Avant de refermer ce dossier, GREASIE pose de multiples questionnements.
En premier, la Chine a-t-elle bien fait de réclamer et d’obtenir l’organisation
des JO 2008 ? Quels que soient les symboles évoqués, les JO sont un événement
universel se souciant peu des références cosmiques et des croyances
cosmogoniques chinoises : pourquoi avoir choisi cette date quand les éléments
naturels sont souvent inhospitaliers ? La conjoncture internationale,
l’environnement régional et l’état réel de la société chinoise, en pleine
tourmente comme la météorologie et la sismologie, peuvent-ils encore donner sens
à la fête annoncée en Chine ?
Et si le miracle olympique tournait au mirage et à la mystification ? Verre à
moitié plein ne cache pas vase à moitié vide. La Chine, comme le monde entier,
souhaite déjà être au 25 août.
Pour en tirer bilan. Pour en garder leçon. Pour en finir avec les Jeux ?
Le succès des JO est normal, tant il est annoncé et garanti par les autorités de
Pékin. Echec impardonnable.
8-08-2008 : Chiffres énigmatiques de prime abord… Surtout écrits et dits sous la
forme chinoise des huit Huits (八八八八 ba ba) : doublé à l’arrivée. Ou mieux encore
des huit-huit-huit 四 八 sam ba) : tiercé dans l’ordre.
Curieux tiercé proclamé gagnant avant le déroulement des épreuves. A ne pas
jouer sur les champs de course.
On a dit tiercé pour 8-8-8 ? C’est pourtant un quarté. Découvert au fil des
jours … Pourquoi ne pas ouvrir les Jeux à 8 heures du matin précises. Au moment
où l’aube est rouge, le soleil rayonnant, l’avenir radieux : Mao avait raison.
L’Orient rouge brille alors de mille feux. On a même pris des assurances pour
qu’il fasse beau. Les canons pour chasser les nuages sont prêts à défier le Ciel.
Et enfin, autre signe du Destin. Le discours d’ouverture va être prononcé par le
8e Président du Comité Olympique International, Jacques Rogge. Histoire belge ?
Cela ne s’invente pas. Quinté gagnant. Quinte flush… Couleur. Royale. Comme au
poker. A chacun de jouer. A vos Jeux … les Jeux sont faits !
Date-clé. Chiffres célestes. Sur tous les murs de la ville. En banderoles. Sur
T-shirt pour supporters chinois, pour fans étrangers, pour touristes espérés. Ou
en amulette pour gogos en goguette.
Talisman. Porte-bonheur. Gri-gri.
8 debout. En l’air. Face au monde. Fierté. Fatuité.
∞ couché, c’est signe d’infini. Médiation entre Cercle et Carré. Intermédiaire.
Synthèse. Entre le Ciel et la Terre. Sur Terre. Au Ciel.
Rien que du tout bon. A garder précieusement. Comme le trèfle à quatre feuilles.
Pour conjurer le mauvais sort.
Du moins, la Chine, depuis 2001, y croit fermement. Depuis qu’elle s’est vu
attribuer par le Comité International Olympique (CIO) l’organisation des
vingt-huitièmes Olympiades (tiens, encore un huit !) à Pékin en août 2008. Il
n’y a plus qu’à choisir la date du 8 août pour l’ouverture des Jeux. Et la
plénitude serait complète … Rendez-vous donc à Pékin/RPC le 8 août à 8 heures 8
minutes 8 secondes au 8e mois de l’an 2008 : 8-8-8-8-8-8-8-8 avec le 8e
président du CIO jusqu’au trois fois huit du 24 août, date du baisser de rideau
olympique. Tout serait parfait.
Sauf si les pays participants n’étaient que 88 au lieu des 192 membres de l’ONU.
A 108, 118, 158 … 178, 188, c’est perdre la face. Toutes les explications n’y
feront rien. Sortez vos calculettes le 8 août. Ouvrez l’œil. Et comptez pour de
bon.
Un constat et un petit regret, cependant … Pourquoi le PCC n’a-t-il pas saisi la
chance d’être écarté par deux fois de la course à l’organisation des JO : jamais
2 sans 3 ! Le bon sens est populaire. On aurait consacré temps, énergie, moyens
pour se recentrer sur le nécessaire et sur l’utile. Pour le bien du peuple
chinois. Cette idée-là a-t-elle effleuré l’esprit des dirigeants communistes
chinois ? Panem et circenses ! Du pain et des jeux du cirque ! Vieille
flétrissure à l’adresse de politiques inconséquents.
Peuple, pouvoir, puissance : il aurait fallu choisir.
La Chine veut en montrer à elle-même et en remontrer au monde entier. Pour
signifier le retour de la Chine sur la scène mondiale. Pas seulement en
figuration. La Chine, candidate à accueillir les premiers JO du 21e siècle,
s’est vue coiffée sur le poteau par Sydney. Malgré l’intense campagne et le
déploiement de moyens de séduction agressifs, visibles et voyants en 1993 et en
1997, ces deux échecs à candidature face à Sydney 2000 puis face à Athènes 2004
auraient dû faire réfléchir. Pékin 2008 n’est que du 3e choix. Les deux
premières fois sont rebuffades de papier. Sur dossier. Le troisième faux pas
discrédite à tout jamais.
Le CIO a encore dans l’oreille le double langage, les paroles à double sens à
Moscou 2001 de l’habile He Zhenliang, membre de l’Exécutif de l’instance
olympique. Pour emporter la décision en faveur de Pékin 2008 : « quelle que soit
votre décision, vous écrirez une page d’histoire. Mais un seul choix pourra
changer cette histoire. Dans 7 ans, Pékin vous rendra fiers de la décision que
vous prendrez ». Fier, le CIO aujourd’hui ? Taiseux et plutôt passe-muraille.
Siéger en 2001 à Moscou pour désigner Pékin 2008 ! Le destin vous envoie de ces
signes à déchiffrer.
Et si la meilleure punition comme la meilleure leçon venue de Pékin est de
dessiller les yeux à tout futur candidat à accueillir les Jeux Olympiques ? Tout
à perdre. Peu à gagner.
Et maintenant … ?
Après 40 milliards dépensés pour faire tenir les Jeux.
Tout ça pour quoi ? Tout ça pour ça !
Evénement devenu non-événement. Sous surveillance. Embaumé avant en date de
péremption. Emballé. Aseptisé. Lyophilisé. Sous vide. Sous cellophane.
Chef d’œuvre en péril. Attendant l’orage céleste pour prendre consistance.
La meilleure surprise serait qu’il pleuve à verse sur Pékin le jour de
l’ouverture pour donner à l’extraordinaire annoncé dimension humaine. Vulnérable
certes, pathétique pourquoi pas, sympathique en somme.
Jamais événement n’a suscité pareil ras-le-bol. Pour un résultat connu d’avance
: la Chine obtient les Jeux, la Chine organise les Jeux, la Chine déroule les
Jeux. Et ? …
Accueillir, pour l’ouverture des Jeux, des inconnus (Medvedev, Raul Castro), des
autocrates patentés (Omar Bongo, Hugo Chavez, Boumediene), des criminels de
guerre (Mugabe, Mohamed El-Béchir), des nuisants politiques potentiels (Kim
Jong-il, Ahmadinejad, Pervez Musharraf, Ben Ali), des mis en roue libre
(Poutine, Bush), des figurants de la petite lucarne planétaire. Profiteurs de
l’occasion pour être en lumière. Insister pour que tout ce beau linge soit à
Pékin le 8 août. Quelle gloire y a-t-il à cela ? Certains vont même regretter
d’y avoir été. La face du monde n’en sera pas changée pour autant.
La prochaine compétition présidentielle aux Etats-Unis et un possible vainqueur
comme Barack Obama (invité ? présent ? absent ? à Pékin) donnent tout de suite à
l’olympiade chinoise programmée un air vieillot, un côté déjà vu, un goût de
réchauffé, un mime importé, un protocole convenu et dépassé.
Là où on attend originalité, épices, piquant, exotisme. C’est de la cuisine
chinoise partisane. Ni cantonaise, ni pékinoise, ni setchuanaise.
Occidentalisée, affadie, normalisée, en barquette, prête à l’export. Comme tout
ce que la Chine vend au monde. Un Chinois et un Français (moins un Américain)
réunis artificiellement pour le spectacle d’ouverture de Pékin 2008 feront-ils
jamais mieux que ce qu’un Français a imaginé de révolutionnaire, d’in-attendu,
d’épique, de souffle, d’émotion, de rêve, d’allure, de classe au Stade de France
pour Paris 1998 ? Pourvu que le spectacle d’ouverture ne soit pas l’opéra de
Pékin remastérisé. Pour être mondialisé.
Jamais rendez-vous ne semble aussi décalé, off limits. Inopportun, importun,
inapproprié.
Tenir fête alors que l’on réprime à tout va chez soi, que l’on déporte ses
propres résidents pour cacher misère. Qu’on est incapable de fixer ces migrants
pour leur donner avenir. Qu’on leur enjoint d’aller fortune ailleurs. Etaler
opulence, luxe et gaspillage dans les villes-vitrines alors qu’on vient de
recevoir l’entraide mondiale pour panser les plaies de la catastrophe naturelle
étalées au grand jour dans les campagnes.
Les slogans paraissent de plus en plus creux : un monde, un rêve. Mais quel
monde ? Et quel(s) rêve(s) ? Des Jeux verts, mais verts de peur et rouges de
sang. Dans le monde. Peut-être même en Chine. Même s’il faut faire contre
mauvaise fortune bonne figure.
On attend que le 8 août arrive. Que n’importe quoi se produise : les Jeux
s’ouvrent, se déroulent, ne se déroulent pas, tiennent ou ne tiennent pas
jusqu’au 24 août (3 fois huit : donc encore 3 fois plus de problèmes à l’arrivée
qu’au départ). Fétichisme et mauvaise conjoncture. Derrière la pire bonne
conscience, tout le monde va se déguiser en belle âme. Bonnes paroles. Verbiage.
Pour verser, après coup, larmes de crocodile.
La réussite programmée de Pékin 2008 ne grandit pas, n’apporte rien, n’ajoute
pas plus. Pire en cas d’échec.
Eppur si muove : et la terre tourne, continue à tourner. Mine de rien, même s’il
arrive le pire à la Chine. Vite enterrée, vite oubliée. Vite remplacée.
Comme toujours, la Chine en fait trop. A trop prouver, elle a oublié de mettre
en concordance vouloir et pouvoir. Désirer les Jeux pour que le monde entier
vienne chez vous voir ce dont vous êtes capable est honorable. Compréhensible. A
condition de balayer convenablement et complètement derrière et devant sa porte.
Avoir à cacher ce qu’on ne veut pas montrer est encore plus difficile. L’Asie
l’a dit (dâu voi, duôi chuôt, tête d’éléphant mais queue de rat). L’Asie en rit
(dâu gà dit vit, tête de coq, fesse de canard).
Monstruosité. Dans tous les sens du terme.
Tout ça pour quoi ? Tout ça pour çà !
Qui à la cérémonie de clôture ?
Grippe aviaire pour de vrai ? Grippe asiatique pour longtemps ? L’été pékinois
n’est pas sans surprise.
Simple grippe diplomatique.
Pour l’instant. Pour l’excuse. Par crainte des sanctions. Des coups de bâton en
retour.
On en sait la Chine capable. On n’ose y penser.
A bien y réfléchir, l’Asie et le monde s’aperçoivent que la Chine n’est pas
aussi exceptionnelle qu’elle l’affirme pour se glorifier. Poudre et boussole,
tombées depuis longtemps dans le domaine public, sont déjà très loin. Pays le
plus peuplé du globe ? D’autres sont déjà à plus d’un milliard : cela crée plus
de contraintes que de ressources. Un territoire national étendu ? Pas facile à
défendre : l’ennemi vient toujours par où on ne l’attend pas. La Muraille de
Chine n’arrête même pas les barbares de l’Ouest et le continent chinois est
vulnérable sur tous les plans quand il est agressé par la mer : leçons
d’Histoire. Puissance nucléaire ? Bien d’autres ont précédé la Chine. Un
satellite dans l’espace ? Le spoutnik est devenu un nom commun. Un piéton dans
la stratosphère ? C’est fait : avant les derniers héros chinois. Des armes
tueuses de satellites ? Déjà inventées, déjà expérimentées : ni la première, ni
la dernière. Même le record de séjour dans l’espace n’est que performance
renouvelée. Aller sur la Lune, Mars ou Jupiter ? Le regard humain est déjà sur
les exoplanètes. Pays atelier ? D’autres sociétés ont connu ce triste statut
avant la Chine. Croissance à deux chiffres ? Pas très difficile en partant de
zéro. Les JO à domicile ? Tokyo et Séoul ont déjà coupé avant Pékin les lauriers
olympiques : pas sûr que c’est un plus ! Banquier du monde ? D’autres s’y sont
brûlés les ailes. Monter une Exposition universelle à Shanghaï ? Pour montrer
quoi et rivaliser avec qui : le nombre ne fait plus peur et seule la qualité
compte. Membre de l’OMC ? Mais pour être plus et mieux contrôlé, donc gêné aux
entournures. Membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies ? Si
c’est juste pour préserver ses intérêts nationaux et défendre les Etats voyous !
Des molécules nouvelles pour guérir des pathologies humaines ? La pharmacopée
chinoise est à la croisée des chemins. Encore faut-il trouver ces molécules :
où, quand, comment ? Même si on les cherche ou si on les transplante en Afrique
et ailleurs, il faut toujours du temps au temps.
La course contre la montre est semée d’embûches.
Séisme/Động Đất : Que peut-il arriver de pire aux Chinois en cette année 2008 ?
L’inattendu, l’incroyable, l’insupportable. Avec le Tibet d’abord. Et le
tremblement de terre du Sichuan, le 12 mai 2008. Maintenant les Ouïgours. Et
Al-Qaida ? Et Falungong ? A l’orée des Jeux de Pékin. Avec toutes les
conséquences visibles et invisibles. Cyclones sur Taïwan et le Japon. Secousse
sismique sur le versant ouest de l’Archipel nippon. Pour le moment. Intempéries,
inondations, incendies de par le monde. Et surprises climatiques. Et répliques
tectoniques. A venir. Peut-être même le 16 (2 fois 8) août, comme disent
maintenant les augures.
La main de l’homme n’arrête pas la Nature. En cas de catastrophe, les Chinois ne
peuvent bouger de chez eux. Mais comment vont réagir les invités accourus du
monde entier ? Panique généralisée ?
Arrogante Chine, pauvres Chinois. Eux qui attendaient un événement grandiose,
festif et inoubliable. Avec les Jeux olympiques de Pékin. 8,8,8,8 à l’infini
pour signifier l’année et l’événement de tous les bonheurs. Comme en 1976, avec
la mort de Mao, le tremblement de terre du Sichuan impose, même aux plus
sceptiques, le rapprochement à faire avec celui de Tangshan (242 769 morts le 28
juillet 1976). Un vingt-huit. Déjà 32 ans : 4 fois 8. Thiên thoi, dia loi, nhân
hoà : en phase avec le Ciel, en concordance avec la Terre, en adéquation avec
les Hommes. Périlleuse harmonie.
On ne défie pas impunément la Nature. En annonçant, à l’avance, la contrarier. A
coups de bombardements et de roquettes contre les nuages. Pour faire la pluie et
le beau temps. Les dieux de l’Olympe (Zeus en tête, pour déchaîner les éléments
!) sont si susceptibles. Un seul grain de sable humain ou matériel, et pfuitt !
Magie évanouie. Le Ciel a-t-il voulu signifier une longue marche avant que la
Chine atteigne au respect des autres ?
Avoir les faveurs du Ciel, être en adhésion avec la Nature, obtenir le vrai
soutien du peuple. Cette gouvernance n’est inscrite dans aucune table de la loi
mais est présente dans tous les cœurs, dans tous les esprits. Légitimité
partisane ne vaut légitimité venue d’en haut. Ou d’en bas.
Cruelle piqûre de rappel : le Ciel se couvre et gronde, la Terre tremble et se
dérobe, le peuple est malheureux et se détourne du pouvoir usurpé.
Le tremblement de terre, manifestation d’un séisme naturel, est surtout
annonciateur de cataclysme politique.
Des Jeux nécessaires ?
Plutôt Jeux de suffisance. Jeux d’autosatisfaction. Jeux de raidissement. Avant
la lettre. Pas dans l’esprit.
Dès 1913, on pouvait lire : « L’idée olympique de l’ère moderne symbolise une
guerre mondiale qui ne montre pas son caractère militaire ouvertement, mais qui
donne à ceux qui savent lire les statistiques sportives un aperçu suffisant de
la hiérarchie des nations ». Aucun classement dans le palmarès olympique ne peut
être obtenu par l’artifice, le faux semblant et l’effet d’annonce. Rien n’est
écrit d’avance.
Pékin 2008, à l’approche du 8-8-8, est devenu question(s) sans réponse.
On a guetté avec sympathie les trois coups.
Et puis… Feuilleton trop long. 7 ans. Avant conclusion. Trop classique. Trop
conventionnel. Scénario convenu. Ficelles trop grosses. Surprises fades.
Rebondissements mécaniques. Sans saveur. Ni plaisir. En attente. De Deus ex
machina. De coups de pouce du destin. Cruelle télé-réalité.
On attend le clap de fin. Impatiemment.
Quelque part dans les têtes, le spectacle est terminé avant d’avoir commencé.
Vite au 25 août !
Au suivant ! Tournez, manège ! The show must go on.
31 juillet 2008