JO : Une marque, des traces, quelles empreintes ?
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Marque : physique. Visible et, par conséquent, symbole fort. A jamais associée à l’événement pour lequel elle a été conçue. Devient lieu de mémoire : Stade de Munich, Stade aztèque de Mexico.

Trace : D’abord, un « je ne sais plus » jusqu’à ce « je me souviens » … Quelle trace dans la mémoire du public ? Quelle saveur des événements, des souvenirs ? Que « nous » en reste-t-il ? Sur le chemin de l’indélébile, de l’empreinte…

Empreinte : Désigne ce que l’Histoire en retient, restitue le jeu/les Jeux dans une perspective sociale, politique et historique. Quel sens, quelle symbolique, attribuer à l’événement. Simplement une date ou quelque de plus parlant, de plus profond, de plus intime ? De plus pérenne.

Ainsi les JO de Saint Louis évoquent la ségrégation, Berlin 36 la suffisance nazie, Stockholm 56 la guerre froide et des Jeux scindés en deux, Mexico 68 le « nettoyage » social d’avant-Jeux ou la protestation médiatisée de la lutte des Noirs américains voire la victoire de Colette Besson sur 400m, Moscou 80 un boycott, mais quel boycott ! A chacun son déclic.

Les dernières éditions ont-elles eu le même impact, la même empreinte ? Sydney 2000 ? D’Athènes 2004 ? Juste pour dire : « ah, tiens ! » ou « ah, oui ! ». Quand on appuie sur la touche again !

Olympie, Athènes, Paris, Saint-Louis, Berlin, Stockholm, Rome, Mexico, Munich, Moscou, Barcelone, Atlanta, Sydney puis Athènes. Et maintenant Pékin. Lieux de mémoire olympique. Villes imprégnées d’atmosphères de ferveurs, d’exploits, stades chargés d’émotions, de symboles. Jalons. Repères. Marqueurs.

Les quinzaines olympiques demeurent plus ou moins dans les mémoires collectives.

Qu’a-t-on retenu d’Atlanta, 12 ans après ? Déjà oubliés les Jeux Coca-Cola, si vite consommés si mal consumés. Ni trace dans la mémoire des hommes, ni empreinte pour l’Histoire ?

L’Histoire des Jeux Olympiques a pourtant montré combien cet instant d’« internationalisme sportif » (Pierre de Coubertin) pouvait receler de moments inoubliables et de lieux à jamais impérissables. Ceux-ci et ceux-là aident à resituer l’être dans son histoire, jalonnent l’existence de tout un chacun, lui permettent d’associer « les Jeux » à un événement personnel, familial, collectif, national, international, universel. Le renvoient à sa vie d’avant, à un point d’ancrage, à des lieux mythifiés, à des saveurs oubliées. L’aident à mélanger histoire(s) et Histoire.

Ces instants olympiques s’inscrivent cependant différemment dans la mémoire collective. Une marque bien visible (stade, monument) est plus parlante que les faits et gestes accomplis là, convoqués en souvenir. Ou alors des éclats évocateurs, des exploits symboliques. Traces indélébiles inscrites dans la mémoire humaine, rémanence d’une époque, télescopage entre passé et présent, legs pour l’avenir. Marque physique, trace mnésique, tous les Jeux olympiques lèguent assurément une empreinte pour l’Histoire. Réductrice sûrement, mais instructive. Pédagogique.

Les traces olympiques inscrites chez tout un chacun sont, par nature, sélectives. Elles sont plus ou moins récentes et dépendantes de la place médiatique et historique qui leur a été faite. Qui se souvient aujourd’hui de Saint Louis 1904 ? Jeux ségrégationnistes (pas un athlète américain de couleur n’y participa), méprisés par le reste du monde, ils font pourtant partie de l’empreinte olympique.

Les JO d’Helsinki de 1952 sont souvent évoqués comme « Jeux de la Guerre froide ». Il y a eu pourtant 9 Olympiades jusqu’à la chute du mur de Berlin et de l’URSS. Autant de quinzaines où le contexte fut parfois particulièrement lourd, les Jeux restant marqués par l’antinomie Est-Ouest. Il suffit simplement de rappeler le boycott, initié par les Etats-Unis, des Jeux de Moscou en 1980 par 58 pays en signe de protestation contre l’invasion soviétique en Afghanistan.

Mais si Helsinki a tant marqué les esprits, ce fut sans doute parce que l’URSS avait fini par adhérer au Comité National Olympique en 1951, s’ouvrant ainsi les portes de l’olympisme et décidant de bâtir un village olympique « socialiste », bien avant 1980 pour recevoir à domicile ses propres JO. Helsinki, ce fut aussi Emil Zatopek. Inoubliable, surhumain… Epithètes dithyrambiques ou effrayés : ce « Stakhanov des stades », ce « dieu de la cendrée », avec 3 médailles d’or (5 000 mètres, 10 000 mètres et le marathon) est entré vivant dans la légende. Déjà, la pipolisation de sa vie officielle et privée avait donné du sens au poids des mots et au choc des photos. Quatre années plus tard, les JO de Melbourne (1956) ont vu les deux Allemagne concourir ensemble sous l’appellation Equipe Unifiée Allemande. Cette cause commune a vécu le temps de trois olympiades, jusqu’en 1964, Brejnev remettant alors « de l’ordre » dans le camp soviétique. Et attendre 1991 pour l’Allemagne réunifiée. Des Jeux donc de l’impossible politiquement possible sportivement.

Les JO de Rome en 1960 furent les premiers Jeux en Mondovision. L’exploit de l’Ethiopien Abele Bikila, vainqueur sous l’arc de Constantin, lieu même où 25 ans plus tôt les troupes de Mussolini partirent envahir le pays du Négus, n’en eut que plus de retentissement. Coureur anonyme, « va-nu-pieds », il fut le premier vainqueur noir africain du Marathon, qui allait en appeler de nombreux autres. Premier marathonien issu des hauts-plateaux (dopage naturel ?), il a été un symbole de l’affirmation du Tiers-monde face aux blocs, du mouvement des non-alignés en germe à Bandoung (1957) puis en affirmation à Belgrade (1961).

1968, année de tourments, riches en désillusions. Les grandes certitudes s’effritaient. La contestation devenait une posture. Cette année là, Bob Beamon s’empara du saut le plus long réalisé, record détenu jusqu’en 1991. Exploit éclipsé par deux poings noirs brandis sur un podium olympique. Le Black Power s’invita par le truchement de Tommie Smith et de John Carlos, médaillés d’or et de bronze sur 200 mètres. Une désillusion de plus pour les Etats-Unis desservis par leurs athlètes-ambassadeurs, en sus du bourbier vietnamien et de la révolte de ses campus universitaires.

Munich 1972 : l’esprit de fête et d’unanimité, que les nations se font des Jeux, va être marqué par le terrorisme. Leçon retenue à Athènes en 2004, premiers JO post-11 septembre. Avec le concours de l’OTAN, les Jeux sont sans doute entrés, pour un certain temps, dans l’ère du tout sécuritaire. Pour Beijing 2008, on aura, en mer de Chine, la plus belle concentration de toutes les flottes de combat au monde.

La dimension politique des Jeux s’affadit cependant avec le temps, laissant place à un côté mercantile plus prononcé. Los Angeles 1984, avec la saga Carl Lewis, fut digne des superproductions hollywoodiennes. L’Amérique reprenait confiance et elle voulait le prouver. « America is back » clamait le ticket présidentiel Reagan-Bush père dans le stade Coliseum de Los Angeles. « Guerre des étoiles » proclamée et engagée jusqu’à ce que l’URSS rende gorge plus tard. Nostalgie américaine de l’ère Reagan.

Le stade olympique de Berlin a été repensé, ravalé pour accueillir des matchs pour la Coupe du Monde 2006. 70 ans après, le cadre est pourtant toujours là. Depuis 1936, la porte de Marathon débouche toujours sur le Maifeld (Champ de Mai) et la façade extérieure a été conservée. La trace des Jeux de 36 est toujours prégnante. Le béton n’engloutit pas la mémoire.

Le Japon a choisi de marquer les esprits en 1964. Pour les premiers Jeux en Asie. Le complexe sportif de Tokyo symbolisa une modernité maîtrisée. Métro rénové, monorail suspendu, centre omnisports Yoyogi futuriste. Tout fut fait pour projeter le pays du Soleil Levant au delà des préjugés de la Seconde Guerre Mondiale. L’idée de rupture ne fut toutefois pas complète. L’empereur Hiro-Hito présida la cérémonie d’ouverture et le judo fut pour la première fois inclus comme sport olympique, mariant la tradition à la modernité des lieux.



Dans le miroir olympique, l’image se trouble. Quels qu’en soient les souvenirs.