Derniers Jeux pour pays séparés ?
BXQ

On connaît bien la liste des pays divisés, séparés, malheureux à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les plus visibles, vaincus de la conflagration universelle : Allemagne, Japon (par l’occupation américaine). L’une, comme l’autre, a goûté à la consécration olympique (Berlin 1936, Munich 1972, Tokyo 1964). Viennent ensuite les pays amputés ou hémiplégiques de la Guerre froide, ne faisant fonctionner qu’une partie de leur plein-être (Chine, Corée, Viêtnam). Sans parler des conséquences de la division politique et sociale, réelle ou honteusement cachée, pour les pays d’Asie du Sud-Est, d’Afrique et d’ailleurs malmenés par la colonisation/décolonisation. Ceux-là ont rarement eu droit au plaisir, à l’ivresse des Jeux organisés à domicile. Ils ne vont pas y goûter de sitôt. Sauf circonstances et conjonctures politiques exceptionnelles (Séoul en 1986, Pékin 2008). Les règles d’attribution des Jeux, aux mains d’un CIO non démocratique et tout puissant, leur échappent totalement. Jeux d’affaires, jeux d’argent, jeux de prestige, jeux de rapport : les pays petits et/ou pauvres n’intéressent pas du tout les instances olympiennes. A moins de faire un coup symbolique ou médiatique (Singapour, Kuala Lumpur, Dubaï, Alger, Lagos, Le Caire, Brasilia … ou La Havane). Le coût peut convenir aux villes les plus riches mais génèrent des rivalités, des représailles et des contrecoups insupportables pour les désignées comme pour les pays d’accueil et le monde entier. A réfléchir à deux fois avant de se porter candidat ou d’accepter à organiser.

Bien sûr, les Jeux de Munich ont ouvert, pour l’Allemagne, la voie à la réconciliation et à la réunification. Mais il a fallu presque vingt ans pour cela. On ne voit toujours rien venir du côté des Corées après les Jeux de Séoul et pour la Coupe du monde de football, la Corée du Sud a préféré un partenariat stratégique – mais incommode – avec le Japon plutôt que de présenter une équipe coréenne soudée et conquérante. Frustration pour Pyongyang, rivalité rallumée avec Tokyo… L’interminable imbroglio coréen est toujours aussi insoluble. La patience est asiatique, mais quand même.

Le scénario allemand donne à réfléchir. L’impasse coréenne aussi. Dans la mondialisation cynique et la globalisation monétarisée, c’est toujours la moitié la plus riche du pays qui l’emporte sur l’autre. L’Allemagne l’a fait (mais à quel prix ?), la Corée du Sud va le faire. Ce qui est fait pour l’un rend toujours l’expérience inconfortable pour le suivant. Méfiance : espérer mais sans y croire. A moins de souscrire à la solution par la manière forte des Vietnams : pays réunifié mais irréconciliable politiquement et socialement, de plus en plus paupérisé, de plus en plus fracturé, de plus en plus proie aux prédateurs nationaux ou multinationaux. Même si on se ment à soi-même pour se rassurer. La leçon vietnamienne a porté sur plus d’un à Pékin. Ne rien précipiter comme au Vietnam en 1975. Taiwan est un tout autre morceau à avaler que le Sud-Vietnam. Et l’argent, l’inventivité, la créativité sont toujours du côté de Taipeh. Qui paie commande … « On ne va pas se massacrer entre compatriotes ! », alibi pékinois. Surtout que les capitaux taïwanais – chinois !, bien sûr pour sauver la face – ont déjà mis en coupe réglée la Chine continentale utile. Service exigible de la dette, invisible aux regards extérieurs, mais bien réel pour les Chinois. L’Asie et le monde se retiennent de rire chaque fois que Pékin menace de tirer sur Formose, « province chinoise ». En vrai, il faut tout simplement épuiser les munitions allouées à l’Armée populaire chaque année. Pour obtenir bureaucratiquement allocation pour l’exercice suivant : la troisième armée du monde a une artillerie qui ne sait pas atteindre l’objectif affiché. Pour ne tuer que … les poissons des fosses marines du Pacifique.

Exercices militaires, manœuvres routinières et gesticulations politiciennes ! L’Armée Populaire de Libération se fait les muscles, le Parti communiste chinois sauve la face, le peuple chinois s’affaire. Tout le monde fait semblant d’être content. Alors, va pour le dialogue intra-chinois avant les Jeux : liaisons aériennes, extra-conjugales et … tourisme « patriotique » pour que l’Empire du Milieu y trouve son compte. Taiwan, porte-avions naturel et navire-amiral insubmersible, est un trop gros morceau pour Pékin. Reste donc à faire comme si tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes entre Chinois.

La réunification chinoise ne concerne pas que les deux Chines han. Il y a tous les autres : entités ethniques ou provinces autonomes. Toutes sont impatientes et turbulentes. Toutes relèvent la tête. Il en va de l’unité et de l’unicité de la Grande Chine. Pour réussir les Jeux de Pékin 2008, Pékin a cru faire l’essentiel par le baîllonnement des réfractaires, le contrôle policier, la violence étatique et la répression exemplarisée. Trop tôt ? Trop tard ? Le printemps tibétain est une mauvaise surprise pour l’été chinois. Automne douloureux ? Hiver glacial ? Le séisme politique est toujours plus difficile à contrôler que les mouvements tectoniques ou les pollutions climatiques. Les répliques vont être inattendues et surprenantes. Elles peuvent même éteindre la flamme … olympique. Pour toujours en Asie ?

Après Beijing 2008, on imagine mal New Delhi, Bangkok, Djakarta, Manille, Kuala Lumpur (d’accord pour un Grand Prix d’un jour pour la F1, mais des Jeux olympiques sur une quinzaine ?), Rangoun, Decca, Phnom-Penh, Vientiane, Hànôi, Saigon ou Colombo (capitale du Sri Lanka), se mettre sur les rangs pour organiser de futurs Jeux. Le coût d’avant et d’après JO en vaut-il la chandelle ? Sauf à renouveler une candidature, juste pour marquer le coup, comme Tokyo en 2008 pour 2016. La caravane des Jeux passera son chemin d’Asie majeure (politique) en Asie mineure (géographique), d’est en ouest. Peut-être pour les émirats du Golfe. Pour une métropole africaine ou une mégalopole sud-américaine.

Le coup de bambou politique, médiatique et financier de la réunification chinoise va obliger le CIO à se trouver un autre gogo, un autre pigeon.