Pékin 2008 : Re-Bonjour Asie ! … Adieu JO ?
Bùi Xuân Quang


(source : l'Equipe magazine numéro1162 4 septembre 2004)

« Le besoin de s’affirmer, l’ambition de se montrer le meilleur ;
Le goût du défi, du record, ou simplement de la difficulté vaincue ;
L’attente, la poursuite de la faveur du destin ;
Le plaisir du secret, de la feinte, du déguisement ;
Celui d’avoir peur ou de faire peur ;
La recherche de la répétition, de la symétrie, ou au contraire la joie d’improviser, d’inventer, de varier à l’infini les solutions ;
Celle d’élucider un mystère, une énigme ;
Les satisfactions procurées par tout art combinatoire ;
L’envie de se mesurer dans une épreuve de force, d’adresse, de rapidité, d’endurance, d’équilibre, d’ingéniosité ;
La mise au point de règles et de jurisprudences, le devoir de les respecter, la tentation de les tourner ;
Enfin la griserie et l’ivresse, la nostalgie de l’extase, le désir d’une panique voluptueuse» (Roger Caillois, Les Jeux et les hommes, 1958).

L’Asie, à l’évidence, est terre de paradoxes … Même en matière d’olympisme.
Plus d’un siècle après la rénovation des Jeux olympiques par le baron Pierre de Coubertin, l’autre moitié du monde, malgré l’organisation par Pékin des JO 2008, pense qu’elle n’a pas été choyée dans l’attribution de villes organisatrices (3 fois pour les Jeux d’été : Tokyo 1964, Séoul 1988 et Pékin 2008 et 2 fois pour les Jeux d’hiver et au seul Japon : Sapporo 1972 et Nagano 1998). Seule l’Afrique - à ce jour, pas encore à l’honneur - est moins bien traitée. Après l’Océanie, Cinquième Continent, on va certainement faire place à l’Amérique du Sud (après l’Amérique centrale) et au continent noir pour ne froisser personne. Mais, à propos de Jeux non attribués pendant plus d’un siècle, l’Asie a sentiment de n’avoir pas fait le poids aux yeux des instances gouvernant le sport de masse mondial. Avant même que ne s’ouvrent les Jeux olympiques de Pékin 2008. Et, surtout, comment penser l’après Pékin 2008 ? Avec un pressentiment de plus jamais à l’avenir. Petite musique, refrain connu, leitmotiv lancinant et jingle irritant.

Oscillations

L’Asie aux Asiatiques : la formule a eu sa gloire. En politique. Mais, en sport, à l’heure des bilans olympiques depuis un siècle, aucun Asiatique ne se reconnaît subjectivement dans les champions couronnés. Fussent-ils meilleurs nageurs australiens du monde, judoka japonais ou sauteur de haies chinois, voire leveur de fonte turc d’Asie mineure. En individuel, l’Asie a même oublié avoir fourni l’un des premiers lauréats asiatique survivant des Jeux rénovés, un Pakistanais concourant sous les couleurs de l’Empire britannique : sa longue vie misérable et sa récente disparition n’ont ému personne dans un pays plongé dans les turbulences politiques (assassinat de Benazir Bhutto et élections législatives mouvementées)(1) . En sports collectifs, rien n’est venu marquer l’imaginaire et la mémoire populaires comme la victoire des footballeurs du Nigeria (Atlanta 1996) ou du Cameroun (Sydney 2000) : cela a ouvert à ces deux pays la route dans la compétition la plus relevée et la plus prisée, celle qui fait rêver, celle qui est suivie par des milliards de spectateurs et de téléspectateurs, la Coupe du monde de football. Coupes du monde et Jeux olympiques se complètent, dès lors, miraculeusement. Alternativement tous les quatre ans. Se suivant tous les deux ans. Pour ne pas se faire de l’ombre. Pour marquer deux territoires, universel ou spécialisé, différenciés. Levain d’espoir, à chaque session, pour tous les damnés de la Terre en quête de reconnaissance.

Champion du monde, c’est être le meilleur dans un seul domaine, dans un seul sport, en un seul moment. C’est gagner sur rendez-vous : vainqueur momentané, par le caprice du calendrier, des stades et des lieux, jusqu’au prochain championnat. C’est attendu, et somme toute, vite oublié. Se mesurer à, s’étalonner sur, s’évaluer par rapport, briller pour : règles communes pour l’athlète ou l’équipe dans tout championnat. Mais qui prennent une autre dimension et une autre saveur quand on parvient aux Jeux. Champion olympique, c’est être dieu(x) du stade, tutoyer l’Olympe, être ceint(s) de lauriers éternels lors d’une concentration simultanée et assumée des meilleurs d’une génération, toutes disciplines confondues. Même si on ne renouvelle pas l’exploit aux JO suivants. Intense ! Inouï ! Jusqu’à la fin d’une vie, des temps... Entrer dans une autre galaxie. Faire partie des Immortels. Sous le regard de la planète toute entière. A un rendez-vous rituel, mais sacralisé et immuable. Caresser le rêve, s’y préparer de toutes ses forces, y être présent, y figurer certes, mais exceptionnellement. Être unique. A un moment unique. Dans « l’une des trajectoires les plus ardentes qu’un être humain puisse souhaiter donner à ses vertes années » (Antoine Blondin). Être champion olympique est inoubliable. Extraordinaire privilège glorieux, attaché à une personne ou à une équipe, mais plus jamais remis en question désormais. Magique : cela fait télescoper passé-présent-avenir. Comme un trait d’union sur Terre et dans l’Histoire. Cela marque plus les temps à venir que d’éphémères leaders politiques. Cela arrache un homme à tout ce qu’il a pu être l’instant d’avant. A sa nationalité, à sa condition. Pour le faire appartenir à l’Humanité. Cela fait grandir un pays. Cela l’impose et le fait respecter dans le monde entier. Marque de crédibilité. Gage d’éternité. Symbole d’universalité.

L’Asie-continent, tout comme chaque nation asiatique, en quête d’élite et de respect, n’a cessé de se regarder dans le miroir olympique. Pour les rendez-vous manqués. Pour les médailles non glanées. Pour l’avenir incertain des prochaines attributions. Qu’a fait l’Asie à elle-même, au monde ? A-t-elle démérité sportivement, politiquement, symboliquement pour être si chichement dotée en Jeux olympiques ? Seulement trois pays au tableau d’honneur, et encore trois fois pour le seul Japon, si « nipponisé » et si « occidentalisé » aux yeux des Asiatiques. Le Comité International Olympique (CIO) semble négliger la mappemonde. Au point de confondre l’Asie avec l’Océanie (Jeux de Melbourne 1956 et de Sydney 2000). Au point d’inclure, pour les qualifications aux JO, des pays qui ne sont même pas géographiquement en Asie (Arabie saoudite, Iran, Irak et…Turquie) : méfiance envers la poudrière moyen-orientale ? Ou valorisation de la seule Asie utile et fréquentable par sa façade Pacifique (Chine, Corée, Japon) ? En oubliant l’autre géant, l’Inde. En tenant à l’écart dragons et tigres émergents (Indonésie, Malaisie, Philippines, Taiwan). En gardant dans l’anonymat collectif toute la Péninsule indochinoise (Birmanie, Thaïlande, Cambodge, Laos, Vietnam). A quand des JO à Singapour ou à Ceylan ou en Asie centrale ? Les choix olympiques ont souvent confondu langage diplomatique et langue de bois politique pour justifier le convenant, le convenable et le confortable de l’entre-soi politiquement correct. Au point de faire surgir, tout au long d’un siècle, un sentiment d’exclusion des Jeux pour l’Asie. Aujourd’hui s’est écrit hier.

Pourtant, les symboles olympiques, adoptés et codifiés aux Jeux d’Anvers 1920, ont tout de suite parlé aux humains des cinq continents dans leur universalité. Le drapeau blanc, synthèse de tous les drapeaux nationaux, hissé à la meilleure place dans l’arène sportive du pays organisateur, flottant les Jeux durant, descendu du mât d’honneur et transmis au récipiendaire suivant, symbolise tous les pays et fait primer le sens universel sur tous les nationalismes. Les anneaux olympiques entrelacés, présents à l’esprit de tous, expriment, par leur placement et par leurs couleurs, les espoirs des cinq continents : bleu pour l’Europe, jaune pour l’Asie, noir pour l’Afrique, vert pour l’Océanie et rouge pour les Amériques. Tous différents mais égaux. D’où spectacle et audience télévisée mondiale garantis pour les cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux. Afrique et Asie, mentionnées dès le départ, s’étonnent donc d’avoir été si parcimonieusement - ou pas du tout - honorées dans l’attribution des festivités, tous les quatre ans. Africains et Asiatiques ont glané des titres olympiques depuis les tout premiers JO.

L’Inde s’est jointe au CIO dès 1900, le Japon en 1912 et la Chine en 1932. Bien avant leur indépendance formelle et reconnue internationalement. Alors pourquoi un tel ostracisme ? A cause des turbulences coloniales avec les puissances tutélaires européennes ? A cause de l’instabilité politique locale ou globale? A cause de la pauvreté de ces nations émergentes, nouvelles venues sur la scène publique mondiale ? Du succès financier non garanti ? Du nombrilisme euro-centré ? Du favoritisme anglo-saxon ? Réponses souvent compassées, dilatoires ou embarrassées : les exclus ont lu, à leur façon, la devise « l’essentiel est de participer »(2) . Pourquoi avoir privé si longtemps l’Afrique, l’Amérique du Sud et l’Asie du sortilège magique et enchanteur de la flamme olympique ? Certes, les JO n’ont jamais arrêté les catastrophes en Europe et ailleurs. A preuve les deux conflagrations mondiales, les guerres civiles et les conflits de décolonisation. Mais, à partir de la décennie 1970, l’Afrique et l’Asie - tout comme l’Amérique du Sud - considèrent mériter plus et mieux.

Les Jeux sont à l’image des hommes qui les gouvernent. Quels plus beaux emblèmes que la flamme et le relais de ceux qui la portent, messagers de paix et d’espoir ? Flambeau allumé au berceau des Jeux antiques et modernes, transmis, de coureur en coureur, au bout de bras nus et pacifiques jusqu’au stade choisi pour cadre des Jeux. Précaire et précieux, quel plus beau symbole de l’universalité des Jeux et de la fraternité des peuples, de la solidarité des hommes ? Flamme vacillante mais indispensable, « signal et veilleuse des Jeux olympiques », « caution toute chaude de la culture universelle » (A.Blondin). Signe de la paix des temps, quand guerres et conflits n’allument pas d’autres incendies plus dévastateurs que les luttes sans merci, les rivalités chauvines et les exploits sportifs des dieux du stade. Et pourtant… en 1916, en 1940, en 1944 ou en d’autres occasions (Munich 1972, Moscou 1980, Los Angeles 1984, Atlanta 1996), la folie des hommes a fermé les portes des Jeux à l’espérance et à la fraternité universelles. Citius, Altius, Fortius : plus loin, plus haut, plus fort. Mais à quel prix !

Depuis les Jeux rénovés de 1896 avec une charte, des principes et l’ouverture universelle promise au monde sportif, même les pays encore sous dépendance étrangère se sont mis à rêver. Au jour de leur libération nationale. Au jour de leur intégration dans les grandes organisations internationales. Politiques et/ou économiques, bien sûr. Mais surtout sportives. Car ces grands forums sont les premiers à ouvrir leurs enceintes aux nouveaux Etats. Cercles moins conditionnels que d’autres. Cénacles plus souples sur le droit d’entrée. Plus conviviaux. Plus « fraternels ». En être. Pour exister. Pour se prouver à soi-même qu’on est capable de figurer sur l’échiquier international.

Les Jeux olympiques modernes répondent à ces vœux. L’olympisme a épousé les circonvolutions du XXe siècle. Au début, élire une ville à l’organisation s’est fait dans l’improvisation et dans la camaraderie sélective. Les villes candidates n’ont pas été légion et les organisateurs peu enthousiastes à rivaliser avec foires commerciales, expositions internationales et universelles se déroulant en même temps que les Jeux (Paris 1900, Saint Louis 1904, Londres 1948). La délocalisation hors d’Europe a été inimaginable, longue et difficile. Désigner la ville accueillant les Jeux olympiques n’a été enjeu stratégique qu’à partir des années 1960. Quand la guerre froide a laissé place à la détente, à la multiplication des guerres non généralisées, à la bipolarisation du monde, à la course à l’influence et à la notoriété. Quand le sport est monté en puissance dans toutes ses implications, technique, idéologique, politique, commerciale, financière, médiatique, planétaire. Localisation et globalisation ont fait sens dans cette mondialisation de l’olympisme. Insouciance et esthétisme ont laissé place à passion et intérêt. Evolution des opinions politiques et révolution des techniques de communication (son, image, presse, radio, télévision, diffusion satellitaire, sponsoring, marketing) ont marqué le passage de l’amateurisme au professionnalisme. Et il faut toujours compter avec les marchands du temple. Toujours plus ! Gigantisme pour marquer les esprits. Argent, nerf de la guerre et de la paix. Propagande et publicité.

Grandes, moyennes et petites Puissances, à l’échelle du monde, vont réclamer de participer au festin olympique. Participer pour exister, prendre date. Laisser empreinte au présent, poser marque pour l’avenir et léguer trace pour l’Histoire. Influer ne suffit plus. Dominer. Peser de tout son poids et façonner sa puissance. Paraphrasant Clausewitz : le sport est le politique continué par d’autres moyens. Etaler vouloir faire, savoir faire, pouvoir faire et flair faire. Richesse, opulence, compétence, excellence : on est passé de l’événement sportif pur à l’image de marque d’une ville, d’un pays par la spectacularisation des défis sportifs et des enjeux nationaux. Signal de renouveau, signe d’émergence, de présence, de conquête, de créance. Obtenir les Jeux olympiques pour confirmer tout cela à la fois. Tous les présidents du Comité International Olympique, de Pierre de Coubertin à Jacques Rogge, en passant par Avery Brundage, Lord Killanin et surtout Juan Antonio Samaranch, ont participé, chacun à sa manière et selon sa gouvernance, à cette mutation des pratiques et des mœurs olympiennes. Les nations asiatiques ont eu, dans le passé, à souffrir de leur statut de pays sous tutelle coloniale/étrangère ou de leur condition de puissance prédatrice (Japon en Mandchourie et en Asie de l’Est dans l’entre-deux guerres), de pays divisés (Chine, Corée, Vietnam), de nations malheureuses. L’Asie, aux indépendances difficiles et tardives, a ainsi eu retard en Olympie(3) . Cette justification ne lui suffit pas, ne lui convient plus.

L’équation olympique est pourtant évidente et simple au départ. Elle se décompose en quatre temps : Participer/Candidater/Organiser/Espérer. Normalement accessibles à tout pays comme à toute ville souhaitant accueillir les Jeux. Ce qui est normal pour l’Europe, l’Amérique ou l’Océanie l’a été peu pour l’Asie et pas pour l’Afrique. Participer ? Oui… mais selon le bon vouloir du CIO ou de son président, pour des raisons politiques, économiques et diplomatiques claires-obscures. Candidater ? Plus facile à vouloir qu’à faire. Organiser est casse-tête chinois : on se prend parfois à regretter - avant, pendant, après - d’avoir hébergé les Jeux. Comme pour Montréal 1976. Même en cas de succès populaire et médiatique : la f(r)acture budgétaire divise, pour longtemps, pro et anti-Jeux. Espérer, donc recommencer, devient alors un pourquoi pas. Entre jeu et chandelle. Chat échaudé craint…

La situation géopolitique de l’Asie a joué en sa défaveur en raison des aléas de la colonisation/décolonisation, de la guerre froide, de la détente, de la rivalité des puissances occidentales, de la pensée unique. D’où la situation très particulière de l’Asie. Souvent nominée, parfois désignée (Japon pour les JO 1920). Toujours empêchée (Japon pour les JO 1940). Jamais élue, jusqu’aux premiers Jeux olympiques attribués à ce continent avec Tokyo 1964. Double handicap : au niveau des hommes, des athlètes appelés à concourir avant les indépendances sous d’autres identités nationales que la leur, et au niveau des Etats et des villes non encore validés internationalement. Comment, sous le maillot des colonisateurs, librement participer à une compétition «olympique» universelle sans se trahir, sans trahir ? L’Histoire a eu du mal à rattraper l’événement. Comment revendiquer l’organisation des Jeux dans les colonies alors que les villes candidates dans les métropoles se battent férocement pour se les voir attribuer : Saigon ou New Delhi ne pèsent pas lourd face à Paris et Londres. Pékin, Séoul ou Tokyo – jusqu’à récemment – ne peuvent être privilégiées par rapport à Berlin, Rome, Atlanta, Montréal ou Mexico. Respect « obligé » des hiérarchies mondiales. Ecume des temps accompagnant l’olympisme.

Les Jeux sont aussi à l’image des époques traversées. L’œcuménisme olympique (4) autour de Pierre de Coubertin et de son œuvre sportive ne peut occulter une lecture plus approchée et plus dialectique de l’environnement politique, économique, social, culturel et idéologique des XIXe et XXe siècles en Europe et dans le monde. La bipolarisation de la scène internationale, dans ses multiples entrecroisements, a existé entre nations établies (France, Grande-Bretagne) et nations tardives (Italie, Allemagne), entre puissances coloniales (have) et puissances moins bien nanties (have not), entre pays encore ruraux et pays industrialisés, entre métropoles et colonies. Ceci n’a pas été sans conséquences dans le surgissement des convictions, des polarisations, des options, des conduites individuelles et collectives, dans la guerre comme dans la paix, pendant plus de cent ans. Les travaux historiques récents inclinent à ne plus verser dans l’hagiographie systématique pour voir combien le sport - construction sociologique - a connu aussi les variations de l’air du temps, de l’esprit du siècle, de la pensée dominante, de tous les ismes inventés et pratiqués durant cette période. L’Europe - au centre du monde - a connu les nationalismes triomphants, les rivalités et les déchirements politiques, les conflits internes, les replis identitaires frileux comme les projections civilisationnelles généreuses. Elle a été le creuset de l’idéologie briandiste de la paix comme de la course à l’abîme de l’entre-deux-guerres. Elle se garde l’excuse, en olympisme, de n’avoir pensé qu’à elle-même, ses alliés et ses amis.

La mise entre parenthèses olympique (1896-1964) de continents entiers comme l’Asie ou l’Afrique s’inscrit dans le fait dual et asymétrique des relations de l’Europe avec le reste du monde, de dominants-dominés, de colons-colonisés, de Blancs-Non Blancs. Rien ne sert de le cacher. L’idée olympique, née dans la tête d’un Français européaniste et universaliste, porte la marque de toutes ces contradictions sociétales, de toutes les pressions assumées pour la mener à bonne fin. Comment expliquer cet apartheid sportif dans l’Olympie autrement que par la difficulté des Européens, des Occidentaux de vivre l’Altérité dans toutes ses dimensions et par le complexe intériorisé des « indigènes » encore sous tutelle ? Comment ne pas voir que le sport (ou les sports) a (ont) été compromis consensuel et exutoire décalé de sociétés en recherche d’affirmation comme de solidarisation nécessaire ? Le moment olympique est fonction de la maturation des esprits et des sociétés concernées : il est la photo arrêtée du mouvement brownien d’un monde en quête d’équilibre(s). A inventer, dans le temps comme dans l’espace, pour pouvoir vivre ensemble, pour respirer ensemble en humanité, dans une fin de XIXe siècle se cherchant encore. Les balbutiements du mouvement olympique, dans ses essais - et ses erreurs -, portent la marque de tout paradoxe. L’idéal coubertinien de convier hommes et femmes de toutes races, de tous continents à un rendez-vous sportif et festif est, comme toute utopie, une bonne idée, mais dure encore à réaliser.

Une explication là où on l’attend peu… Peut-on imaginer que des hommes ou des femmes, de races et de couleurs autres, dominés jusque-là par des Blancs, ramenés en Europe comme curiosités ethnologiques, montrés jusque dans leur intimité de vie dans foires commerciales et expositions universelles tout au long du XIXe siècle puissent rivaliser, dans une enceinte sportive, à l’égal de leurs maîtres et de leurs protecteurs (5)? . Il faut du temps au temps pour imposer confluence des idées, convergence des volontés et concordance des hommes. Pour être enfin mûr et ensemble mature. D’un bout à l’autre de la Terre. Assumer la différence avec l’Autre. La valoriser. Non la dénier ou la combattre : la compétition doit être loyale, égale pour tous et devant tous.

Cette idée-là va mettre longtemps à pénétrer et à s’affirmer dans les esprits humains. Pas encore au temps des rivalités coloniales, du partage du monde entre puissances européennes au Congrès de Berlin 1885. Pas encore en 1905, à la bataille navale de Tsushima, où la flotte japonaise a taillé en pièces l’armada impériale russe. L’image a marqué les esprits pour longtemps : blanc et jaune d’œuf mis ensemble donnent du jaune. Pas encore à la veille de deux Guerres mondiales. Pas encore à l’heure de l’émancipation des peuples. Pas encore quand le Japonais Oda a décroché, dès 1928, la première médaille d’or au triple saut ou quand Miyazaki a triomphé en 1932 sur 100 mètres nage libre. Ni quand l’algérien El Aouafi a gagné, sous couleurs de la France, le marathon des Jeux d’Amsterdam 1928, bien avant le franco-algérien Alain Mimoun, enfin victorieux sur la même distance à Melbourne 1956. Encore moins quand Hitler a refusé de saluer - au nom de la supériorité de race - l’immense exploit de Jesse Owens, quadruple champion noir américain, exemplaire de dignité et de vertu. Pour tout cela, l’idéal olympique, dans ses choix de villes désignées, en a pâti.

Plus : il a encore fallu, en ces temps-là, préparer les corps et les esprits à l’épreuve. Epreuve physique puis sportive. L’art, sous toutes ses formes - de la peinture à la littérature, en passant par le divertissement, par le biais de la couleur de peau, par l’exotisme, et dans toutes ses manifestations avant-gardistes - a montré la voie pour « enlargir » les représentations mentales et intellectuelles de l’altérité, au niveau individuel et collectif. Corps physique et corps social ont eu besoin du « corps-à-corps »(6) politique de la colonisation et de l’émancipation des peuples pour découvrir, plus longtemps et plus difficilement dans les mentalités, l’arbitraire du préjugé racial et l’ineptie du jugement discriminatoire dans la création artistique ou dans la performance sportive. Découverte de la beauté par la mise à nu esthétique et sportive des corps (masculins et féminins, en métropole comme dans la colonie), conquêtes des trophées sportifs par des non Occidentaux, starisation des artistes et des vedettes de couleur (athlétisme, boxe, music-hall, cinéma, jazz) ont constitué une avancée plus conséquente pour les sociétés que les oscillations politiques ou les appétits géostratégiques des gouvernants. Fraternité des armes, camaraderie des races dans les tranchées et souffrances humaines identiques dans les combats des deux guerres mondiales ont ouvert la brèche dans les consciences. La reconquête des indépendances, même par la violence guerrière pour les sociétés, même par l’excellence intellectuelle ou la concurrence professionnelle des individus, a été un bon révélateur de réalités sociétales, en Occident comme en Orient, pour dépasser les représentations valorisantes ou infériorisantes de l’Autre.

Le mouvement olympique a ainsi accompagné, par la pratique généralisée du sport sur tous les continents chez l’individu des deux sexes comme pour la masse, l’inversion mentale des replis frileux. Puis reproduit, dans ses ouvertures successives, la longue marche des identités corporelles (reniement-renaissance-reconnaissance du soi), la révolution culturelle des identifications nationales (Etat valorisé à travers les performances personnelles), au rythme de la colonisation-décolonisation et de l’olympisation d’entités (Etats, villes) jusque-là marginales. Attribut de la divinité du Soleil Amateras dans la civilisation japonaise, le miroir olympique est la porte d’entrée, comme chez Lewis Carroll, vers d’autres mondes. Mais « les miroirs feraient bien de réfléchir un peu avant de renvoyer les images » (Jean Cocteau)

Olympie, nous voici ! Univers, nous voilà …

Enfin en Asie ! Voilà ce que se sont dits les Asiatiques. Tokyo a été désigné lors de la 35e session du CIO à Berlin durant les Jeux d’été de 1936, et Sapporo à Varsovie en 1937 pour organiser Jeux d’été et d’hiver en 1940, consacrant la puissance du Soleil Levant pour son impeccabilité organisationnelle. Commémorer ainsi dans le faste le 2600e anniversaire du couronnement du premier empereur japonais, Jimmu-Tenno, c’est confirmer le Dông Du (aller vers l’Est, au lieu de se tourner vers l’Occident) qui a tant séduit intellectuels et nationalistes asiatiques au début du vingtième siècle.

Sauf que… Dès 1931, le Japon a confirmé ses prétentions expansionnistes à la Grande Asie et à la Sphère de Coprospérité en envenimant les rivalités sino-japonaises, en occupant Moukden (1931), en créant l’Etat fantoche du Mandchoukouo (1932), en envahissant à partir de 1937 la Chine. Les protestations de la Société des Nations en 1932 comme des grandes puissances et de la communauté internationale en 1937 n’ont guère ému un CIO attaché à promouvoir la « paix olympique » en Asie. On en vient aux menaces de boycott par l’Agence britannique d’athlétisme, puis aux démissions au sein de l’Association olympique américaine, enfin à demander au Japon de fermer l’exposition envisagée avant les Jeux. Rétorsions créant un précédent pesant toujours sur l’olympisme : pas de JO en temps de crise majeure.

La suite du feuilleton catastrophe est connue. Déjà en juillet 1938, Tokyo a annoncé renoncer à ses ambitions sportives pour les reporter sur ses conquêtes territoriales en Asie de l’Est. Le CIO a joué la montre, offrant comme porte de sortie à Helsinki ou à Londres de prendre la place de Tokyo, et à Oslo ou à Saint-Moritz puis à Garmisch celle de Sapporo. D’hésitations en contrepieds, la Guerre mondiale s’est installée, noyant le sport dans la tempête des armes : l’armée allemande est entrée en Pologne le 1er septembre 1939, Berlin a fini par se retirer de l’organisation des Jeux d’hiver de Garmisch le 25 novembre et l’URSS a envahi la Finlande le 30 novembre 1939. Les Jeux de 1940 n’ont pas eu lieu. The show must go on : le CIO, réuni en juin 1939 à Londres, a attribué les Jeux d’été 1944 à… Londres et ceux d’hiver à Cortina d’Ampezzo. La conflagration mondialisée a eu raison aussi des Jeux de 1944. Le Japon, meurtri par le feu nucléaire en août 1945 et ensuite par l’occupation américaine de son territoire, va refermer provisoirement le dossier olympique en Asie. Mais il a ouvert, dans la conquête comme dans la défaite et, pour longtemps encore, des contentieux politiques et symboliques avec tous ses voisins. Contentieux ne facilitant pas la réconciliation de tous autour de l’olympisme.

Premier en Asie : pour le Japon, ce qui est promis une fois ne doit plus être perdu. Avec le goût intact d’en remontrer au monde entier à la prochaine opportunité. Effacer, en Olympie, l’affront fait au Soleil Levant, donc à l’Asie. Y penser toujours, n’en parler jamais. Exclus, comme l’Allemagne, des Jeux après la seconde Guerre mondiale, le Japon a réintégré le CIO dès 1951. Tout naturellement. Avec la normalité nationale et la puissance économique retrouvées dans les années 60, il est reparti à la conquête de l’organisation des Jeux olympiques sans jamais se décourager. Melbourne, pourtant si éloigné des lieux de décision olympique, a obtenu, avant lui, les Jeux dans l’hémisphère Sud, pour la première fois en 1956 ? Bravo à l’Australie ! Chaque continent a alternativement sa chance en Europe et hors d’Europe. En 1955, lors de la 51e session du CIO à Paris, Rome préférée à Tokyo pour les JO de 1960 ? Pas grave ! Nullement décontenancé d’être éliminé dès le premier tour de scrutin à Paris, Tokyo a méticuleusement et minutieusement préparé son dossier pour la 55e session du CIO à Munich (25-28 mai 1959). Lobbying et séduction ont été mis en œuvre dès 1958 à Tokyo où « les cardinaux du sport » ont été royalement traités et impérialement impressionnés dans la capitale japonaise. Petits cadeaux et grands travaux décisifs : pour bien préparer la XVe Olympiade, des Jeux asiatiques accueillis en 1958 à Tokyo avec réussite et magnificence. Atout indiscutable aux yeux du CIO et propédeutique indispensable pour tout candidat organisateur potentiel. Barre placée de suite très haut, trop haut pour les rivaux asiatiques.

On sent un pays et un peuple derrière la ville désignée, sublimés par l’enjeu national et international. Pour la première fois, toute l’énergie d’une nation est au service du sport et de l’olympisme en bouleversant les infrastructures et les mentalités, mais pour les moderniser. Sans dénaturer le cœur, la raison, l’esprit, l’âme. Mariant tradition et high-tech, pour mieux respecter l’environnement. Vendant au monde le secret de l’excellence du Japon et de sa fortune au XXe siècle : miniaturiser et trans-former. Faire le maximum avec le minimum, réussir là où les autres n’y sont pas, ou pas encore (informatique, communication, transmission, matière grise et non matière brute). Si conforme à la sagesse orientale : rond en rondeur, long en longueur sous nécessité. S’adapter pour mieux rebondir. Cultiver qualité et habileté. Conjuguer rectitude et vertu. Jamais le small is beautiful n’a pris autant de sens. Pas gâté, le Japon, par Dame Nature (séismes, typhons, climat dur), pas de pétrole, pas de matières premières ? Energie, discipline, talent, créativité ! Sans oublier la beauté et l’esthétique transmises depuis des générations et reconquises dans la modernité.

Certes, tout n’a pas été parfait. Recevoir le monde entier chez soi oblige à quelques acrobaties voyantes : urbanisme clinquant, bétonnage, gigantisme des cités, rutilance de nouveau riche ? So what ? Ce qui a fait la marque de fabrique éternelle du pays est sauvegardé et comme mis en écrin par les nouveaux acquis : succès indéniable. Vingt ans après Hiroshima et Nagasaki, le Japon est de nouveau debout, présent, convivial. Offrant, pour la première fois, sous la loupe de la télévision aux yeux du monde entier, la réussite programmée, aboutie et assumée. Le monde olympique n’a pas eu à regretter cette première incursion en Asie. Bien avant de mettre les pieds sur la Lune pour voir la beauté, l’unité et l’unicité de notre Planète, les premiers Jeux olympiques à l’est du globe ont fait (re)découvrir à l’Humanité la face cachée, ignorée, voire dédaignée jusque là, de la Terre. Dès 1964, le monde sportif, et avec lui le monde entier dans toutes ses dimensions et ses résonances, a retrouvé complète rotondité, véritable format et circularité partagée. L’être humain, dans toutes ses équations de vie et sous toutes les latitudes, exprime les mêmes besoins, les mêmes intérêts - parfois complexes et contradictoires - pour retrouver les valeurs partagées : existence, exigence, excellence. En attente de les mettre en œuvre, si on lui en donne l’opportunité. Après « l’occidentalisation du monde », le temps de son « orientalisation » a sonné pour se rééquilibrer.

Loin des clichés réducteurs (péril jaune, pays-atelier, fourmilière humaine, Orient compliqué), Japon et Asie ont démontré ce qu’ils peuvent apporter à tous, même dans la différence, avant l’universalité. Il suffit de jeter un regard autour de soi, dans son environnement proche comme lointain, pour constater le formidable bond en avant impulsé par le Soleil levant : technique, technologie, information, production, reproduction, image, son, divertissement, mode, loisir, transport, consommation, arts. Le monde en a rêvé, Nihon/Japon l’a fait. En attendant la Corée du Sud et la Chine. Et à leur suite, tigres et dragons devenus Nouveaux Pays Industrialisés (NPI), puissances émergentes bientôt confirmées. A chaque étape, invention différente, surprenante, exotique parfois, mais pragmatique, nécessaire, humaine. Ingéniosité, ingénierie, inventivité magnifiées quand l’intelligence est vouée à l’Humanité. Différence respectée et mixage accepté des cultures, parfois dans la douleur, et non clash de civilisations hâtivement annoncé. A l’Est comme à l’Ouest. Le rayonnement européen explique l’eurocentralité du monde connu dans l’Histoire moderne et contemporaine. Miracle japonais, réveil asiatique, et rêve américain ont façonné le dernier siècle pour le projeter vers l’ère du Pacifique, océan du futur. Avant le prochain essor africain. Cinq anneaux réunis sous la même bannière et dans la même unité ? Du rêve olympique d’hier à la réalité de demain. Pour tout cela, Tokyo 1964 n’a pas seulement été sport et Jeux : date césure désormais incontournable.

Autres symboles de l’impact sur la conscience humaine de ces premiers Jeux olympiques au Japon et en Asie. 100 000 personnes ont, ce 10 octobre 1964, accueilli dans le stade olympique la flamme portée par un jeune athlète de 20 ans, né le 6 août 1945, quelques minutes après la chute de la première bombe atomique sur Hiroshima tuant plus de 150 000 personnes. Dans le recueillement général, la cérémonie d’ouverture a commencé, retransmise en Mondovision, en hommage aux victimes et en appel au plus jamais ça : de-ci de là, quelques pays vont encore, de par le monde, procéder à des essais pour se prouver à eux-mêmes leur existence mais la meurtrissure nucléaire infligée au Japon et à l’Homme ne s’est plus reproduite. Au mât de 15,23 m, distance franchie au triple saut par le premier médaillé d’or japonais, le drapeau olympique, conçu par Yusaku Kamekura et mesurant exactement 15,23 m, est hissé. Emblème simple et épure émouvante des JO : disque rouge sur fond blanc - drapeau national - et TOKYO 1964 encadrant cinq anneaux olympiques symbolisant respectivement les cinq continents. Sur tous les stades et durant tous les JO, des tribunes - toujours remplies - sont réservées pour accueillir enfants et handicapés. Précédent désormais respecté et conforté bientôt avec la création des Jeux paralympiques. Pour la place donnée à la différence, Tokyo 1964 a bien mérité de l’olympisme. Les jeux olympiques d’hiver vont, en conséquence, être attribués au Japon par deux fois : Sapporo 1972 et Nagano 1998.

Autre image inoubliable. Si les Jeux de Rome 1960 ont été le « chef d’œuvre italien »(7) , les cérémonies protocolaires des Jeux de Tokyo ont introduit dans la geste olympique deux précédents : à la perfection impeccable de l’ouverture avec l’arrivée et l’allumage de la flamme dans la solennité du stade en présence des athlètes et des officiels va succéder la « grâce » de la clôture quand, sur place et dans le monde entier, on voit décliner cette même flamme, appelée à renaître ailleurs, dans un joyeux au revoir, charivari entremêlant musique et couleurs de tous les continents, monôme fraternel brassant champions célèbres ou anonymes. Les Jeux ne sont donc pas uniquement réussite technique, vitrine technologique et patrimoine infrastructurel. Il flotte toujours sur les Jeux olympiques un autre parfum que sur une Coupe du monde de rugby ou de football : mémoire, éternité.

Cela fait presque oublier les performances sportives de Tokyo 1964. Tant la scène internationale de l’époque est agitée : schisme sino-soviétique, première bombe A chinoise, trois Soviétiques dans l’espace dans la même capsule Voshkhod, drames de la décolonisation, crise Cuba-Etats-Unis, et surtout interminable guerre du Vietnam. Malgré cela, le Japon a présenté, chez lui, la plus importante délégation sportive de son histoire avec une moisson de médailles inégalée, prenant la troisième place derrière les Etats-Unis et l’Union soviétique. Deux faits marquants : la victoire en judo toutes catégories du Hollandais Anton Geesink, un non-Japonais sur le sol japonais (défaite vécue comme catastrophe nationale mais rappelant au monde sportif et non sportif que l’exploit impossible est possible) et le succès japonais arraché sur l’ennemi soviétique par les « magiciennes de l’Asie » en volley, sport désormais populaire dans l’Archipel comme dans le reste du continent. Le Japon a ainsi son mot à dire dans le contentieux territorial nippo-soviétique sur les Kouriles. Même en pleine guerre froide, le sport, bien utilisé, est aussi performant que le politique.

Cette troisième place du Japon derrière les super Grands de l’époque en dit bien plus qu’on ne croit(8) . Pour mériter son véritable rang dans le monde, le Japon s’y est préparé dès 1885, quand Fukuzawa Yukichi a exhorté son pays à « quitter l’Asie pour rejoindre l’Occident ». Dans tous les domaines et pas seulement en sport. L’ère Meiji (après 1868) puis l’ère Taïsho (après 1912) ont mis l’Archipel à l’heure universelle : l’histoire de la participation japonaise aux JO se confond avec celle de son insertion politique régionale et internationale. D’abord être la puissance respectée en Asie, ensuite rattraper et dépasser si possible les vieilles Puissances occidentales industrialisées, pacifiques et sportives. La participation japonaise aux premiers Jeux a été discrète, glanant ici et là quelques médailles jusqu’aux JO de Los Angeles 1932. Pour s’étoffer ensuite, notamment à Berlin 1936 (179 athlètes, l’une des plus importantes) et ne plus décliner. Et là, leçon tout de suite retenue, quand la radio nationale NHK a retransmis en direct, malgré la distance, les exploits des « dieux du stade » : seuls des athlètes surentraînés ont droit à la gloire des podiums. Les rendez-vous olympiques manqués ultérieurement en 1940 et 1944 (conflagration mondiale), 1948 (Londres arrivé trop prématurément) ont redonné goût à participer. Timidement à Helsinki 1952, mieux à Melbourne 1956, puis bien à Rome 1960. Exploits sportifs et croissance économique signent le crédit politique retrouvé. La recomposition des équilibres mondiaux après 1945 a ainsi réorienté, intérieurement et extérieurement, les priorités nipponnes. Différemment. Mais avec constance.

Maître mot : redressement national. Dans cette récréation sportive-recréation stratégique du monde de l’après-guerre, sport et Jeux olympiques sont, entre autres, une scène plus intéressante que les enceintes diplomatiques pour reconquérir la fierté nationale, à défaut d’une indépendance pleine. Tokyo n’a pas oublié que sa participation aux JO 1936 a aidé le CIO à passer l’éponge sur les errements politiques nippons. Il faut faire bonne figure sportivement tant que le Japon n’a pas retrouvé place sur la scène mondiale. Mais obligatoirement mettre en concordance politique économique, culturelle et sociétale pour être présent autrement aux grands rendez-vous. Encadrement politique et contrôle social, hérités de l’ère Meiji, vont être progressivement atténués. Gymnastique généralisée, formation pré-militaire, arts martiaux, marginalisation des sports individualistes occidentaux, idéologie compétitive patriotique, soumission et communion, obéissance, sacrifice et self-control sont réorientés. Défaite militaire et occupation du sol national ont mis fin aux ambitions militaristes et impériales pour convertir celles-ci à d’autres champs non moins porteurs : diplomatie coopérative pour être dans le « bon camp » occidental, excellence scientifique et technologique, prospérité économique.

La bipolarisation du monde de la guerre froide fait ainsi intérioriser des choix douloureux (armée nationale interdite, parapluie nucléaire américain, géant économique, nain politique). Mais le Japon y a trouvé normalisation internationale, démocratisation interne, audibilité et audience partout. Les médailles olympiques obtenues à Rome 1960 signent cette confiance retrouvée, en corrélation avec le prodigieux redécollage économique. Les enfants des programmes de gymnastique radiophonique collective, arrivés à maturité, font triompher les couleurs nipponnes en gymnastique artistique et en judo. Le processus centenaire de modernisation à l’occidentale est arrivé à terme. 1962 inaugure la période de haute croissance jusqu’en 1972, facilitant ainsi la régulation politique, économique et sociale de l’Archipel. Les gigantesques travaux publics, en prévision du méga événement JO, ont pédagogiquement intégré le risque sismique naturel. Pour appeler, partout ailleurs, à de nouvelles prises de conscience architecturale. Le Shinkansen, train à grande vitesse, a installé au Japon un étal technologique d’excellence dont les produits - matériels comme culturels - vont séduire pour des décennies encore. Le « marchand de transistor » raillé par le général de Gaulle, devenu séduisant modèle de développement, a imposé son marché à ciel ouvert de nouveauté, de qualité, de luxe où viennent s’approvisionner petits et grands de la planète. Vitrine pérenne vaut mieux que foire commerciale ou exposition temporaire : merci donc à l’olympisme.

On revient là au paradoxe annoncé au début. 1964 et les JO au Japon, c’est à la fois happy end et boarding to no where : fin d’une belle histoire et embarquement pour l’inconnu. Lever de rideau sur une nouvelle pièce. A jeux de rôle multiples. Pour le Japon, la réussite olympique a servi de rebond pour réintégrer politiquement une région très sous-développée. L’Asie de l’Est, avec une Chine léthargique, ébranlée par la Révolution culturelle et attendant la mort de son Grand Timonier, avec une Péninsule coréenne divisée et rivale, et avec d’autres voisins proches incommodes (URSS et Etats-Unis) a aiguisé intérêts et appétits japonais. Pour surveiller de près les Corées, Sato Eisaku, Premier ministre, et Park Chung-hee, président sud-coréen, vieilles connaissances dans l’armée japonaise d’occupation, renouent, un an après les Jeux de Tokyo, des liens diplomatiques. Quant aux relations avec les deux Chine, le partenariat stratégique avec Taiwan n’empêche pas la reconnaissance de la seule République populaire de Chine (1972), ouvrant la voie à la future normalisation sino-américaine souhaitée par Nixon pour sortir du bourbier indochinois. Geste éminemment apprécié et jamais oublié depuis, à Pékin comme à Washington. Avec l’URSS, l’Archipel, pragmatique et réaliste, a tiré parti du triangle inégal stratégique formé par Moscou avec les capitales américaine et chinoise.

Dans un environnement local alors plus apaisé, Tokyo va lorgner vers le Sud, où l’Association des Etats d’Asie du Sud-Est (ASEAN) créée en 1967, d’abord hostile aux attentions japonaises en raison du passé récent, va assez vite réviser ses positions. Tout le monde y gagne, au nom des dynamiques régionales. Le Japon triomphant des années 1960-1970 va être locomotive économique et pourvoyeur de fonds (investissements passant de 14% en 1960 à 30% fin 1970) pour le développement du Sud-Est asiatique, situé à ses portes et maître des détroits maritimes donnant accès aux matières premières vitales, notamment le pétrole. Les chocs pétroliers ont été ainsi mieux gérés que dans les nations occidentales, favorisant des restructurations industrielles sans casse sociale et des exportations aux niveaux exceptionnels. Ce qui permet reconstruction interne, redistribution économique externe et diplomatie volontariste de mieux en mieux appréciée dans toutes les chancelleries jusqu’en 1980. Le sport a - paradoxe assumé - accompagné ce profil bas politique : raflant les médailles, le Japon a brillé entre 1951 et 1978 dans les différents Jeux asiatiques, prenant la place de première nation sportive en Asie, en écho à ses bonnes performances aux Jeux olympiques. Crédibilité en sport va de pair avec puissance retrouvée en politique.

Curieusement, en Asie, rien n’est acquis d’avance ou définitivement. La porte grande ouverte par le sport va faire rentrer le politique par la fenêtre. Au moment où on s’y attend le moins. En 1978. Aux Jeux asiatiques de Bangkok. 1978, c’est déjà l’après des Guerres d’Indochine, terminées par le départ des Français (1954) puis le retrait peu glorieux des Américains (1975) du théâtre asiatique. Le fiasco occidental dans le dossier indochinois a ramené les pires heures de la guerre froide. Le communisme, malgré la rivalité sino-soviétique, est installé de Vladivostok à Phnom-Penh, sauf à Séoul, à Taipeh et sur les marges bordières de l’Asie de l’Est. Mais paix inquiète n’empêche jamais bonnes affaires : Tokyo a déjà pris toutes positions gagnantes en business et sa politique de séduction économique a porté fruits partout. Le sport va, de nouveau, changer la donne. Imperceptiblement. Mais pour les trente ans à venir.

Aux Jeux asiatiques de décembre 1978, on a à peine remarqué l’arrivée de la délégation de Chine populaire. Absente jusque-là de ces manifestations considérées comme mineures par rapport aux vrais Jeux, Pékin talonne Tokyo, à l’heure des récompenses, au nombre des médailles : insolence signifiante. Le vent politique est au regain des initiatives soviétiques. Le Cambodge, protégé des Chinois, est revenu sous influence de Hànôi et sous protection de Moscou. La « leçon » chinoise, promise mais mal administrée au Vietnam (fin 1978-début 79), a fait rire l’Asie. Quasi simultanément, le régime du shah d’Iran, allié majeur des Etats-Unis au Proche-Orient, tombe aux mains des ayatollahs dès février. L’URSS envahit l’Afghanistan en décembre 1979. L’ours soviétique, devenu baleine, s’est avancé sur les eaux chaudes pour refermer, sur terre et sur mer, la tenaille stratégique sur le rival chinois et ses alliés. Difficile retour à la réalité pour un Japon, mal à l’aise dans son flirt avec une Chine affaiblie et des Etats-Unis, « Gulliver empêtré ».

Il faut vite donner des gages politiques pour sauver des intérêts économiques (ASEAN) et des enjeux financiers (dans le monde) autrement plus importants. Choisissant définitivement Pékin contre Moscou, Tokyo a abandonné tous ses programmes d’aide et de coopération avec le Vietnam, conclus dès le départ des Américains en 1975, pour être solidaire du Cambodge et a attendu l’annonce du boycott chinois des Jeux olympiques organisés par l’Union soviétique (Moscou 1980) pour officialiser le sien. Le Japon se replie sur des responsabilités politiques discrètes et discrétionnaires : la doctrine Fukuda des années 80 (rhétorique kokusaika-internationalisation, du nom de Fukuda Takeo, père de l’actuel Premier ministre Fukuda Yasuo) a été équilibrisme ambigu entre solidarité avec l’Occident, conquête des marchés mondiaux et rêve de leadership régional. Avoir des partenaires stables partout, se tenir à équidistance des extrêmes, porter la parole des faibles et des sans voix dans les enceintes diplomatiques et financières et ne jamais s’engager militairement dans les affaires du monde. Epoque chaotique des années 1980-1990 où la première puissance financière du globe achète sans sourciller gratte-ciels américains et toiles de maître occidentaux, au point de proposer de remplacer le dollar par le yen, s’attirant un acide Bashing Japan sans portée ou une « guerre à venir avec le Japon » sans munitions. La réussite économique nipponne a fait des jaloux à l’extérieur mais, malgré des critiques de plus en plus virulentes, c’est moins grave que le vécu intérieur. Imposant progressivement une autre lecture. Gonflement démesuré de la bulle immobilière spéculative, crise d’un système politique déclassé, malaise social et culturel : le « miracle japonais » n’est plus ce qu’il a été. Les « valeurs asiatiques », prônées par le Japonais Ishihara Shintarô et le Malaisien Mahathir Mohamad et perçues comme anti-démocratiques, de plus en plus contestées, appellent à une politique différente de l’image. L’olympisme et ses Jeux vont en offrir une triple focalisation sur Japon, Corée et Chine. Dans les stades comme à l’extérieur de ces enceintes sportives.

Les décennies 1980 et 1990 ont vu les trois grands pays de l’Asie du Nord-Est se crisper autour d’enjeux prétextes révélateurs. Entré peu à peu en récession économique alors que ses rivaux régionaux attirent tous les regards, le Japon a mal vécu désaffection politique et perte du statut de premier Asiatique parmi les puissances mondiales. Le bilan olympique à Los Angeles 1984, après abstention à Moscou 1980, s’est avéré décevant : Chinois et Sud-Coréens ont définitivement doublé les Japonais (toujours parmi les cinq meilleurs pays depuis Tokyo 1964) au nombre des médailles. Huit années de politique internationalisée (kokusaika) mitigée ont donné l’impression que les voisins peuvent faire mieux là où le Japon a ouvert la voie.

Le premier accroc a été l’attribution des JO 1988 à Séoul (Corée du Sud) malgré la candidature de Nagoya à cette XXIVe olympiade (52 voix contre 27). Candidater en 1979 est déjà une performance mais se voir attribuer en 1981 les Jeux face au puissant voisin et ancien colonisateur, quelle revanche pour la Corée ! Pas question de décevoir. Le Pays du matin calme a « tout fait comme …» celui du Soleil levant (Tokyo 1962-1964), organisant d’abord somptueusement les Jeux asiatiques de 1986 pour les réussir magnifiquement, damant le pion à son « modèle ». Cela a été durement ressenti avec le maigre bilan japonais à Séoul 1988. D’autant que la Chine frémissante de Deng Xiaoping semble, avec ses Quatre Modernisations, marcher sur les mêmes traces dans tous les domaines : copier pour exceller et se faire entendre politiquement. Dès les années 1980, Séoul et Pékin, confortés par leur décollage économique mais irrités par le « révisionnisme » militariste nippon, n’ont cessé de dénoncer les exactions de l’armée impériale dans l’entre-deux-guerres et les visites ostensibles des Premiers ministres japonais au sanctuaire controversé de Yasukuni, dédié aux « héros » du Japon. La confortable rente de situation, offerte à Tokyo à l’intérieur comme à l’extérieur par la guerre froide, s’évanouit peu à peu. A coups de nationalismes irrités, chacun va marquer l’autre « à la culotte » pour mieux le surveiller ou le contrer. Ambiance régionale tendue malgré interdépendances proclamées et solidarités affichées.

Deuxième ! et…

Les JO de Séoul 1988 vont ainsi faire figure de cadeau empoisonné au pays organisateur et à l’olympisme lui-même, déjà durement secoué par les précédentes leçons, surtout de Mexico 1968 (Jeux maintenus malgré répression sociale sanglante sur place et contestation politique sur les podiums), de Munich 1972 (sanctuaire olympique violé, terrorisme, « septembre noir » : 16 morts), de Montréal 1976 (premier boycott d’envergure des JO : pas de médaille d’or pour le pays organisateur et des dettes jusqu’en 2000, grèves sociales, architecture olympique prestigieuse et sécurisation maximale), de Moscou 1980 (boycott massif, JO sponsorisés et larme sur écran de la mascotte moscovite Misha lors de la cérémonie de clôture), de Los Angeles 1984 (boycott en représailles, Jeux « hollywoodiens » et marchandisés). Le retour en Asie des Jeux est à la fois évidence et questionnement. Est-il bon de faire tenir des Jeux dans un pays divisé, après la douloureuse expérience des deux Allemagne tirant à hue et à dia à Munich ? L’absence de la Corée du Nord a fait parler de demi-Jeux. Pari sportif certes tenu, mais avec coûts politiques et sociaux. Et une triple hantise : débordements incontrôlés des étudiants sud-coréens, attentats-suicides des kamikazes nord-coréens au Sud, action de l’Armée rouge japonaise. Ou un incident international touchant les Coréens : Boeing civil coréen abattu par la chasse soviétique au-dessus de la mer d’Okhotsk (septembre 1983) ou explosion d’un avion de la Korean Airlines (décembre 1987) au large de la Birmanie. Stoop to conquer, faire dos rond mais triompher.

En octobre 1979, la candidature coréenne à organiser les Jeux, coordonnée par les dirigeants sud-coréen et japonais, est arrivée et réalisée aux « moments les plus noirs » de l’histoire contemporaine de la Corée : la dictature militaire du régime contesté de Park Jung-hee a amené l’assassinat de ce « président à vie » dès le 26 octobre et l’avènement d’un autre régime militaire avec le général Chun Doo-whan. Ce dernier a repris très vite le dossier de candidature dans une double diversion : faire oublier la situation nationale chaotique juste après son coup d’Etat et, comme pour plaire au Japon, proclamer favoriser l’élection de Nagoya (plus expérimentée et mieux équipée, mais trop sûre d’elle-même). C’est compter sans Juan Antonio Samaranch, président du CIO, voulant à tout prix éviter une candidature unique comme pour Los Angeles 1984. C’est ignorer la « glorieuse incertitude » du vote. Même si on s’est interrogé sur la capacité d’un pays en guerre fratricide et sous occupation américaine, venant d’emprunter 6 milliards de dollars au Japon pour accélérer son développement, à organiser la fête olympique. Lobbying corruptif, sponsoring efficace (Adidas ayant convaincu les Africains de ne pas boycotter Séoul 1988 en équipant leurs délégations) et habileté des dirigeants sud-coréens courant deux lièvres à la fois (Jeux asiatiques 1986 et JO 1988 à Séoul pour mieux se doter en installations sportives et culturelles) ont aidé le Pays du matin calme à l’emporter. Malgré tous les handicaps annoncés : agitation sociale, grèves dures, répression politique et « mouvements pour la démocratisation » à l’intérieur et surtout ignorance réciproque entre la Corée du Sud et le monde extérieur.

La devise adoptée, Harmonie & Progrès, est séduisante et le programme attirant : Séoul se découvre au monde et le monde découvre Séoul. Façon d’obliger Séoul à l’excellence pour dépasser ce qui a été déjà acquis en 1964 à Tokyo. Copie ou doublure ne donnent pas beau rôle : la Corée n’a pas oublié Son Kitei, otage des occupants japonais et remportant sous maillot nippon, le marathon aux JO 1936 à Berlin. Être second en Asie est plus périlleux que d’avoir été premier : à l’un, on pardonne d’essuyer les plâtres, à l’autre, on lui demande de faire deux fois mieux tout de suite et de surpasser le précédent. Arithmétique symbolique : 2 c’est 1 multiplié par 2 et non 1 plus 1. A partir de rien (tout reste à construire pour les Jeux), il faut arriver au grandiose. La Corée du Sud a accepté tous ces défis pour faire parler en bien d’elle(9) en cette année du p’al-p’al : 8-8. Déjà le 8 comme chiffre fétiche. Mais s’est-il véritablement agi de récompenser un « bon élève » de l’Occident, capable d’honorer à temps ses engagements architecturaux et budgétaires pour son Olympiade ? Ou d’entériner définitivement la coupure du pays, marginalisant la Corée du Nord pour faire de la partie Sud le seul porteur de la coréanité ? Ceci explique aujourd’hui la situation, plus d’un demi-siècle après la Guerre de Corée. Malgré quelques récents efforts de normalisation, division persistante de la Péninsule, armistice toujours en cours sous contrôle onusien, frustrations et ruades nord-coréennes dans le nucléaire, appels désespérés à l’aide internationale.

Dans un luxe de symboles nationaux et universels et de précautions sécuritaires, Séoul 88 a marqué un tournant décisif après les Jeux pris en otage à Moscou 80 et à Los Angeles 84 : plutôt participer que boycotter pour utiliser la résonance des Jeux(10) . Même terni par le dopage (affaire Ben Johnson et autres), Séoul 88 a été victoire sur l’adversité : des Jeux quasi universels retrouvés. Le palmarès a été éloquent et annonciateur : pour sa rentrée olympique, l’URSS en a été la grande triomphatrice (55 médailles d’or devant la RDA 37 et les Etats-Unis 36). Mais déjà chant du cygne d’un bloc soviétique bientôt dissous avant les Jeux du Centenaire à Barcelone 1992. La Corée est quatrième au tableau des médailles devant la Chine et le Japon. Succès : 14 médailles dont 7 en or, des épreuves vues dans le monde entier grâce aux nouveaux téléviseurs couleur venant des pays-ateliers d’Asie, des équipements sportifs et technologiques de qualité faisant connaître partout les chaebols sud-coréens (Samsung, Hyundai, Daewoo, LG). Créant une immense curiosité et un appétit non démenti depuis pour l’excellence made in Korea, dans tous les domaines (culture, divertissement, téléphonie, technologie). Donnant ainsi confiance et crédibilité à toute la région asiatique pour digérer au mieux la crise économique et financière mondiale de 1997. Formidable clin d’œil de l’Histoire aux pays encore divisés. Les Jeux ont surmonté, dans la désignation de la ville, dans leur organisation comme dans leur déroulement, une crise quasi mortelle pour leur avenir. L’olympisme s’en est bien sorti. Cette deuxième incursion olympienne en Asie est donc autant instructive que pédagogique. Même si les jeux politiques vont reprendre, sur la scène mondiale, leur ronde infernale. Comme si rien ne s’est passé. Sport et politique peuvent et doivent être déchiffrés dans leur dynamique croisée si on veut comprendre le monde comme il va. Mais personne, à l’époque, n’a rien vu ni rien su.

Cette « respiration » politico-olympique, insufflée par le sport, a été courte. Dans les années 1990, les antagonismes en Asie de l’Est, entre défiance et rapprochements, ont remotivé les populations en fierté nationale par le sport, vitrine politique, culturelle et commerciale. Les événements sportifs ont donné une résonance particulière à ces rivalités politiques et à ces blocages nationalistes. Après des JO Barcelone 1992 encore plus décevants, le Japon s’est préparé à accueillir l’Asie, dont ses deux proches et turbulents voisins, sur son sol pour les 12es Jeux asiatiques à Hiroshima (octobre 1994). La question du retour de Taiwan au sein de l’ONU n’a pu être débattue en Assemblée générale suite au veto de la RPC, très mécontente de l’invitation japonaise au Premier ministre taiwanais de venir à Hiroshima pour l’ouverture de ces 12es Jeux, malgré la doctrine Fukuda d’une seule Chine. Pékin a réagi en deux temps : le PC chinois, tenté par le boycott mais travaillé par le chauvinisme patriotique, a psychologiquement et physiquement galvanisé ses athlètes pour rafler le maximum de médailles, avant d’administrer sa « leçon ». En présence de toute l’Asie célébrant la paix par le sport avec ses Jeux, à Hiroshima, quarante ans après le martyre infligé à cette ville, Pékin a imposé sa loi de primus inter pares. Cinq jours après le début des épreuves, assurée de la première place sur les podiums de la gloire, la Chine a annoncé un essai nucléaire réussi. Tout comme, trente ans plus tôt, avec la première bombe atomique chinoise lancée lors des JO de Tokyo 1964. Méthode éprouvée, maîtrise du calendrier et du jeu, mémoire symbolique impeccable : on ne défie pas impunément la Chine. Message martelé en direction d’adversaires comme de partenaires. En Asie. Comme dans le monde.

Remis à sa place, le Japon n’en a pas, pour autant, terminé avec ses tourments sportifs et diplomatiques consécutifs à ses choix stratégiques ambitieux mais ambivalents. Pour remotiver politiquement son pays entré en récession, le Premier ministre néo nationaliste Hashimoto Ryûtarô, a ranimé, en février 1996, le vieux contentieux nippo-coréen sur les eaux territoriales autour des îlots Takeshima (Tokdô en coréen) situés en pleine mer du Japon, occupés de fait par les Coréens mais toujours réclamés par Tokyo. Hashimoto ayant délimité arbitrairement une zone exclusive de 200 miles englobant ces îlots, les Coréens répliquent par des manœuvres navales d’envergure. Ils exigent, en outre, excuses pour les femmes de réconfort enrôlées de force dans les bordels de l’armée impériale et réparations pour le problème lancinant des manuels d’histoire japonais. Questions épineuses mettant encore deux ans à être solutionnées lorsque le nouveau premier ministre Keizo Obuchi a demandé officiellement pardon au peuple coréen en 1998. Questions territoriales et mémorielles toujours en suspens avec la Chine. Eventuellement à réactiver.

Ces terribles revers sont à oublier très vite. Notamment grâce au sport. Dans des domaines où le rival chinois comme le concurrent sud-coréen n’ont pas encore fait leurs preuves internationales : sports de glace et football. Pour le moment, en 1996, il y a plus urgent. Il faut mettre de côté le camouflet de Séoul 88, le terrorisme à domicile, la conjoncture incertaine et déjà se mobiliser pour réussir les Jeux d’hiver de Nagano 1998 attribués en 1991. D’autant que les résultats olympiques du Japon déclinent d’une olympiade à l’autre. Le Soleil levant, traumatisé par le tremblement de terre de Kobé et les attaques au gaz sarin dans le métro de Tokyo, n’a obtenu qu’une vingt-troisième place lors des Jeux du Centenaire (Atlanta 1996), sa plus mauvaise performance aux Jeux. Les Jeux d’hiver à Nagano 1998 ont été plus marqués par la corruption et la nomination des promoteurs, le milliardaire Yoshiaki Tsutsumi comme membre d’honneur puis l’élection de Chiharu Igaya à la vice-présidence du CIO. La moisson aux Jeux du Millenium (Sydney 2000) n’a pas été plus convaincante : une quinzième place à quelques médailles de la Corée mais loin derrière la Chine. Coucher du Soleil.

Alors, oublier l’Olympe. Surtout penser football. Pour 2002. Pour la première fois, l’Asie est désignée pour organiser en 2002 la Coupe du monde de football (11). Là encore, effet pervers. Le calendrier sportif a imposé simultanément logique décalée et dynamique contrariée. Cette décision (31 mai 1996) d’attribuer l’événement conjointement au Japon et à la Corée du Sud a suscité d’abord scepticisme et colère : aucun des deux capable, seul, de faire face à cet honneur ? Le piège politique de faire travailler ensemble deux pays susceptibles et méfiants, vivement contesté à Tokyo comme à Séoul, est ensuite transformé en défi à relever, au nom de l’Asie, aux yeux du monde entier. A coups de projets architecturaux pharaoniques, réalisés à temps, Japon et Corée du Sud ont encore fait preuve de leur savoir-faire, déjà éprouvé en 1964 comme en 1988. La Football World Cup 2002, « compromis satisfaisant-insatisfaisant » selon la FIFA, a tourné à la grimace diplomatique pour les deux capitales, tant sur le sport que sur la politique. La Coupe du monde, comme les JO, restent ainsi une grille de lecture des rapports de force du monde contemporain, un prisme médiatique pour accéder à l'universel. Nombre de pays ont compris combien le sport est miroir fidèle des éthiques sociétales, des faiblesses ou des excellences nationales. Miroir du politique pour tout dire(12) .

Les exemples du Japon et de la Corée, une fois passée l’euphorie des Jeux, suffisent à décourager plus d’un. Il y a revers de la médaille et toujours un prix dans la sublimation nationale. Après l’exceptionnel (JO), le normal (un Etat ayant fait ses preuves) et l’ordinaire (un pays parmi d’autres). Ceci explique un blues existentiel, comme après accouchement. Japon puis Corée ont connu une léthargie touchant toutes les couches de la population. Incapables de remettre en question un moment national qui les a propulsés vers les sommets, ils sont devenus des Etats canada dry, ayant tous les aspects institutionnels et fonctionnels, sauf le plaisir d’y vivre à l’intérieur et d’en vivre à l’extérieur. Pays inconfortables pour eux-mêmes comme pour les autres. Les faiblesses fondamentales refont surface (faible natalité, ressources naturelles rares, réformes structurelles urgentes, pas de pesée outre-mer) et ramènent des crises conjoncturelles récurrentes. Dans le politique, normalisation libérale au nom de la mondialisation, instabilité gouvernementale, alternance ritualisée mais sans changements significatifs, tiraillements idéologiques et désillusions dans la démocratisation. Dans le social, défiance ou réaffirmation contradictoires envers la société corsetée traditionnelle, pression sociale anxiogène générant repli identitaire, néo-nationalisme ou, à l’inverse, individualisme agressif, cynisme social et mouvements citoyens. Cet inconfort intérieur va se retrouver longtemps dans l’inconfortabilité extérieure par rapport à l’environnement international. Fier du nouveau statut acquis dans le sport, on peine à trouver son positionnement exact sur l’échiquier politique et stratégique mondial. Pays encore en chantier mais en recherche de nouveau comburant. Difficile de participer au monde sans briller. Encore plus exigeant, y durer.

Le sport est marqueur et révélateur de ces évolutions. L’après Jeux, malgré la mobilisation olympique collective, voit s’installer des comportements individualistes prolongeant la starisation des vedettes sportives monnayant leur gloire récente. Ne compte que ce qui s’expose médiatiquement et ce qui s’exporte économiquement. La société civile est travaillée en profondeur par ces nouveaux tropismes. Le collectif, si vanté jusque-là, en sport comme dans d’autres domaines, est relativisé. Les sports aux caractéristiques trop nationales sont (dé)laissés à la concurrence émergente. Les disciplines individuelles sont plébiscitées, surtout quand le talent personnel permet de s’imposer à l’étranger. La parité homme-femme s’installe peu à peu quand, dans les compétitions internationales, champions et surtout championnes d’exception rapportent des médailles, déchaînant chauvinisme et fièvre nationale. Pour un court laps de temps. Les arts du spectacle et du divertissement ont vite pris le relais du sport.

On s’est ainsi préparé à dire adieu au XXe siècle. Dopage des athlètes et sécurisation des Jeux ont lourdement altéré image et ambiance. Le centre nerveux de l’olympisme semble encore être à Lausanne, en Europe, mais pour combien de temps ? Avec les Jeux du Centenaire d’Atlanta 1996, attribués en 1993 à l’hyper Puissance américaine comme pour couronner sa dominance, le témoin a semblé passer à d’autres continents, à d’autres décideurs, à d’autres enjeux. L’impératif du profit économique a primé, occultant le hiatus énorme entre la répétition des faveurs olympiques accordées à l’Amérique (4 d’été et 4 d’hiver, dont Salt Lake City 2002) et la vulnérabilité politique croissante de l’Etat-continent. Là aussi, il faut relire Clausewitz, voire Sun Tse. La dissuasion du faible au fort est toujours indirecte, jamais frontale. A domicile comme ailleurs, l’Amérique a mis en frustration tant de gens dans le monde que l’atlas du terrorisme, depuis la fin de la guerre froide, a désigné les Etats-Unis comme pays cible (13). Les Jeux olympiques constituent une caisse de résonance inégalée. Les athlètes ne sont pas seuls à en rêver et toute nouvelle candidature mérite réflexion. Désigner Atlanta aux dépens d’Athènes pour les Jeux du Centenaire olympique, c’est choisir profit contre idéal. Nouvelle fuite en avant pour Sydney 2000 : la réussite matérielle(14) ne cache ni le gigantisme des installations ni l’inflation des programmes ni les problèmes inhérents au dopage de plus en plus sophistiqué des athlètes. JO du « bout du monde » de Sydney 2000, éblouissants de symbolique mais vite évanouis dans le souvenir. Athènes 2004 est une façon de revenir aux sources de l’olympisme pour se purifier. Et lui ouvrir d’autres perspectives (15) et d’autres horizons.

La consécration olympique d’une ville ou d’un pays est loin d’être aboutissement. Vécue avec fierté comme bénédiction et transcendance du destin lors de l’attribution et pendant le déroulement, surtout si cela s’est bien passé, la suite est moins idyllique. En toutes choses, il y a leçon à rebours. Personne ne parle encore de malédiction ou de vengeance des Dieux de l’Olympe fatigués d’être promenés aux quatre coins de la Planète, mais l’Asie est si attentive aux signes. Cela déteint sur le moral. On l’a vu à Sydney et à Athènes. Aussi à Pékin ?

Jamais deux sans trois …

Revenir en Asie, pourquoi pas ? Depuis son retour remarqué à Los Angeles 1984, l’Empire du Milieu, avec sa belle moisson de médailles, rêve et veut obtenir d’organiser des Jeux olympiques chez lui et à sa propre gloire. En première intention, Pékin a pensé à l’année 2000, transition d’un siècle à l’autre pour marquer les esprits. Considérant cette désignation comme un dû face à Berlin, Istanbul, Manchester et Sydney restés en lice lors de leur audition devant le CIO (Monaco 23 septembre 1993). Misant sur le sport comme vitrine du socialisme triomphant (URSS rayée du monde), Pékin a « mis le paquet », se donnant les moyens d’obtenir les JO, après des 11es Jeux asiatiques très réussis en 1990 : stades en place à mettre aux normes olympiennes, capitale pensée et formatée XXIe siècle(16) . Trop, c’est trop : la bataille, prévisible entre Sydney et Pékin, a donné un léger avantage à la ville australienne dès le rapport de la Commission d’évaluation. Mais Pékin, certain de sa victoire, a multiplié des erreurs de lobbying, notamment auprès des votants francophones et africains, se prévalant de liens coopératifs (stades construits en Afrique par la Chine) et fraternels (tiers-mondisme et libéralités financières promises). Et surtout négligé la géopolitique : quatre ans après le massacre de Tiananmen (1989), Pékin est partout montré du doigt, surtout après la menace chinoise de boycotter les JO d’Atlanta. Le politique reprend sa loi : « l’arrogance chinoise »(17) a déplu, Sydney a été désigné. Pour sauver éthique, morale et pratique.

Nouvelle déconvenue pour la Chine lors de la désignation, à Lausanne 1997, pour les JO suivants (Athènes 2004). Craignant de brûler ses chances pour l’avenir dès 1997 (date de réintégration de Hong-Kong à la Chine populaire), Pékin, déjà au centre de nombreuses polémiques sur le dopage de ses athlètes, a passé son tour, soi-disant pour favoriser Buenos Aires et Le Cap. L’enjeu est ailleurs : ne pas perdre la face deux fois de suite, se faire oublier avant l’annonce de l’exposition universelle de Shanghaï 2010, mettre l’accent sur l’injustice sportive faite à un pays « normalisé » en plein essor et remettre en marche un Parti communiste déchiré par la succession de Deng Xiaoping(18) . Penser prioritairement à entrer à l’Organisation Mondiale du Commerce, sachant que le monde olympique ne peut ignorer plus longtemps Pékin, précédemment « finaliste ». De plus, perdre devant Athènes est élégance ouvrant crédit pour 2001. Année « de tous les dangers »(19) pour le mouvement olympique en pleine mue. La désignation de Pékin à Moscou en 2001 s’est faite sur pressions présidentielles, corruption et lobbying sur les votants du CIO, abandons successifs des candidats potentiels. Au vu et au su de tous. Pékin a donné assurances sur le respect des droits de l’Homme pour obtenir des « Jeux verts, populaires et high tech » : « La Chine présente cinq atouts : dynamisme économique, population d’un cinquième de l’humanité, puissance sportive, stabilité sociale et politique, ancienneté de civilisation ». Malgré la répression sur les mouvements contestataires à domicile, l’exécution publique de « déchets de la nation » (prisonniers de droit commun et autres), poser la question des droits humains, c’est se priver de 110 milliards de dollars de contrats, des milliards de dollars pour moderniser Pékin, des marchés juteux pour les multinationales. Va pour Pékin !

Délicieuse prouesse langagière : en dépit de nombreux points critiques, des « liens très positifs » peuvent être établis avec la Chine. La politique s’est mise au diapason : George W.Bush, empêtré dans l’affaire de l’avion espion américain contraint d’atterrir en territoire chinois et les ventes d’armes à Taiwan, n’a pas cru bon d’intervenir. Vladimir Poutine et Jiang Zeming ont montré « convergences sur les questions tchétchène et tibétaine », ce qui fait dire au ministre des Affaires étrangères Igor Ivanov : « le sport et la grande politique sont souvent liés ». Au fond, au bout d’un siècle, le procès d’olympisation est entré dans les mœurs. En Asie comme ailleurs. Excitation pour candidater, suspense pour désigner et jubilation après élection. Mais joie de courte durée. Routinisation, ritualisation et banalisation n’occultent pas les problèmes à venir. Epreuve plus que récompense. Pékin 2008 le démontre amplement.

Yige Shijie, Yige Mengxiang…Un monde, un rêve. 8 porte-bonheur : que vouloir de mieux ? La Chine ouvre, le 8e jour du 8e mois de l’an 8 à 8 heures 8 minutes et 8 secondes du soir sous l’autorité du 8e président du CIO, les « plus beaux JO du monde ». Beau temps assuré à Pékin, selon météorologues et militaires préposés à nettoyer nuages et pollution. Que demander de plus ? Sauf que le climat chinois est capricieux. La présence de chefs d’Etat et de gouvernement, véritable casse-tête protocolaire, pose déjà moins de problèmes diplomatiques depuis que certains événements, notamment la répression chinoise au Tibet, la rendent moins impérative. Surtout devant les caméras du monde entier. Pékin essaie de sauver la mise en maintenant le programme des réjouissances prévu. Mais le cœur y est-il encore ?

La course contre la montre est lancée, dès décembre 2001, pour mettre le pays à l’heure du rendez-vous d’août 2008. Sur le plan matériel, les installations semblent prêtes sur Pékin et les six autres sites olympiques. Les athlètes chinois sont archi prêts pour faire vibrer fierté patriotique et orgueil national. Les dirigeants chinois affichent une sérénité sans faille, mais qu’en est-il du pays profond ? A quel coût humain, culturel et social vont se dérouler les JO ? Quelle facture va être présentée au monde après les Jeux ? Ne dit-on pas en Asie qu’il faut regarder le corps quand le visage est trop maquillé ? A force de valoriser la façade fréquentable et la vitrine d’excellence du régime, le conte de fée de la « montée en puissance pacifique » offert à l’Occident sur une Chine « puissance du XXIe siècle » a brouillé les repères et demande confirmation. La liste vertigineuse des progrès affichés de la Chine a fait osciller la vigilance mondiale entre béatitude admirative et scepticisme sévère. Trop encenser encourage à faire illusion. Il faut juste milieu garder. On ne peut nier ce qui est montré (stabilité politique, essor économique, puissance militaire et spatiale, acteur international, marché potentiel, réserve financière) mais la face cachée de la Chine se dévoile dans sa pratique (autisme national, gourmandise en matières premières, pillage technologique, piratage, pollution, vivier de greffes humaines, dumping, capitalisation agressive, goût du tribut). Le zoom olympique est cruel. Ce qui marche semble naturel : les bilans passent vite dessus. Mais le reste va être étalé sous les yeux des spectateurs et des téléspectateurs. Et préempte l’avenir. Même pour une nouvelle désignation (20).

La Chine s’est mise une pression incroyable. Promettre, en Asie, c’est tenir. Tout prévoir pour ne pas perdre la face. Mais la Chine a elle-même « relevé sa veste pour montrer son dos » au monde. Il est imprudent d’inviter le monde chez soi si le ménage est mal fait : on ne peut pas cacher à la fois la tête et la queue, dit le proverbe. Va-t-on, pour autant, bâillonner un peuple malheureux, le mettre entre parenthèses, pendant tous les Jeux ? Peut-on empêcher ceux qui viennent en Chine de porter regard lucide sur ce qui est juste « poussé sous le tapis » ? A mesure que l’échéance approche, Pékin se reproche d’avoir fait funambulisme entre espace national et temps mondial. Les Jeux olympiques viennent trop tôt et trop vite sur les cadrans chinois : tout n’est pas « normalisé à temps » entre horloge biologique et calendrier politique. La Chine montrée en août prochain ne se réduit pas aux sites olympiques ghettoïsés et hyper sécurisés. Le monde demande à tout visiter, à voir la nation réelle, non des cartes postales ou des vestiges archéologiques (murailles de Chine, Xi’an) sélectionnés, mille fois montrés.

Que faire des paysans mécontents, des spoliés de la terre, des oisifs, des malades errants, des Ouïghours, des Tibétains, des minorités agissantes, des ethnies remuantes, des « sectes », des « contre-révolutionnaires de tous bords » qui viennent demander quotidiennement justice ? Ce qu’on nomme, dans le jargon officiel, les « grands poisons » (Falungong, Tibet, Taiwan, Xinjiang). Le pays va vivre deux semaines à objectifs ouverts. La paranoïa sécuritaire des dirigeants a, d’ores et déjà, retenu leçon des mouvements de masse (Pologne, Allemagne de l’Est, ex-URSS, Roumanie, Serbie, Géorgie, Ukraine, Népal, Birmanie), des révolutions (couleurs orange, rose ou safran), des attentats (Etats-Unis, Tokyo, Londres, Madrid), des actions kamikazes, des annulations d’épreuves sportives de grand renom (Paris-Dakar), de la menace Al-Qaïda, des solidarités croisées de logistique entre causes diverses (Aum, talibans, islam, bouddhisme, droits de l’homme).

Il faut tout craindre, verrouiller au maximum et ne rien laisser transparaître. Une affichette sur un individu, un fanion dans la foule, une pancarte dans les tribunes, un geste sur le podium, un rassemblement « spontané » de touristes, une prise de parole, une conférence de presse : à éviter, si on veut « être ami du peuple chinois » … Mais il faut, pour Pékin, faire avec. Les incidents de Tiananmen 1989 ont dégénéré sous l’œil des journalistes accourus pour le sommet Deng-Gorbatchev. Comment réagir en présence de tous les dirigeants de la planète sur place ? Comment gérer la sécurité de chacun et de tous, du simple supporteur au président des Etats-Unis ou de l’Union européenne ?(21) . Ici, on ne craint pas le terrorisme romantique d’un individu. Le un contre tous est rare. Mais, tous ensemble contre un fait injuste décuple les énergies de chacun et l’amène au sacrifice, même suprême. L’émotion collective d’une foule à partir de rien, d’un grain de sable peut basculer dans la violence à tout moment, en tout lieu. Dans l’espace national durant les Jeux.

Le temps mondial de l’actualité internationale ramène encore plus la focale sur la Chine pendant la quinzaine olympique. Réceptions officielles, banquets protocolaires, attentions particulières vont valoir performance sportive au non-dit qui fâche l’Empire du Milieu : unité nationale, prédation énergétique, connivence avec Etats-voyous, exportations bradées, contrefaçons à grande échelle, protectionnisme économique, prolifération d’armements, yuan sous-évalué, corruption massive, espionnage tous azimuts, détournement de technologies, cyberattaques délictueuses, réarmement massif, guerre des étoiles. Assauts langagiers et contorsions diplomatiques sous les lambris valent autant que records, exploits et médailles dans les stades. L’Allemagne a mis quasiment vingt ans après les Jeux de Munich pour se réunifier. On a espéré pareil scénario avec les deux Corées en 1988. Attribuer les Jeux à Pékin, est-ce y contribuer au niveau chinois ? La Chine veut gagner sur tous les plans, quoi qu’il en coûte, d’après son président Hu Jintao : « La Chine veut être leader dans la paix du monde et les Jeux olympiques seront une formidable vitrine pour le faire comprendre ». Le Yellow Power affiché doit veiller, après les cartons rouges successifs, à ne pas franchir la ligne jaune. A cette croisée des chemins, la Chine a une immense responsabilité : Pékin 2008, concentré de toutes les contradictions, concentration de toutes les contestations, ne peut-il être que crispation ? Suite et… fin ? A méditer pour l’avenir.

Avant ces troisièmes Jeux olympiques en Asie, le monde retient son souffle. Après tant d’épreuves dans le passé, l’idéal coubertinien d’unir les peuples par le sport mérite de visiter chaque ville, chaque pays, chaque continent. Avoir envié, avoir espéré, avoir osé, avoir prouvé : tout cela pour, peut-être, dire définitivement adieu aux Jeux.

Paradoxal, non ?

Bùi Xuân Quang, mars-avril 2008
(Contribution BXQ, « Pékin 2008 : quel impact des Jeux olympiques sur l’Asie ? » à l’ouvrage collectif du Musée National du Sport/Ouvrage collectif sur les Jeux olympiques, Eds.Atlantica, été 2008) Article reproduit ici par courtoisie du Musée national du Sport




[1] Hockey sur gazon : Feroze Khan : Disparition du plus vieux médaillé olympique : Le Pakistanais Feroze Khan, champion olympique de hockey sur gazon en 1928 et plus vieux médaillé olympique de la planète, est décédé à 100 ans. Khan avait remporté une médaille d’or sous les couleurs de l’Inde (indépendante seulement en 1947) aux Jeux d’Amsterdam de 1928. Brouillé avec les sélectionneurs indiens, il a émigré au Pakistan après la partition, au début des années 50, devenant entraîneur et sélectionneur national. Il avait appris à jouer avec une branche d’arbre (Libération, 22 avril 2005).
[2] Pour les attributions des Jeux, Alain Lunzenfichter, Athènes 1896-Pékin 2008, Choix épiques des villes olympiques, Paris, Atlantica, 2002, 322pps. Pour les querelles au sein du CIO, Pierre Morath, Le CIO à Lausanne 1939-1999, Editions Cabédita, Paris, 2000, 319pps
[3] Jeux olympiques d'été : Athènes (1896), Paris (1900), Saint-Louis (1904), Athènes (1906 : Jeux hors-série), Londres (1908), Stockholm (1912), Berlin (1916, non tenus), Anvers (1920), Paris (1924), Amsterdam (1928), Los Angeles (1932), Berlin (1936), Tokyo (1940, non tenus), Londres (1944, non tenus), Helsinki (1952), Melbourne (1956), Rome (1960), Tokyo (1964), Mexico (1968), Munich (1972), Montréal (1976), Moscou (1980), Los Angeles (1984), Séoul (1988), Barcelone (1992), Atlanta (1996), Sydney (2000), Athènes (2004), Pékin (2008), Londres (2012)… Jeux olympiques d'hiver : Chamonix (1924), Saint-Moritz (1928), Lake Placid (1932), Garmisch-Partenkirchen (1936), Sapporo (1940, non tenus), Cortina d'Ampezzo (1944, non tenus), Saint-Moritz (1948), Oslo (1952), Cortina d'Ampezzo (1956), Squaw Valley (1960), Innsbruck (1964), Grenoble (1968), Sapporo (1972), Innsbruck (1976), Lake Placid (1980), Sarajevo (1984), Calgary (1988), Albertville (1992), Lillehammer (1994), Nagano (1998), Salt Lake City (2002), Turin (2006).
[4] Jean-Marie Brohm, " Pierre de Coubertin et l'avènement du sport bourgeois " (Pierre Arnaud, dir., Les athlètes de la République, Payot, Paris 1987:283-300).
[5] Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boetsch, Eric Deroo, Sandrine Lemaire (dir.), Zoos humains. De la Vénus hottentote aux reality shows, Paris, La Découverte, 2002. Voir Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Sandrine Lemaire, " Ces zoos humains de la République coloniale. Des exhibitions racistes qui fascinaient les Européens ", Le Monde diplomatique, août 2000 et Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Sandrine Lemaire, " 1931. Tous à l'Expo … ! Un événement oublié de la République coloniale ", Le Monde diplomatique, janvier 2001. Voir aussi : Nicolas Bancel, Daniel Denis, Youssef Fates (dir.), De l'Indochine à l'Algérie. La jeunesse en mouvements des deux côtés du miroir colonial. 1940-1962, La Découverte, Paris, 2003 et Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire (dir.), La fracture coloniale. La société française au prisme de l'héritage colonial, La Découverte, Paris, 2005. La ségrégation olympique a existé aux Jeux de Saint-Louis 1904 avec des Anthropological Days : 2 journées de compétitions diverses réservées aux hommes de races non blanches, Noirs, Philippins et Indiens, déjà utilisés sur place pour l'Exposition internationale (centenaire du rattachement de la Louisiane aux Etats-Unis).
[6] Agathe Larcher-Goscha, " Sports, colonialisme et identités nationales : premières approches du corps-à-corps colonial en Indochine, 1918-1945 " in Nicolas Bancel (et al., dir.), De l'Indochine (op.cit., pp.15-31) et, du même auteur, " Le sport et les identités corporelles au Vietnam : défis et enjeux ", communication orale au Colloque sur " Les identités corporelles au Vietnam d'hier à aujourd'hui : métamorphoses et diversités ", Institut d'Asie orientale, ENS-LSH, Lyon 14-15 mai 2007 : " Comme ses voisins européens, la France a été gagnée au XIXe siècle, notamment après 1870, par un modèle sportif anglais qui a inventé, nommé, institutionnalisé et codifié sous des formes compétitives inédites la plupart des sports que l'on connaît aujourd'hui : football, rugby, tennis athlétisme. Mêmes les anciennes activités pratiquées nationalement (cyclisme, boxe, escrime, tir, activités hippiques, jeux de combat, joutes nautiques…) furent influencées par les nouvelles manières et règles anglaises. La forte prolifération de 1880 à 1914 de sociétés, clubs, fédérations de sport et de gymnastique répondit en France, sur cette période, à plusieurs objectifs bien connus : patriotique et militaire face à l'Allemagne ; social, paternaliste et disciplinaire avec l'encadrement sportif du monde ouvrier ; ludique et hygiéniste avec l'idée vulgarisée d'une vertu intrinsèque du sport ".
[7] Robert Parienté & Guy Lagorce, La fabuleuse histoire des Jeux olympiques, Editions Minerva, Genève, 2004, 880 pages.
[8] Alexandre Leroi-Cortot, " Le Japon face aux JO : Jeux, Enjeux et Hors-Jeux " (Truyên Thông/Communications), Montréal, Canada, n°28 spécial JO 2008 de Pékin, été 2008).
[9] Park Seh-jik, président du COJO Séoul 88 : " le monde a surmonté de nombreux obstacles qui menaçaient notre bonheur. Nous sommes réunis, ici, tous ensemble, l'Est et l'Ouest, le Nord et le Sud, ignorant les barrières politiques et idéologiques qui nous séparaient. Nous inaugurons aujourd'hui une fête d'harmonie et de progrès que l'humanité espère voir durer longtemps ".
[10] 160 délégations étrangères, 9000 athlètes, des absents anodins (Cuba, Ethiopie), des pays africains indépendants en nombre et en force (Kenya en tête mais aussi Maroc, Sénégal, Djibouti) surtout en athlétisme, des pays révélés par leur lauréat (Antony Nesty du Surinam battant en natation l'Américain Matt Biondi-le-Magnifique !). Du jamais vu.
[11] Bùi Xuân Quang, " Football & Relations internationales. 2002 FIFA-World Cup Korea-Japan : Que la Fête (re)commence! " (Revue Juridique & Economique du Sport (RJES) n°63, Dalloz été/juin 2002:93-118. Le football a ainsi eu droit à une plate-forme technique exemplaire, véhiculant, par effet-zoom de ses grandes messes télévisées et médiatisées, une image positive. Tokyo et Séoul ont, bien sûr, intégré cette stratégie interne-externe d'image et de communication dans l'utilisation de l'Evénement sportif. Réussite, malgré tout, mitigée. Les dirigeants des deux pays organisateurs ont " boudé " les cérémonies d'ouverture à Séoul et de clôture à Yokohama. Les résultats, balle au pied, ont aussi surpris. Certes, une finale Japon-Corée n'est pas envisageable, mais une demi-finale Allemagne-Corée à Tokyo, a été très mal vécue : honorer à domicile un supposé moins fort que soi, même si le Brésil, vainqueur de la compétition, est un partenaire fiable de longue date sur d'autres plans. Même quand Chine et autres grandes puissances (Russie, Etats-Unis, Angleterre, France) sont éliminées de la course au titre. Mince consolation.
[12] Bùi Xuân Quang, " Coupe du monde de football 2002 : Alea … Foot, Fête, Flop ! " (Revue Juridique & Economique du Sport (RJES) n°64, Dalloz hiver/décembre 2002:58-98).
[13] Que ce soit l'extrême droite (Oklahoma City 1995), l'altermondialisme (Seattle 1999 contre Microsoft, symbole de puissance visible et invisible) ou " l'axe du Mal " ou la nébuleuse Al-Qaida, la liste des attentats contre les " intérêts " américains est longue et bien fournie. Ate-zawa, frapper au plexus à moindres frais, atteindre les points vitaux, là où cela fait le plus mal au système : des premiers attentats contre le World Trade Center (dès 1993) aux frappes sur les Twin Towers de New York (2001), chaque piqûre de rappel a amené escalade. Réponse strictement sécuritaire et non lecture intelligente en Afghanistan comme en Irak. " Atlanta sera l'endroit le plus sûr de la planète pendant les Jeux olympiques " : imprudent effet d'annonce avec, quelques jours avant l'ouverture des JO 1996, l'explosion en vol d'un Boeing de la TWA au départ de New York puis les morts et les blessés en plein centre ville au cœur des Jeux d'Atlanta. Jeux du mercantilisme échevelé (3 600 000 spectateurs et 10 millions de billets vendus) et de la lutte programmée contre dopage généralisé et corruption au sein du CIO.
[14] JO juste pour récompenser le pays ayant la plus forte proportion au monde de pratiquants sportifs : double record absolu d'audience (3,7 milliards de téléspectateurs et 36 millions d'heures d'écoute) et de fréquentation (5 millions de spectateurs au Parc olympique, 91% de taux de remplissage des stades loin devant les 82% d'Atlanta).
[15] Budget de 7 milliards d'euros, donc facture à régler mais succès populaire incontesté : 202 pays participants, 10 500 athlètes, et, 3 ans après les attentats du 11-septembre 2001, des Jeux de haute sécurité : budget de 1 milliard 200 millions d'euros, soit 4 fois plus qu'à Sydney.
[16] Autoroutes déjà construites ou promises, aéroports modernisé et un autre à créer, gaz naturel dans toute la ville, parc hôtelier de grand luxe, ouverture potentielle d'un marché de 1,3 milliard de consommateurs, slogans accrocheurs (" voir ce que la ville donne aux Jeux et ce que les Jeux donnent à la ville ", " puissance du peuple ", " puissance sportive ", " puissance industrielle ", " puissance financière ", soutien affiché de la diaspora chinoise et surtout du tycoon hongkongais Timothy Fok Tsun Ting, dont la ville doit revenir sous giron chinois en 1997. Troppo e stropiu
[17] Devant le CIO, Wu Shaozu, ministre des Sports, a irrité : " 300 millions de Chinois font régulièrement du sport et, depuis 1984, nous avons gagné 110 médailles olympiques, dont 36 en or. Nous ne sommes plus les malades de l'Orient et nous progressons à grands pas. La victoire de Pékin serait le symbole de notre maturité ". Mais, lapsus prémonitoire à propos de flamme olympique : " Nous n'avons pas encore réfléchi sur le nombre de volontaires qu'il nous faudra en 2000. Aux Jeux asiatiques de 1990, ils étaient 20 000. Mais s'il en faut un milliard … Si nous avons les Jeux, la torche sera portée par 300 millions de Chinois ". La torche refait parler d'elle en 2008.
[18] Deng Xiaoping mort en 1997 après avoir désigné les " petits Timoniers " à venir, Jiang Zemin et Hu Jintao, mais sans avoir vu Hong-Kong chinois
[19] En Chine, 3 priorités : adhésion à l'OMC, obtention des JO, non condamnation à la Commission des droits de l'homme de l'ONU. 2001 fait coïncider aussi désignation de la ville choisie pour 2008 et choix du successeur au président Juan Antonio Samaranch, 80 ans, non candidat à sa propre succession après trois mandats successifs, mais lorgnant sur un prix Nobel de la Paix et partisan de poids des Chinois : " les Jeux à Pékin laisseraient un héritage unique à la Chine et au sport ". Pour élire une ville, 10 requérantes puis 5 finalistes (Paris, Istanbul, Osaka et Toronto et Pékin favori). Les Jeux sont faits, en coulisses. Samaranch réalise pour ses poulains, à Moscou, un triplé parfait pour sa sortie après 21 ans de règne au CIO : JO Pékin 2008, Jacques Rogge à la tête du CIO et Montréal comme siège de l'Agence mondiale antidopage
[20] Est-ce la fin de l'olympisme en Asie ? Déjà, on voit mal un pays, autre que l'Inde, avoir les moyens - donc la volonté - de s'aventurer sur ce terrain : il est hors de question d'organiser des Jeux pour applaudir aux médailles des autres, surtout dans des sports où on ne peut briller. Par ailleurs, on ne voit que Kuala Lumpur, Singapour et Bangkok se mettre sur les rangs pour faire parler d'elles. Mais une campagne de candidature est longue et coûteuse (à la Une du Thai Post, août 2000 : " 1,2 million de dollars dépensés et la Thaïlande a perdu " (au premier tour). A moins que les villes ayant déjà connu les honneurs olympiques se piquent de nouveau au jeu …
[21] Roger Faligot, Les services secrets chinois de Mao aux JO, Editions Nouveau Monde, Paris 2008, 606 pages.