvelles formes de régulation du sport mondial. Car cette diplomatie multilatérale et électorale tente de fonder, en accordant entre elles à chaque vote pour déterminer une ville organisatrice, les différentes internationalisations du sport : internationalisation différentielle des politiques nationales en matière d’encadrement du sport, internationalisation différentielle des pratiques sportives nationales elles mêmes. L’opposition finale entre Londres et Paris lors de la dernière session du CIO a donné une preuve évidente de ce double processus. Comment, en effet, qualifier la diplomatie multilatérale qui fut à la fois le facteur et le résultat du vote de Singapour ? Comment la qualifier autrement qu’en tentant d’en rendre compte comme d’une phase particulière d’institutionnalisation du sport mondial.

Les différences dans l’internationalisation politique du sport pourraient d’abord se manifester dans les formes que revêtent dans ces deux pays les « diplomaties du sport ». Si la filière sportive semble une voie privilégiée en France pour accéder au ministère des sports (Alain Calmat, Roger Bambuck, Guy Drut, Jean François Lamour), les cas récents de Marie-George Buffet, ministre communiste des sports de 1997 à 2002, ou bien le fait que ce soit le maire de Paris, Bertrand Delanoë, qui se soit porté à la tête de la délégation française à Singapour, prouvent que rien n’est acquis définitivement en la matière. Parallèlement, en Angleterre, les sports sont noyés dans un département ministériel « Culture Media and Sport » auquel la carrière sportive ne prédestine pas forcément (Tessa Jowell, du gouvernement Blair venait du secteur social). Néanmoins, la délégation défendant le projet londonien à Singapour était menée par Sebastian Coe, double champion olympique du 1500 mètres mais aussi député conservateur (1992-1997) et non par le maire travailliste de Londres Ken Livingstone. Mais les différences les plus fondamentales entre les deux pays concernent sans doute le degré d’internationalisation des pratiques sportives et de leurs acteurs. On ne peut en effet qu’être frappé par les moyens différents, et divergents, empruntés : exportation des acteurs sportifs eux-mêmes pour la France, universalisation de modèles de gestion pour l’Angleterre. Cela est patent en ce qui concerne le football. On sait qu’environ 200 des meilleurs joueurs français évoluent dans les grands championnats italien, espagnol, allemand et surtout … anglais (depuis Eric Cantona au début des années 90). A l’inverse aucun joueur anglais n’a jamais réussi à véritablement lancer un mouvement d’exportation : ni l’expérience d’un Paul Gascoigne en Italie (6 buts en trois ans à la Lazio de Rome ! et une fin de carrière chaotique), ni les expériences d’un David Beckham ou d’un Michael Owen au Real Madrid ne plaident en ce sens (seule expérience réussie : Chris Waddle à l’Olympique de Marseille au début des années 90). Surtout, le football de clubs en Europe – désormais structuré autour du G 14 a été modelé sur des équipes anglaises comme Liverpool dans les années 80, Manchester United dans les années 90, Arsenal et Chelsea depuis quelques années. On pourrait, ainsi, multiplier les disciplines où la France parvient à (bien) exporter ses sportifs (Tony Parker et les jeunes pousses bleues dans le basket (7) mais aussi les exemples où l’Angleterre produit les principes et les règles de fonctionnement du sport mondial (en matière financière, communicationnelle …etc.).

A rebours de ce processus d’institutionnalisation, dont le choix de Londres n’est finalement qu’un affleurement, les quatre attentats commis le 7 juillet 2005 dans la capitale britannique ont démontré tout ce que l’irruption de l’événement pouvait synthétiser des lourdes tendances de la politique internationale depuis septembre 2001. Ces actes terroristes ne marquent pas seulement, et pas principalement d’ailleurs, un retour à l’état antérieur du jeu international. Loin de s’opposer, les deux événements du 6 et du 7 Juillet 2005 apparaissent en fait comme deux manifestations, très inégales dans leurs objectifs et leurs portées, du choix de Londres comme cible d’une politique symbolique. Bien que l’on ne sache finalement pas grand chose de la concordance des deux dates (puisque la proximité spatiale et temporelle du sommet du G8 à Gleneagles interroge aussi sur l’opportunité du choix de Londres), on ne peut que conclure à l’interdépendance a posteriori au moins dans le façonnement d’une séquence particulière.

Si le choix du CIO s’est manifesté par l’incarnation multilatérale et parfois contradictoire de valeurs démocratiques concurrentielles (vote, mise en scène et critiques suscitées … etc.), le choix ciblant des auteurs des attentats s’incarne, lui, par une désignation tout aussi dirigée et motivée vers la capitale britannique comme symbole de la politique étrangère de tout un Etat (liée sans doute au soutien à l’intervention américaine en Irak en 2003). La quasi simultanéité des deux événements replace alors l’olympisme dans la balance des peurs internationales en lui attribuant finalement le caractère d’un contrepoids insuffisant dans l’établissement d’un régime de paix. Autrement dit, la logique sportive, même quand elle s’inscrit dans un résultat électoral, ne supporte pas, ou supporte mal, que la scène internationale, comme incarnation de l’arbitre auquel toute injustice est attribuée, puisse, par son fonctionnement même, troubler le résultat acquis.

Thomas Marty, Groupe d'Analyse Politique (GAP-Université de Paris X-Nanterre) & Université Robert Schuman - Strasbourg III thomarty@hotmail.com




[1] Rapport du Groupe de travail du CIO pour l’acceptation des candidatures à la commission exécutive du CIO, Lausanne, 12 Mars 2004. Voir http://multimedia.olympic.org/pdf/fr_report_809.pdf
[2] Pour les biographies des membres du CIO : http://www.olympic.org/fr/organisation/ioc/members/index_fr.asp
[3] Florence Carpentier, Le Comité International Olympique en Crises. La présidence de Henri de Baillet-Latour, L’Harmattan, Paris (2004 :329-332).
[4] Eurosport France, Magazine Olympique, septembre 2005.
[5] http://www.olympic.org/fr/news/events/117_session/past_election_fr.asp
[6] F. Charpentier, Le Comité International Olympique en Crises (2004 : chapitres 1 et 2)
7] Bùi Xuân Quang & Benoît Angelini, « Planète Basket : leçon de français ? », Revue Juridique et Economique du Sport, Dalloz/Université de Limoges n° 68 (2003:107-118).