
(source : l'Equipe magazine numéro1162 4 septembre 2004)
« Le besoin de s’affirmer, l’ambition de se montrer le meilleur ;
Le goût du défi, du record, ou simplement de la difficulté vaincue ;
L’attente, la poursuite de la faveur du destin ;
Le plaisir du secret, de la feinte, du déguisement ;
Celui d’avoir peur ou de faire peur ;
La recherche de la répétition, de la symétrie, ou au contraire la joie
d’improviser, d’inventer, de varier à l’infini les solutions ;
Celle d’élucider un mystère, une énigme ;
Les satisfactions procurées par tout art combinatoire ;
L’envie de se mesurer dans une épreuve de force, d’adresse, de rapidité,
d’endurance, d’équilibre, d’ingéniosité ;
La mise au point de règles et de jurisprudences, le devoir de les respecter, la
tentation de les tourner ;
Enfin la griserie et l’ivresse, la nostalgie de l’extase, le désir d’une panique
voluptueuse» (Roger Caillois, Les Jeux et les hommes, 1958).
L’Asie, à l’évidence, est terre de paradoxes … Même en matière d’olympisme.
Plus d’un siècle après la rénovation des Jeux olympiques par le baron Pierre de
Coubertin, l’autre moitié du monde, malgré l’organisation par Pékin des JO 2008,
pense qu’elle n’a pas été choyée dans l’attribution de villes organisatrices (3
fois pour les Jeux d’été : Tokyo 1964, Séoul 1988 et Pékin 2008 et 2 fois pour
les Jeux d’hiver et au seul Japon : Sapporo 1972 et Nagano 1998). Seule
l’Afrique - à ce jour, pas encore à l’honneur - est moins bien traitée. Après
l’Océanie, Cinquième Continent, on va certainement faire place à l’Amérique du
Sud (après l’Amérique centrale) et au continent noir pour ne froisser personne.
Mais, à propos de Jeux non attribués pendant plus d’un siècle, l’Asie a
sentiment de n’avoir pas fait le poids aux yeux des instances gouvernant le
sport de masse mondial. Avant même que ne s’ouvrent les Jeux olympiques de Pékin
2008. Et, surtout, comment penser l’après Pékin 2008 ? Avec un pressentiment de
plus jamais à l’avenir. Petite musique, refrain connu, leitmotiv lancinant et
jingle irritant.
L’Asie aux Asiatiques : la formule a eu sa gloire. En politique. Mais, en sport,
à l’heure des bilans olympiques depuis un siècle, aucun Asiatique ne se
reconnaît subjectivement dans les champions couronnés. Fussent-ils meilleurs
nageurs australiens du monde, judoka japonais ou sauteur de haies chinois, voire
leveur de fonte turc d’Asie mineure. En individuel, l’Asie a même oublié avoir
fourni l’un des premiers lauréats asiatique survivant des Jeux rénovés, un
Pakistanais concourant sous les couleurs de l’Empire britannique : sa longue vie
misérable et sa récente disparition n’ont ému personne dans un pays plongé dans
les turbulences politiques (assassinat de Benazir Bhutto et élections
législatives mouvementées)(1) . En sports collectifs, rien n’est venu marquer
l’imaginaire et la mémoire populaires comme la victoire des footballeurs du
Nigeria (Atlanta 1996) ou du Cameroun (Sydney 2000) : cela a ouvert à ces deux
pays la route dans la compétition la plus relevée et la plus prisée, celle qui
fait rêver, celle qui est suivie par des milliards de spectateurs et de
téléspectateurs, la Coupe du monde de football. Coupes du monde et Jeux
olympiques se complètent, dès lors, miraculeusement. Alternativement tous les
quatre ans. Se suivant tous les deux ans. Pour ne pas se faire de l’ombre. Pour
marquer deux territoires, universel ou spécialisé, différenciés. Levain d’espoir,
à chaque session, pour tous les damnés de la Terre en quête de reconnaissance.
Champion du monde, c’est être le meilleur dans un seul domaine, dans un seul
sport, en un seul moment. C’est gagner sur rendez-vous : vainqueur momentané,
par le caprice du calendrier, des stades et des lieux, jusqu’au prochain
championnat. C’est attendu, et somme toute, vite oublié. Se mesurer à,
s’étalonner sur, s’évaluer par rapport, briller pour : règles communes pour
l’athlète ou l’équipe dans tout championnat. Mais qui prennent une autre
dimension et une autre saveur quand on parvient aux Jeux. Champion olympique,
c’est être dieu(x) du stade, tutoyer l’Olympe, être ceint(s) de lauriers
éternels lors d’une concentration simultanée et assumée des meilleurs d’une
génération, toutes disciplines confondues. Même si on ne renouvelle pas
l’exploit aux JO suivants. Intense ! Inouï ! Jusqu’à la fin d’une vie, des
temps... Entrer dans une autre galaxie. Faire partie des Immortels. Sous le
regard de la planète toute entière. A un rendez-vous rituel, mais sacralisé et
immuable. Caresser le rêve, s’y préparer de toutes ses forces, y être présent, y
figurer certes, mais exceptionnellement. Être unique. A un moment unique. Dans «
l’une des trajectoires les plus ardentes qu’un être humain puisse souhaiter
donner à ses vertes années » (Antoine Blondin). Être champion olympique est
inoubliable. Extraordinaire privilège glorieux, attaché à une personne ou à une
équipe, mais plus jamais remis en question désormais. Magique : cela fait
télescoper passé-présent-avenir. Comme un trait d’union sur Terre et dans
l’Histoire. Cela marque plus les temps à venir que d’éphémères leaders
politiques. Cela arrache un homme à tout ce qu’il a pu être l’instant d’avant. A
sa nationalité, à sa condition. Pour le faire appartenir à l’Humanité. Cela fait
grandir un pays. Cela l’impose et le fait respecter dans le monde entier. Marque
de crédibilité. Gage d’éternité. Symbole d’universalité.
L’Asie-continent, tout comme chaque nation asiatique, en quête d’élite et de
respect, n’a cessé de se regarder dans le miroir olympique. Pour les rendez-vous
manqués. Pour les médailles non glanées. Pour l’avenir incertain des prochaines
attributions. Qu’a fait l’Asie à elle-même, au monde ? A-t-elle démérité
sportivement, politiquement, symboliquement pour être si chichement dotée en
Jeux olympiques ? Seulement trois pays au tableau d’honneur, et encore trois
fois pour le seul Japon, si « nipponisé » et si « occidentalisé » aux yeux des
Asiatiques. Le Comité International Olympique (CIO) semble négliger la
mappemonde. Au point de confondre l’Asie avec l’Océanie (Jeux de Melbourne 1956
et de Sydney 2000). Au point d’inclure, pour les qualifications aux JO, des pays
qui ne sont même pas géographiquement en Asie (Arabie saoudite, Iran, Irak et…Turquie)
: méfiance envers la poudrière moyen-orientale ? Ou valorisation de la seule
Asie utile et fréquentable par sa façade Pacifique (Chine, Corée, Japon) ? En
oubliant l’autre géant, l’Inde. En tenant à l’écart dragons et tigres émergents
(Indonésie, Malaisie, Philippines, Taiwan). En gardant dans l’anonymat collectif
toute la Péninsule indochinoise (Birmanie, Thaïlande, Cambodge, Laos, Vietnam).
A quand des JO à Singapour ou à Ceylan ou en Asie centrale ? Les choix
olympiques ont souvent confondu langage diplomatique et langue de bois politique
pour justifier le convenant, le convenable et le confortable de l’entre-soi
politiquement correct. Au point de faire surgir, tout au long d’un siècle, un
sentiment d’exclusion des Jeux pour l’Asie. Aujourd’hui s’est écrit hier.
Pourtant, les symboles olympiques, adoptés et codifiés aux Jeux d’Anvers 1920,
ont tout de suite parlé aux humains des cinq continents dans leur universalité.
Le drapeau blanc, synthèse de tous les drapeaux nationaux, hissé à la meilleure
place dans l’arène sportive du pays organisateur, flottant les Jeux durant,
descendu du mât d’honneur et transmis au récipiendaire suivant, symbolise tous
les pays et fait primer le sens universel sur tous les nationalismes. Les
anneaux olympiques entrelacés, présents à l’esprit de tous, expriment, par leur
placement et par leurs couleurs, les espoirs des cinq continents : bleu pour
l’Europe, jaune pour l’Asie, noir pour l’Afrique, vert pour l’Océanie et rouge
pour les Amériques. Tous différents mais égaux. D’où spectacle et audience
télévisée mondiale garantis pour les cérémonies d’ouverture et de clôture des
Jeux. Afrique et Asie, mentionnées dès le départ, s’étonnent donc d’avoir été si
parcimonieusement - ou pas du tout - honorées dans l’attribution des festivités,
tous les quatre ans. Africains et Asiatiques ont glané des titres olympiques
depuis les tout premiers JO.
L’Inde s’est jointe au CIO dès 1900, le Japon en 1912 et la Chine en 1932. Bien
avant leur indépendance formelle et reconnue internationalement. Alors pourquoi
un tel ostracisme ? A cause des turbulences coloniales avec les puissances
tutélaires européennes ? A cause de l’instabilité politique locale ou globale? A
cause de la pauvreté de ces nations émergentes, nouvelles venues sur la scène
publique mondiale ? Du succès financier non garanti ? Du nombrilisme euro-centré
? Du favoritisme anglo-saxon ? Réponses souvent compassées, dilatoires ou
embarrassées : les exclus ont lu, à leur façon, la devise « l’essentiel est de
participer »(2) . Pourquoi avoir privé si longtemps l’Afrique, l’Amérique du Sud et
l’Asie du sortilège magique et enchanteur de la flamme olympique ? Certes, les
JO n’ont jamais arrêté les catastrophes en Europe et ailleurs. A preuve les deux
conflagrations mondiales, les guerres civiles et les conflits de décolonisation.
Mais, à partir de la décennie 1970, l’Afrique et l’Asie - tout comme l’Amérique
du Sud - considèrent mériter plus et mieux.
Les Jeux sont à l’image des hommes qui les gouvernent. Quels plus beaux emblèmes
que la flamme et le relais de ceux qui la portent, messagers de paix et d’espoir
? Flambeau allumé au berceau des Jeux antiques et modernes, transmis, de coureur
en coureur, au bout de bras nus et pacifiques jusqu’au stade choisi pour cadre
des Jeux. Précaire et précieux, quel plus beau symbole de l’universalité des
Jeux et de la fraternité des peuples, de la solidarité des hommes ? Flamme
vacillante mais indispensable, « signal et veilleuse des Jeux olympiques », «
caution toute chaude de la culture universelle » (A.Blondin). Signe de la paix
des temps, quand guerres et conflits n’allument pas d’autres incendies plus
dévastateurs que les luttes sans merci, les rivalités chauvines et les exploits
sportifs des dieux du stade. Et pourtant… en 1916, en 1940, en 1944 ou en
d’autres occasions (Munich 1972, Moscou 1980, Los Angeles 1984, Atlanta 1996),
la folie des hommes a fermé les portes des Jeux à l’espérance et à la fraternité
universelles. Citius, Altius, Fortius : plus loin, plus haut, plus fort. Mais à
quel prix !
Depuis les Jeux rénovés de 1896 avec une charte, des principes et l’ouverture
universelle promise au monde sportif, même les pays encore sous dépendance
étrangère se sont mis à rêver. Au jour de leur libération nationale. Au jour de
leur intégration dans les grandes organisations internationales. Politiques
et/ou économiques, bien sûr. Mais surtout sportives. Car ces grands forums sont
les premiers à ouvrir leurs enceintes aux nouveaux Etats. Cercles moins
conditionnels que d’autres. Cénacles plus souples sur le droit d’entrée. Plus
conviviaux. Plus « fraternels ». En être. Pour exister. Pour se prouver à
soi-même qu’on est capable de figurer sur l’échiquier international.
Les Jeux olympiques modernes répondent à ces vœux. L’olympisme a épousé les
circonvolutions du XXe siècle. Au début, élire une ville à l’organisation s’est
fait dans l’improvisation et dans la camaraderie sélective. Les villes
candidates n’ont pas été légion et les organisateurs peu enthousiastes à
rivaliser avec foires commerciales, expositions internationales et universelles
se déroulant en même temps que les Jeux (Paris 1900, Saint Louis 1904, Londres
1948). La délocalisation hors d’Europe a été inimaginable, longue et difficile.
Désigner la ville accueillant les Jeux olympiques n’a été enjeu stratégique qu’à
partir des années 1960. Quand la guerre froide a laissé place à la détente, à la
multiplication des guerres non généralisées, à la bipolarisation du monde, à la
course à l’influence et à la notoriété. Quand le sport est monté en puissance
dans toutes ses implications, technique, idéologique, politique, commerciale,
financière, médiatique, planétaire. Localisation et globalisation ont fait sens
dans cette mondialisation de l’olympisme. Insouciance et esthétisme ont laissé
place à passion et intérêt. Evolution des opinions politiques et révolution des
techniques de communication (son, image, presse, radio, télévision, diffusion
satellitaire, sponsoring, marketing) ont marqué le passage de l’amateurisme au
professionnalisme. Et il faut toujours compter avec les marchands du temple.
Toujours plus ! Gigantisme pour marquer les esprits. Argent, nerf de la guerre
et de la paix. Propagande et publicité.
Grandes, moyennes et petites Puissances, à l’échelle du monde, vont réclamer de
participer au festin olympique. Participer pour exister, prendre date. Laisser
empreinte au présent, poser marque pour l’avenir et léguer trace pour
l’Histoire. Influer ne suffit plus. Dominer. Peser de tout son poids et façonner
sa puissance. Paraphrasant Clausewitz : le sport est le politique continué par
d’autres moyens. Etaler vouloir faire, savoir faire, pouvoir faire et flair
faire. Richesse, opulence, compétence, excellence : on est passé de l’événement
sportif pur à l’image de marque d’une ville, d’un pays par la spectacularisation
des défis sportifs et des enjeux nationaux. Signal de renouveau, signe
d’émergence, de présence, de conquête, de créance. Obtenir les Jeux olympiques
pour confirmer tout cela à la fois. Tous les présidents du Comité International
Olympique, de Pierre de Coubertin à Jacques Rogge, en passant par Avery
Brundage, Lord Killanin et surtout Juan Antonio Samaranch, ont participé, chacun
à sa manière et selon sa gouvernance, à cette mutation des pratiques et des
mœurs olympiennes. Les nations asiatiques ont eu, dans le passé, à souffrir de
leur statut de pays sous tutelle coloniale/étrangère ou de leur condition de
puissance prédatrice (Japon en Mandchourie et en Asie de l’Est dans l’entre-deux
guerres), de pays divisés (Chine, Corée, Vietnam), de nations malheureuses.
L’Asie, aux indépendances difficiles et tardives, a ainsi eu retard en Olympie(3) .
Cette justification ne lui suffit pas, ne lui convient plus.
L’équation olympique est pourtant évidente et simple au départ. Elle se
décompose en quatre temps : Participer/Candidater/Organiser/Espérer. Normalement
accessibles à tout pays comme à toute ville souhaitant accueillir les Jeux. Ce
qui est normal pour l’Europe, l’Amérique ou l’Océanie l’a été peu pour l’Asie et
pas pour l’Afrique. Participer ? Oui… mais selon le bon vouloir du CIO ou de son
président, pour des raisons politiques, économiques et diplomatiques
claires-obscures. Candidater ? Plus facile à vouloir qu’à faire. Organiser est
casse-tête chinois : on se prend parfois à regretter - avant, pendant, après -
d’avoir hébergé les Jeux. Comme pour Montréal 1976. Même en cas de succès
populaire et médiatique : la f(r)acture budgétaire divise, pour longtemps, pro
et anti-Jeux. Espérer, donc recommencer, devient alors un pourquoi pas. Entre
jeu et chandelle. Chat échaudé craint…
La situation géopolitique de l’Asie a joué en sa défaveur en raison des aléas de
la colonisation/décolonisation, de la guerre froide, de la détente, de la
rivalité des puissances occidentales, de la pensée unique. D’où la situation
très particulière de l’Asie. Souvent nominée, parfois désignée (Japon pour les
JO 1920). Toujours empêchée (Japon pour les JO 1940). Jamais élue, jusqu’aux
premiers Jeux olympiques attribués à ce continent avec Tokyo 1964. Double
handicap : au niveau des hommes, des athlètes appelés à concourir avant les
indépendances sous d’autres identités nationales que la leur, et au niveau des
Etats et des villes non encore validés internationalement. Comment, sous le
maillot des colonisateurs, librement participer à une compétition «olympique»
universelle sans se trahir, sans trahir ? L’Histoire a eu du mal à rattraper
l’événement. Comment revendiquer l’organisation des Jeux dans les colonies alors
que les villes candidates dans les métropoles se battent férocement pour se les
voir attribuer : Saigon ou New Delhi ne pèsent pas lourd face à Paris et
Londres. Pékin, Séoul ou Tokyo – jusqu’à récemment – ne peuvent être
privilégiées par rapport à Berlin, Rome, Atlanta, Montréal ou Mexico. Respect «
obligé » des hiérarchies mondiales. Ecume des temps accompagnant l’olympisme.
Les Jeux sont aussi à l’image des époques traversées. L’œcuménisme olympique (4)
autour de Pierre de Coubertin et de son œuvre sportive ne peut occulter une
lecture plus approchée et plus dialectique de l’environnement politique,
économique, social, culturel et idéologique des XIXe et XXe siècles en Europe et
dans le monde. La bipolarisation de la scène internationale, dans ses multiples
entrecroisements, a existé entre nations établies (France, Grande-Bretagne) et
nations tardives (Italie, Allemagne), entre puissances coloniales (have) et
puissances moins bien nanties (have not), entre pays encore ruraux et pays
industrialisés, entre métropoles et colonies. Ceci n’a pas été sans conséquences
dans le surgissement des convictions, des polarisations, des options, des
conduites individuelles et collectives, dans la guerre comme dans la paix,
pendant plus de cent ans. Les travaux historiques récents inclinent à ne plus
verser dans l’hagiographie systématique pour voir combien le sport -
construction sociologique - a connu aussi les variations de l’air du temps, de
l’esprit du siècle, de la pensée dominante, de tous les ismes inventés et
pratiqués durant cette période. L’Europe - au centre du monde - a connu les
nationalismes triomphants, les rivalités et les déchirements politiques, les
conflits internes, les replis identitaires frileux comme les projections
civilisationnelles généreuses. Elle a été le creuset de l’idéologie briandiste
de la paix comme de la course à l’abîme de l’entre-deux-guerres. Elle se garde
l’excuse, en olympisme, de n’avoir pensé qu’à elle-même, ses alliés et ses amis.
La mise entre parenthèses olympique (1896-1964) de continents entiers comme
l’Asie ou l’Afrique s’inscrit dans le fait dual et asymétrique des relations de
l’Europe avec le reste du monde, de dominants-dominés, de colons-colonisés, de
Blancs-Non Blancs. Rien ne sert de le cacher. L’idée olympique, née dans la tête
d’un Français européaniste et universaliste, porte la marque de toutes ces
contradictions sociétales, de toutes les pressions assumées pour la mener à
bonne fin. Comment expliquer cet apartheid sportif dans l’Olympie autrement que
par la difficulté des Européens, des Occidentaux de vivre l’Altérité dans toutes
ses dimensions et par le complexe intériorisé des « indigènes » encore sous
tutelle ? Comment ne pas voir que le sport (ou les sports) a (ont) été compromis
consensuel et exutoire décalé de sociétés en recherche d’affirmation comme de
solidarisation nécessaire ? Le moment olympique est fonction de la maturation
des esprits et des sociétés concernées : il est la photo arrêtée du mouvement
brownien d’un monde en quête d’équilibre(s). A inventer, dans le temps comme
dans l’espace, pour pouvoir vivre ensemble, pour respirer ensemble en humanité,
dans une fin de XIXe siècle se cherchant encore. Les balbutiements du mouvement
olympique, dans ses essais - et ses erreurs -, portent la marque de tout
paradoxe. L’idéal coubertinien de convier hommes et femmes de toutes races, de
tous continents à un rendez-vous sportif et festif est, comme toute utopie, une
bonne idée, mais dure encore à réaliser.
Une explication là où on l’attend peu… Peut-on imaginer que des hommes ou des
femmes, de races et de couleurs autres, dominés jusque-là par des Blancs,
ramenés en Europe comme curiosités ethnologiques, montrés jusque dans leur
intimité de vie dans foires commerciales et expositions universelles tout au
long du XIXe siècle puissent rivaliser, dans une enceinte sportive, à l’égal de
leurs maîtres et de leurs protecteurs (5)? . Il faut du temps au temps pour imposer
confluence des idées, convergence des volontés et concordance des hommes. Pour
être enfin mûr et ensemble mature. D’un bout à l’autre de la Terre. Assumer la
différence avec l’Autre. La valoriser. Non la dénier ou la combattre : la
compétition doit être loyale, égale pour tous et devant tous.
Cette idée-là va mettre longtemps à pénétrer et à s’affirmer dans les esprits
humains. Pas encore au temps des rivalités coloniales, du partage du monde entre
puissances européennes au Congrès de Berlin 1885. Pas encore en 1905, à la
bataille navale de Tsushima, où la flotte japonaise a taillé en pièces l’armada
impériale russe. L’image a marqué les esprits pour longtemps : blanc et jaune
d’œuf mis ensemble donnent du jaune. Pas encore à la veille de deux Guerres
mondiales. Pas encore à l’heure de l’émancipation des peuples. Pas encore quand
le Japonais Oda a décroché, dès 1928, la première médaille d’or au triple saut
ou quand Miyazaki a triomphé en 1932 sur 100 mètres nage libre. Ni quand
l’algérien El Aouafi a gagné, sous couleurs de la France, le marathon des Jeux
d’Amsterdam 1928, bien avant le franco-algérien Alain Mimoun, enfin victorieux
sur la même distance à Melbourne 1956. Encore moins quand Hitler a refusé de
saluer - au nom de la supériorité de race - l’immense exploit de Jesse Owens,
quadruple champion noir américain, exemplaire de dignité et de vertu. Pour tout
cela, l’idéal olympique, dans ses choix de villes désignées, en a pâti.
Plus : il a encore fallu, en ces temps-là, préparer les corps et les esprits à
l’épreuve. Epreuve physique puis sportive. L’art, sous toutes ses formes - de la
peinture à la littérature, en passant par le divertissement, par le biais de la
couleur de peau, par l’exotisme, et dans toutes ses manifestations
avant-gardistes - a montré la voie pour « enlargir » les représentations
mentales et intellectuelles de l’altérité, au niveau individuel et collectif.
Corps physique et corps social ont eu besoin du « corps-à-corps »(6) politique de
la colonisation et de l’émancipation des peuples pour découvrir, plus longtemps
et plus difficilement dans les mentalités, l’arbitraire du préjugé racial et
l’ineptie du jugement discriminatoire dans la création artistique ou dans la
performance sportive. Découverte de la beauté par la mise à nu esthétique et
sportive des corps (masculins et féminins, en métropole comme dans la colonie),
conquêtes des trophées sportifs par des non Occidentaux, starisation des
artistes et des vedettes de couleur (athlétisme, boxe, music-hall, cinéma, jazz)
ont constitué une avancée plus conséquente pour les sociétés que les
oscillations politiques ou les appétits géostratégiques des gouvernants.
Fraternité des armes, camaraderie des races dans les tranchées et souffrances
humaines identiques dans les combats des deux guerres mondiales ont ouvert la
brèche dans les consciences. La reconquête des indépendances, même par la
violence guerrière pour les sociétés, même par l’excellence intellectuelle ou la
concurrence professionnelle des individus, a été un bon révélateur de réalités
sociétales, en Occident comme en Orient, pour dépasser les représentations
valorisantes ou infériorisantes de l’Autre.
Le mouvement olympique a ainsi accompagné, par la pratique généralisée du sport
sur tous les continents chez l’individu des deux sexes comme pour la masse,
l’inversion mentale des replis frileux. Puis reproduit, dans ses ouvertures
successives, la longue marche des identités corporelles
(reniement-renaissance-reconnaissance du soi), la révolution culturelle des
identifications nationales (Etat valorisé à travers les performances
personnelles), au rythme de la colonisation-décolonisation et de l’olympisation
d’entités (Etats, villes) jusque-là marginales. Attribut de la divinité du
Soleil Amateras dans la civilisation japonaise, le miroir olympique est la porte
d’entrée, comme chez Lewis Carroll, vers d’autres mondes. Mais « les miroirs
feraient bien de réfléchir un peu avant de renvoyer les images » (Jean Cocteau)
Enfin en Asie ! Voilà ce que se sont dits les Asiatiques. Tokyo a été désigné
lors de la 35e session du CIO à Berlin durant les Jeux d’été de 1936, et Sapporo
à Varsovie en 1937 pour organiser Jeux d’été et d’hiver en 1940, consacrant la
puissance du Soleil Levant pour son impeccabilité organisationnelle. Commémorer
ainsi dans le faste le 2600e anniversaire du couronnement du premier empereur
japonais, Jimmu-Tenno, c’est confirmer le Dông Du (aller vers l’Est, au lieu de
se tourner vers l’Occident) qui a tant séduit intellectuels et nationalistes
asiatiques au début du vingtième siècle.
Sauf que… Dès 1931, le Japon a confirmé ses prétentions expansionnistes à la
Grande Asie et à la Sphère de Coprospérité en envenimant les rivalités
sino-japonaises, en occupant Moukden (1931), en créant l’Etat fantoche du
Mandchoukouo (1932), en envahissant à partir de 1937 la Chine. Les protestations
de la Société des Nations en 1932 comme des grandes puissances et de la
communauté internationale en 1937 n’ont guère ému un CIO attaché à promouvoir la
« paix olympique » en Asie. On en vient aux menaces de boycott par l’Agence
britannique d’athlétisme, puis aux démissions au sein de l’Association olympique
américaine, enfin à demander au Japon de fermer l’exposition envisagée avant les
Jeux. Rétorsions créant un précédent pesant toujours sur l’olympisme : pas de JO
en temps de crise majeure.
La suite du feuilleton catastrophe est connue. Déjà en juillet 1938, Tokyo a
annoncé renoncer à ses ambitions sportives pour les reporter sur ses conquêtes
territoriales en Asie de l’Est. Le CIO a joué la montre, offrant comme porte de
sortie à Helsinki ou à Londres de prendre la place de Tokyo, et à Oslo ou à
Saint-Moritz puis à Garmisch celle de Sapporo. D’hésitations en contrepieds, la
Guerre mondiale s’est installée, noyant le sport dans la tempête des armes :
l’armée allemande est entrée en Pologne le 1er septembre 1939, Berlin a fini par
se retirer de l’organisation des Jeux d’hiver de Garmisch le 25 novembre et
l’URSS a envahi la Finlande le 30 novembre 1939. Les Jeux de 1940 n’ont pas eu
lieu. The show must go on : le CIO, réuni en juin 1939 à Londres, a attribué les
Jeux d’été 1944 à… Londres et ceux d’hiver à Cortina d’Ampezzo. La conflagration
mondialisée a eu raison aussi des Jeux de 1944. Le Japon, meurtri par le feu
nucléaire en août 1945 et ensuite par l’occupation américaine de son territoire,
va refermer provisoirement le dossier olympique en Asie. Mais il a ouvert, dans
la conquête comme dans la défaite et, pour longtemps encore, des contentieux
politiques et symboliques avec tous ses voisins. Contentieux ne facilitant pas
la réconciliation de tous autour de l’olympisme.
Premier en Asie : pour le Japon, ce qui est promis une fois ne doit plus être
perdu. Avec le goût intact d’en remontrer au monde entier à la prochaine
opportunité. Effacer, en Olympie, l’affront fait au Soleil Levant, donc à
l’Asie. Y penser toujours, n’en parler jamais. Exclus, comme l’Allemagne, des
Jeux après la seconde Guerre mondiale, le Japon a réintégré le CIO dès 1951.
Tout naturellement. Avec la normalité nationale et la puissance économique
retrouvées dans les années 60, il est reparti à la conquête de l’organisation
des Jeux olympiques sans jamais se décourager. Melbourne, pourtant si éloigné
des lieux de décision olympique, a obtenu, avant lui, les Jeux dans l’hémisphère
Sud, pour la première fois en 1956 ? Bravo à l’Australie ! Chaque continent a
alternativement sa chance en Europe et hors d’Europe. En 1955, lors de la 51e
session du CIO à Paris, Rome préférée à Tokyo pour les JO de 1960 ? Pas grave !
Nullement décontenancé d’être éliminé dès le premier tour de scrutin à Paris,
Tokyo a méticuleusement et minutieusement préparé son dossier pour la 55e
session du CIO à Munich (25-28 mai 1959). Lobbying et séduction ont été mis en
œuvre dès 1958 à Tokyo où « les cardinaux du sport » ont été royalement traités
et impérialement impressionnés dans la capitale japonaise. Petits cadeaux et
grands travaux décisifs : pour bien préparer la XVe Olympiade, des Jeux
asiatiques accueillis en 1958 à Tokyo avec réussite et magnificence. Atout
indiscutable aux yeux du CIO et propédeutique indispensable pour tout candidat
organisateur potentiel. Barre placée de suite très haut, trop haut pour les
rivaux asiatiques.
On sent un pays et un peuple derrière la ville désignée, sublimés par l’enjeu
national et international. Pour la première fois, toute l’énergie d’une nation
est au service du sport et de l’olympisme en bouleversant les infrastructures et
les mentalités, mais pour les moderniser. Sans dénaturer le cœur, la raison,
l’esprit, l’âme. Mariant tradition et high-tech, pour mieux respecter
l’environnement. Vendant au monde le secret de l’excellence du Japon et de sa
fortune au XXe siècle : miniaturiser et trans-former. Faire le maximum avec le
minimum, réussir là où les autres n’y sont pas, ou pas encore (informatique,
communication, transmission, matière grise et non matière brute). Si conforme à
la sagesse orientale : rond en rondeur, long en longueur sous nécessité.
S’adapter pour mieux rebondir. Cultiver qualité et habileté. Conjuguer rectitude
et vertu. Jamais le small is beautiful n’a pris autant de sens. Pas gâté, le
Japon, par Dame Nature (séismes, typhons, climat dur), pas de pétrole, pas de
matières premières ? Energie, discipline, talent, créativité ! Sans oublier la
beauté et l’esthétique transmises depuis des générations et reconquises dans la
modernité.
Certes, tout n’a pas été parfait. Recevoir le monde entier chez soi oblige à
quelques acrobaties voyantes : urbanisme clinquant, bétonnage, gigantisme des
cités, rutilance de nouveau riche ? So what ? Ce qui a fait la marque de
fabrique éternelle du pays est sauvegardé et comme mis en écrin par les nouveaux
acquis : succès indéniable. Vingt ans après Hiroshima et Nagasaki, le Japon est
de nouveau debout, présent, convivial. Offrant, pour la première fois, sous la
loupe de la télévision aux yeux du monde entier, la réussite programmée, aboutie
et assumée. Le monde olympique n’a pas eu à regretter cette première incursion
en Asie. Bien avant de mettre les pieds sur la Lune pour voir la beauté, l’unité
et l’unicité de notre Planète, les premiers Jeux olympiques à l’est du globe ont
fait (re)découvrir à l’Humanité la face cachée, ignorée, voire dédaignée jusque
là, de la Terre. Dès 1964, le monde sportif, et avec lui le monde entier dans
toutes ses dimensions et ses résonances, a retrouvé complète rotondité,
véritable format et circularité partagée. L’être humain, dans toutes ses
équations de vie et sous toutes les latitudes, exprime les mêmes besoins, les
mêmes intérêts - parfois complexes et contradictoires - pour retrouver les
valeurs partagées : existence, exigence, excellence. En attente de les mettre en
œuvre, si on lui en donne l’opportunité. Après « l’occidentalisation du monde »,
le temps de son « orientalisation » a sonné pour se rééquilibrer.
Loin des clichés réducteurs (péril jaune, pays-atelier, fourmilière humaine,
Orient compliqué), Japon et Asie ont démontré ce qu’ils peuvent apporter à tous,
même dans la différence, avant l’universalité. Il suffit de jeter un regard
autour de soi, dans son environnement proche comme lointain, pour constater le
formidable bond en avant impulsé par le Soleil levant : technique, technologie,
information, production, reproduction, image, son, divertissement, mode, loisir,
transport, consommation, arts. Le monde en a rêvé, Nihon/Japon l’a fait. En
attendant la Corée du Sud et la Chine. Et à leur suite, tigres et dragons
devenus Nouveaux Pays Industrialisés (NPI), puissances émergentes bientôt
confirmées. A chaque étape, invention différente, surprenante, exotique parfois,
mais pragmatique, nécessaire, humaine. Ingéniosité, ingénierie, inventivité
magnifiées quand l’intelligence est vouée à l’Humanité. Différence respectée et
mixage accepté des cultures, parfois dans la douleur, et non clash de
civilisations hâtivement annoncé. A l’Est comme à l’Ouest. Le rayonnement
européen explique l’eurocentralité du monde connu dans l’Histoire moderne et
contemporaine. Miracle japonais, réveil asiatique, et rêve américain ont façonné
le dernier siècle pour le projeter vers l’ère du Pacifique, océan du futur.
Avant le prochain essor africain. Cinq anneaux réunis sous la même bannière et
dans la même unité ? Du rêve olympique d’hier à la réalité de demain. Pour tout
cela, Tokyo 1964 n’a pas seulement été sport et Jeux : date césure désormais
incontournable.
Autres symboles de l’impact sur la conscience humaine de ces premiers Jeux
olympiques au Japon et en Asie. 100 000 personnes ont, ce 10 octobre 1964,
accueilli dans le stade olympique la flamme portée par un jeune athlète de 20
ans, né le 6 août 1945, quelques minutes après la chute de la première bombe
atomique sur Hiroshima tuant plus de 150 000 personnes. Dans le recueillement
général, la cérémonie d’ouverture a commencé, retransmise en Mondovision, en
hommage aux victimes et en appel au plus jamais ça : de-ci de là, quelques pays
vont encore, de par le monde, procéder à des essais pour se prouver à eux-mêmes
leur existence mais la meurtrissure nucléaire infligée au Japon et à l’Homme ne
s’est plus reproduite. Au mât de 15,23 m, distance franchie au triple saut par
le premier médaillé d’or japonais, le drapeau olympique, conçu par Yusaku
Kamekura et mesurant exactement 15,23 m, est hissé. Emblème simple et épure
émouvante des JO : disque rouge sur fond blanc - drapeau national - et TOKYO
1964 encadrant cinq anneaux olympiques symbolisant respectivement les cinq
continents. Sur tous les stades et durant tous les JO, des tribunes - toujours
remplies - sont réservées pour accueillir enfants et handicapés. Précédent
désormais respecté et conforté bientôt avec la création des Jeux paralympiques.
Pour la place donnée à la différence, Tokyo 1964 a bien mérité de l’olympisme.
Les jeux olympiques d’hiver vont, en conséquence, être attribués au Japon par
deux fois : Sapporo 1972 et Nagano 1998.
Autre image inoubliable. Si les Jeux de Rome 1960 ont été le « chef d’œuvre
italien »(7) , les cérémonies protocolaires des Jeux de Tokyo ont introduit dans la
geste olympique deux précédents : à la perfection impeccable de l’ouverture avec
l’arrivée et l’allumage de la flamme dans la solennité du stade en présence des
athlètes et des officiels va succéder la « grâce » de la clôture quand, sur
place et dans le monde entier, on voit décliner cette même flamme, appelée à
renaître ailleurs, dans un joyeux au revoir, charivari entremêlant musique et
couleurs de tous les continents, monôme fraternel brassant champions célèbres ou
anonymes. Les Jeux ne sont donc pas uniquement réussite technique, vitrine
technologique et patrimoine infrastructurel. Il flotte toujours sur les Jeux
olympiques un autre parfum que sur une Coupe du monde de rugby ou de football :
mémoire, éternité.
Cela fait presque oublier les performances sportives de Tokyo 1964. Tant la
scène internationale de l’époque est agitée : schisme sino-soviétique, première
bombe A chinoise, trois Soviétiques dans l’espace dans la même capsule Voshkhod,
drames de la décolonisation, crise Cuba-Etats-Unis, et surtout interminable
guerre du Vietnam. Malgré cela, le Japon a présenté, chez lui, la plus
importante délégation sportive de son histoire avec une moisson de médailles
inégalée, prenant la troisième place derrière les Etats-Unis et l’Union
soviétique. Deux faits marquants : la victoire en judo toutes catégories du
Hollandais Anton Geesink, un non-Japonais sur le sol japonais (défaite vécue
comme catastrophe nationale mais rappelant au monde sportif et non sportif que
l’exploit impossible est possible) et le succès japonais arraché sur l’ennemi
soviétique par les « magiciennes de l’Asie » en volley, sport désormais
populaire dans l’Archipel comme dans le reste du continent. Le Japon a ainsi son
mot à dire dans le contentieux territorial nippo-soviétique sur les Kouriles.
Même en pleine guerre froide, le sport, bien utilisé, est aussi performant que
le politique.
Cette troisième place du Japon derrière les super Grands de l’époque en dit bien
plus qu’on ne croit(8) . Pour mériter son véritable rang dans le monde, le Japon
s’y est préparé dès 1885, quand Fukuzawa Yukichi a exhorté son pays à « quitter
l’Asie pour rejoindre l’Occident ». Dans tous les domaines et pas seulement en
sport. L’ère Meiji (après 1868) puis l’ère Taïsho (après 1912) ont mis
l’Archipel à l’heure universelle : l’histoire de la participation japonaise aux
JO se confond avec celle de son insertion politique régionale et internationale.
D’abord être la puissance respectée en Asie, ensuite rattraper et dépasser si
possible les vieilles Puissances occidentales industrialisées, pacifiques et
sportives. La participation japonaise aux premiers Jeux a été discrète, glanant
ici et là quelques médailles jusqu’aux JO de Los Angeles 1932. Pour s’étoffer
ensuite, notamment à Berlin 1936 (179 athlètes, l’une des plus importantes) et
ne plus décliner. Et là, leçon tout de suite retenue, quand la radio nationale
NHK a retransmis en direct, malgré la distance, les exploits des « dieux du
stade » : seuls des athlètes surentraînés ont droit à la gloire des podiums. Les
rendez-vous olympiques manqués ultérieurement en 1940 et 1944 (conflagration
mondiale), 1948 (Londres arrivé trop prématurément) ont redonné goût à
participer. Timidement à Helsinki 1952, mieux à Melbourne 1956, puis bien à Rome
1960. Exploits sportifs et croissance économique signent le crédit politique
retrouvé. La recomposition des équilibres mondiaux après 1945 a ainsi réorienté,
intérieurement et extérieurement, les priorités nipponnes. Différemment. Mais
avec constance.
Maître mot : redressement national. Dans cette récréation sportive-recréation
stratégique du monde de l’après-guerre, sport et Jeux olympiques sont, entre
autres, une scène plus intéressante que les enceintes diplomatiques pour
reconquérir la fierté nationale, à défaut d’une indépendance pleine. Tokyo n’a
pas oublié que sa participation aux JO 1936 a aidé le CIO à passer l’éponge sur
les errements politiques nippons. Il faut faire bonne figure sportivement tant
que le Japon n’a pas retrouvé place sur la scène mondiale. Mais obligatoirement
mettre en concordance politique économique, culturelle et sociétale pour être
présent autrement aux grands rendez-vous. Encadrement politique et contrôle
social, hérités de l’ère Meiji, vont être progressivement atténués. Gymnastique
généralisée, formation pré-militaire, arts martiaux, marginalisation des sports
individualistes occidentaux, idéologie compétitive patriotique, soumission et
communion, obéissance, sacrifice et self-control sont réorientés. Défaite
militaire et occupation du sol national ont mis fin aux ambitions militaristes
et impériales pour convertir celles-ci à d’autres champs non moins porteurs :
diplomatie coopérative pour être dans le « bon camp » occidental, excellence
scientifique et technologique, prospérité économique.
La bipolarisation du monde de la guerre froide fait ainsi intérioriser des choix
douloureux (armée nationale interdite, parapluie nucléaire américain, géant
économique, nain politique). Mais le Japon y a trouvé normalisation
internationale, démocratisation interne, audibilité et audience partout. Les
médailles olympiques obtenues à Rome 1960 signent cette confiance retrouvée, en
corrélation avec le prodigieux redécollage économique. Les enfants des
programmes de gymnastique radiophonique collective, arrivés à maturité, font
triompher les couleurs nipponnes en gymnastique artistique et en judo. Le
processus centenaire de modernisation à l’occidentale est arrivé à terme. 1962
inaugure la période de haute croissance jusqu’en 1972, facilitant ainsi la
régulation politique, économique et sociale de l’Archipel. Les gigantesques
travaux publics, en prévision du méga événement JO, ont pédagogiquement intégré
le risque sismique naturel. Pour appeler, partout ailleurs, à de nouvelles
prises de conscience architecturale. Le Shinkansen, train à grande vitesse, a
installé au Japon un étal technologique d’excellence dont les produits -
matériels comme culturels - vont séduire pour des décennies encore. Le «
marchand de transistor » raillé par le général de Gaulle, devenu séduisant
modèle de développement, a imposé son marché à ciel ouvert de nouveauté, de
qualité, de luxe où viennent s’approvisionner petits et grands de la planète.
Vitrine pérenne vaut mieux que foire commerciale ou exposition temporaire :
merci donc à l’olympisme.
On revient là au paradoxe annoncé au début. 1964 et les JO au Japon, c’est à la
fois happy end et boarding to no where : fin d’une belle histoire et
embarquement pour l’inconnu. Lever de rideau sur une nouvelle pièce. A jeux de
rôle multiples. Pour le Japon, la réussite olympique a servi de rebond pour
réintégrer politiquement une région très sous-développée. L’Asie de l’Est, avec
une Chine léthargique, ébranlée par la Révolution culturelle et attendant la
mort de son Grand Timonier, avec une Péninsule coréenne divisée et rivale, et
avec d’autres voisins proches incommodes (URSS et Etats-Unis) a aiguisé intérêts
et appétits japonais. Pour surveiller de près les Corées, Sato Eisaku, Premier
ministre, et Park Chung-hee, président sud-coréen, vieilles connaissances dans
l’armée japonaise d’occupation, renouent, un an après les Jeux de Tokyo, des
liens diplomatiques. Quant aux relations avec les deux Chine, le partenariat
stratégique avec Taiwan n’empêche pas la reconnaissance de la seule République
populaire de Chine (1972), ouvrant la voie à la future normalisation
sino-américaine souhaitée par Nixon pour sortir du bourbier indochinois. Geste
éminemment apprécié et jamais oublié depuis, à Pékin comme à Washington. Avec
l’URSS, l’Archipel, pragmatique et réaliste, a tiré parti du triangle inégal
stratégique formé par Moscou avec les capitales américaine et chinoise.
Dans un environnement local alors plus apaisé, Tokyo va lorgner vers le Sud, où
l’Association des Etats d’Asie du Sud-Est (ASEAN) créée en 1967, d’abord hostile
aux attentions japonaises en raison du passé récent, va assez vite réviser ses
positions. Tout le monde y gagne, au nom des dynamiques régionales. Le Japon
triomphant des années 1960-1970 va être locomotive économique et pourvoyeur de
fonds (investissements passant de 14% en 1960 à 30% fin 1970) pour le
développement du Sud-Est asiatique, situé à ses portes et maître des détroits
maritimes donnant accès aux matières premières vitales, notamment le pétrole.
Les chocs pétroliers ont été ainsi mieux gérés que dans les nations
occidentales, favorisant des restructurations industrielles sans casse sociale
et des exportations aux niveaux exceptionnels. Ce qui permet reconstruction
interne, redistribution économique externe et diplomatie volontariste de mieux
en mieux appréciée dans toutes les chancelleries jusqu’en 1980. Le sport a -
paradoxe assumé - accompagné ce profil bas politique : raflant les médailles, le
Japon a brillé entre 1951 et 1978 dans les différents Jeux asiatiques, prenant
la place de première nation sportive en Asie, en écho à ses bonnes performances
aux Jeux olympiques. Crédibilité en sport va de pair avec puissance retrouvée en
politique.
Curieusement, en Asie, rien n’est acquis d’avance ou définitivement. La porte
grande ouverte par le sport va faire rentrer le politique par la fenêtre. Au
moment où on s’y attend le moins. En 1978. Aux Jeux asiatiques de Bangkok. 1978,
c’est déjà l’après des Guerres d’Indochine, terminées par le départ des Français
(1954) puis le retrait peu glorieux des Américains (1975) du théâtre asiatique.
Le fiasco occidental dans le dossier indochinois a ramené les pires heures de la
guerre froide. Le communisme, malgré la rivalité sino-soviétique, est installé
de Vladivostok à Phnom-Penh, sauf à Séoul, à Taipeh et sur les marges bordières
de l’Asie de l’Est. Mais paix inquiète n’empêche jamais bonnes affaires : Tokyo
a déjà pris toutes positions gagnantes en business et sa politique de séduction
économique a porté fruits partout. Le sport va, de nouveau, changer la donne.
Imperceptiblement. Mais pour les trente ans à venir.
Aux Jeux asiatiques de décembre 1978, on a à peine remarqué l’arrivée de la
délégation de Chine populaire. Absente jusque-là de ces manifestations
considérées comme mineures par rapport aux vrais Jeux, Pékin talonne Tokyo, à
l’heure des récompenses, au nombre des médailles : insolence signifiante. Le
vent politique est au regain des initiatives soviétiques. Le Cambodge, protégé
des Chinois, est revenu sous influence de Hànôi et sous protection de Moscou. La
« leçon » chinoise, promise mais mal administrée au Vietnam (fin 1978-début 79),
a fait rire l’Asie. Quasi simultanément, le régime du shah d’Iran, allié majeur
des Etats-Unis au Proche-Orient, tombe aux mains des ayatollahs dès février.
L’URSS envahit l’Afghanistan en décembre 1979. L’ours soviétique, devenu
baleine, s’est avancé sur les eaux chaudes pour refermer, sur terre et sur mer,
la tenaille stratégique sur le rival chinois et ses alliés. Difficile retour à
la réalité pour un Japon, mal à l’aise dans son flirt avec une Chine affaiblie
et des Etats-Unis, « Gulliver empêtré ».
Il faut vite donner des gages politiques pour sauver des intérêts économiques
(ASEAN) et des enjeux financiers (dans le monde) autrement plus importants.
Choisissant définitivement Pékin contre Moscou, Tokyo a abandonné tous ses
programmes d’aide et de coopération avec le Vietnam, conclus dès le départ des
Américains en 1975, pour être solidaire du Cambodge et a attendu l’annonce du
boycott chinois des Jeux olympiques organisés par l’Union soviétique (Moscou
1980) pour officialiser le sien. Le Japon se replie sur des responsabilités
politiques discrètes et discrétionnaires : la doctrine Fukuda des années 80
(rhétorique kokusaika-internationalisation, du nom de Fukuda Takeo, père de
l’actuel Premier ministre Fukuda Yasuo) a été équilibrisme ambigu entre
solidarité avec l’Occident, conquête des marchés mondiaux et rêve de leadership
régional. Avoir des partenaires stables partout, se tenir à équidistance des
extrêmes, porter la parole des faibles et des sans voix dans les enceintes
diplomatiques et financières et ne jamais s’engager militairement dans les
affaires du monde. Epoque chaotique des années 1980-1990 où la première
puissance financière du globe achète sans sourciller gratte-ciels américains et
toiles de maître occidentaux, au point de proposer de remplacer le dollar par le
yen, s’attirant un acide Bashing Japan sans portée ou une « guerre à venir avec
le Japon » sans munitions. La réussite économique nipponne a fait des jaloux à
l’extérieur mais, malgré des critiques de plus en plus virulentes, c’est moins
grave que le vécu intérieur. Imposant progressivement une autre lecture.
Gonflement démesuré de la bulle immobilière spéculative, crise d’un système
politique déclassé, malaise social et culturel : le « miracle japonais » n’est
plus ce qu’il a été. Les « valeurs asiatiques », prônées par le Japonais
Ishihara Shintarô et le Malaisien Mahathir Mohamad et perçues comme
anti-démocratiques, de plus en plus contestées, appellent à une politique
différente de l’image. L’olympisme et ses Jeux vont en offrir une triple
focalisation sur Japon, Corée et Chine. Dans les stades comme à l’extérieur de
ces enceintes sportives.
Les décennies 1980 et 1990 ont vu les trois grands pays de l’Asie du Nord-Est se
crisper autour d’enjeux prétextes révélateurs. Entré peu à peu en récession
économique alors que ses rivaux régionaux attirent tous les regards, le Japon a
mal vécu désaffection politique et perte du statut de premier Asiatique parmi
les puissances mondiales. Le bilan olympique à Los Angeles 1984, après
abstention à Moscou 1980, s’est avéré décevant : Chinois et Sud-Coréens ont
définitivement doublé les Japonais (toujours parmi les cinq meilleurs pays
depuis Tokyo 1964) au nombre des médailles. Huit années de politique
internationalisée (kokusaika) mitigée ont donné l’impression que les voisins
peuvent faire mieux là où le Japon a ouvert la voie.
Le premier accroc a été l’attribution des JO 1988 à Séoul (Corée du Sud) malgré
la candidature de Nagoya à cette XXIVe olympiade (52 voix contre 27). Candidater
en 1979 est déjà une performance mais se voir attribuer en 1981 les Jeux face au
puissant voisin et ancien colonisateur, quelle revanche pour la Corée ! Pas
question de décevoir. Le Pays du matin calme a « tout fait comme …» celui du
Soleil levant (Tokyo 1962-1964), organisant d’abord somptueusement les Jeux
asiatiques de 1986 pour les réussir magnifiquement, damant le pion à son «
modèle ». Cela a été durement ressenti avec le maigre bilan japonais à Séoul
1988. D’autant que la Chine frémissante de Deng Xiaoping semble, avec ses Quatre
Modernisations, marcher sur les mêmes traces dans tous les domaines : copier
pour exceller et se faire entendre politiquement. Dès les années 1980, Séoul et
Pékin, confortés par leur décollage économique mais irrités par le «
révisionnisme » militariste nippon, n’ont cessé de dénoncer les exactions de
l’armée impériale dans l’entre-deux-guerres et les visites ostensibles des
Premiers ministres japonais au sanctuaire controversé de Yasukuni, dédié aux «
héros » du Japon. La confortable rente de situation, offerte à Tokyo à
l’intérieur comme à l’extérieur par la guerre froide, s’évanouit peu à peu. A
coups de nationalismes irrités, chacun va marquer l’autre « à la culotte » pour
mieux le surveiller ou le contrer. Ambiance régionale tendue malgré
interdépendances proclamées et solidarités affichées.
Les JO de Séoul 1988 vont ainsi faire figure de cadeau empoisonné au pays
organisateur et à l’olympisme lui-même, déjà durement secoué par les précédentes
leçons, surtout de Mexico 1968 (Jeux maintenus malgré répression sociale
sanglante sur place et contestation politique sur les podiums), de Munich 1972 (sanctuaire
olympique violé, terrorisme, « septembre noir » : 16 morts), de Montréal 1976
(premier boycott d’envergure des JO : pas de médaille d’or pour le pays
organisateur et des dettes jusqu’en 2000, grèves sociales, architecture
olympique prestigieuse et sécurisation maximale), de Moscou 1980 (boycott
massif, JO sponsorisés et larme sur écran de la mascotte moscovite Misha lors de
la cérémonie de clôture), de Los Angeles 1984 (boycott en représailles, Jeux «
hollywoodiens » et marchandisés). Le retour en Asie des Jeux est à la fois
évidence et questionnement. Est-il bon de faire tenir des Jeux dans un pays
divisé, après la douloureuse expérience des deux Allemagne tirant à hue et à dia
à Munich ? L’absence de la Corée du Nord a fait parler de demi-Jeux. Pari
sportif certes tenu, mais avec coûts politiques et sociaux. Et une triple
hantise : débordements incontrôlés des étudiants sud-coréens, attentats-suicides
des kamikazes nord-coréens au Sud, action de l’Armée rouge japonaise. Ou un
incident international touchant les Coréens : Boeing civil coréen abattu par la
chasse soviétique au-dessus de la mer d’Okhotsk (septembre 1983) ou explosion
d’un avion de la Korean Airlines (décembre 1987) au large de la Birmanie. Stoop
to conquer, faire dos rond mais triompher.
En octobre 1979, la candidature coréenne à organiser les Jeux, coordonnée par
les dirigeants sud-coréen et japonais, est arrivée et réalisée aux « moments les
plus noirs » de l’histoire contemporaine de la Corée : la dictature militaire du
régime contesté de Park Jung-hee a amené l’assassinat de ce « président à vie »
dès le 26 octobre et l’avènement d’un autre régime militaire avec le général
Chun Doo-whan. Ce dernier a repris très vite le dossier de candidature dans une
double diversion : faire oublier la situation nationale chaotique juste après
son coup d’Etat et, comme pour plaire au Japon, proclamer favoriser l’élection
de Nagoya (plus expérimentée et mieux équipée, mais trop sûre d’elle-même).
C’est compter sans Juan Antonio Samaranch, président du CIO, voulant à tout prix
éviter une candidature unique comme pour Los Angeles 1984. C’est ignorer la «
glorieuse incertitude » du vote. Même si on s’est interrogé sur la capacité d’un
pays en guerre fratricide et sous occupation américaine, venant d’emprunter 6
milliards de dollars au Japon pour accélérer son développement, à organiser la
fête olympique. Lobbying corruptif, sponsoring efficace (Adidas ayant convaincu
les Africains de ne pas boycotter Séoul 1988 en équipant leurs délégations) et
habileté des dirigeants sud-coréens courant deux lièvres à la fois (Jeux
asiatiques 1986 et JO 1988 à Séoul pour mieux se doter en installations
sportives et culturelles) ont aidé le Pays du matin calme à l’emporter. Malgré
tous les handicaps annoncés : agitation sociale, grèves dures, répression
politique et « mouvements pour la démocratisation » à l’intérieur et surtout
ignorance réciproque entre la Corée du Sud et le monde extérieur.
La devise adoptée, Harmonie & Progrès, est séduisante et le programme attirant :
Séoul se découvre au monde et le monde découvre Séoul. Façon d’obliger Séoul à
l’excellence pour dépasser ce qui a été déjà acquis en 1964 à Tokyo. Copie ou
doublure ne donnent pas beau rôle : la Corée n’a pas oublié Son Kitei, otage des
occupants japonais et remportant sous maillot nippon, le marathon aux JO 1936 à
Berlin. Être second en Asie est plus périlleux que d’avoir été premier : à l’un,
on pardonne d’essuyer les plâtres, à l’autre, on lui demande de faire deux fois
mieux tout de suite et de surpasser le précédent. Arithmétique symbolique : 2
c’est 1 multiplié par 2 et non 1 plus 1. A partir de rien (tout reste à
construire pour les Jeux), il faut arriver au grandiose. La Corée du Sud a
accepté tous ces défis pour faire parler en bien d’elle(9) en cette année du
p’al-p’al : 8-8. Déjà le 8 comme chiffre fétiche. Mais s’est-il véritablement
agi de récompenser un « bon élève » de l’Occident, capable d’honorer à temps ses
engagements architecturaux et budgétaires pour son Olympiade ? Ou d’entériner
définitivement la coupure du pays, marginalisant la Corée du Nord pour faire de
la partie Sud le seul porteur de la coréanité ? Ceci explique aujourd’hui la
situation, plus d’un demi-siècle après la Guerre de Corée. Malgré quelques
récents efforts de normalisation, division persistante de la Péninsule,
armistice toujours en cours sous contrôle onusien, frustrations et ruades
nord-coréennes dans le nucléaire, appels désespérés à l’aide internationale.
Dans un luxe de symboles nationaux et universels et de précautions sécuritaires,
Séoul 88 a marqué un tournant décisif après les Jeux pris en otage à Moscou 80
et à Los Angeles 84 : plutôt participer que boycotter pour utiliser la résonance
des Jeux(10) . Même terni par le dopage (affaire Ben Johnson et autres), Séoul 88 a
été victoire sur l’adversité : des Jeux quasi universels retrouvés. Le palmarès
a été éloquent et annonciateur : pour sa rentrée olympique, l’URSS en a été la
grande triomphatrice (55 médailles d’or devant la RDA 37 et les Etats-Unis 36).
Mais déjà chant du cygne d’un bloc soviétique bientôt dissous avant les Jeux du
Centenaire à Barcelone 1992. La Corée est quatrième au tableau des médailles
devant la Chine et le Japon. Succès : 14 médailles dont 7 en or, des épreuves
vues dans le monde entier grâce aux nouveaux téléviseurs couleur venant des
pays-ateliers d’Asie, des équipements sportifs et technologiques de qualité
faisant connaître partout les chaebols sud-coréens (Samsung, Hyundai, Daewoo,
LG). Créant une immense curiosité et un appétit non démenti depuis pour
l’excellence made in Korea, dans tous les domaines (culture, divertissement,
téléphonie, technologie). Donnant ainsi confiance et crédibilité à toute la
région asiatique pour digérer au mieux la crise économique et financière
mondiale de 1997. Formidable clin d’œil de l’Histoire aux pays encore divisés.
Les Jeux ont surmonté, dans la désignation de la ville, dans leur organisation
comme dans leur déroulement, une crise quasi mortelle pour leur avenir.
L’olympisme s’en est bien sorti. Cette deuxième incursion olympienne en Asie est
donc autant instructive que pédagogique. Même si les jeux politiques vont
reprendre, sur la scène mondiale, leur ronde infernale. Comme si rien ne s’est
passé. Sport et politique peuvent et doivent être déchiffrés dans leur dynamique
croisée si on veut comprendre le monde comme il va. Mais personne, à l’époque,
n’a rien vu ni rien su.
Cette « respiration » politico-olympique, insufflée par le sport, a été courte.
Dans les années 1990, les antagonismes en Asie de l’Est, entre défiance et
rapprochements, ont remotivé les populations en fierté nationale par le sport,
vitrine politique, culturelle et commerciale. Les événements sportifs ont donné
une résonance particulière à ces rivalités politiques et à ces blocages
nationalistes. Après des JO Barcelone 1992 encore plus décevants, le Japon s’est
préparé à accueillir l’Asie, dont ses deux proches et turbulents voisins, sur
son sol pour les 12es Jeux asiatiques à Hiroshima (octobre 1994). La question du
retour de Taiwan au sein de l’ONU n’a pu être débattue en Assemblée générale
suite au veto de la RPC, très mécontente de l’invitation japonaise au Premier
ministre taiwanais de venir à Hiroshima pour l’ouverture de ces 12es Jeux,
malgré la doctrine Fukuda d’une seule Chine. Pékin a réagi en deux temps : le PC
chinois, tenté par le boycott mais travaillé par le chauvinisme patriotique, a
psychologiquement et physiquement galvanisé ses athlètes pour rafler le maximum
de médailles, avant d’administrer sa « leçon ». En présence de toute l’Asie
célébrant la paix par le sport avec ses Jeux, à Hiroshima, quarante ans après le
martyre infligé à cette ville, Pékin a imposé sa loi de primus inter pares. Cinq
jours après le début des épreuves, assurée de la première place sur les podiums
de la gloire, la Chine a annoncé un essai nucléaire réussi. Tout comme, trente
ans plus tôt, avec la première bombe atomique chinoise lancée lors des JO de
Tokyo 1964. Méthode éprouvée, maîtrise du calendrier et du jeu, mémoire
symbolique impeccable : on ne défie pas impunément la Chine. Message martelé en
direction d’adversaires comme de partenaires. En Asie. Comme dans le monde.
Remis à sa place, le Japon n’en a pas, pour autant, terminé avec ses tourments
sportifs et diplomatiques consécutifs à ses choix stratégiques ambitieux mais
ambivalents. Pour remotiver politiquement son pays entré en récession, le
Premier ministre néo nationaliste Hashimoto Ryûtarô, a ranimé, en février 1996,
le vieux contentieux nippo-coréen sur les eaux territoriales autour des îlots
Takeshima (Tokdô en coréen) situés en pleine mer du Japon, occupés de fait par
les Coréens mais toujours réclamés par Tokyo. Hashimoto ayant délimité
arbitrairement une zone exclusive de 200 miles englobant ces îlots, les Coréens
répliquent par des manœuvres navales d’envergure. Ils exigent, en outre, excuses
pour les femmes de réconfort enrôlées de force dans les bordels de l’armée
impériale et réparations pour le problème lancinant des manuels d’histoire
japonais. Questions épineuses mettant encore deux ans à être solutionnées
lorsque le nouveau premier ministre Keizo Obuchi a demandé officiellement pardon
au peuple coréen en 1998. Questions territoriales et mémorielles toujours en
suspens avec la Chine. Eventuellement à réactiver.
Ces terribles revers sont à oublier très vite. Notamment grâce au sport. Dans
des domaines où le rival chinois comme le concurrent sud-coréen n’ont pas encore
fait leurs preuves internationales : sports de glace et football. Pour le
moment, en 1996, il y a plus urgent. Il faut mettre de côté le camouflet de
Séoul 88, le terrorisme à domicile, la conjoncture incertaine et déjà se
mobiliser pour réussir les Jeux d’hiver de Nagano 1998 attribués en 1991.
D’autant que les résultats olympiques du Japon déclinent d’une olympiade à
l’autre. Le Soleil levant, traumatisé par le tremblement de terre de Kobé et les
attaques au gaz sarin dans le métro de Tokyo, n’a obtenu qu’une vingt-troisième
place lors des Jeux du Centenaire (Atlanta 1996), sa plus mauvaise performance
aux Jeux. Les Jeux d’hiver à Nagano 1998 ont été plus marqués par la corruption
et la nomination des promoteurs, le milliardaire Yoshiaki Tsutsumi comme membre
d’honneur puis l’élection de Chiharu Igaya à la vice-présidence du CIO. La
moisson aux Jeux du Millenium (Sydney 2000) n’a pas été plus convaincante : une
quinzième place à quelques médailles de la Corée mais loin derrière la Chine.
Coucher du Soleil.
Alors, oublier l’Olympe. Surtout penser football. Pour 2002. Pour la première
fois, l’Asie est désignée pour organiser en 2002 la Coupe du monde de football (11).
Là encore, effet pervers. Le calendrier sportif a imposé simultanément logique
décalée et dynamique contrariée. Cette décision (31 mai 1996) d’attribuer
l’événement conjointement au Japon et à la Corée du Sud a suscité d’abord
scepticisme et colère : aucun des deux capable, seul, de faire face à cet
honneur ? Le piège politique de faire travailler ensemble deux pays susceptibles
et méfiants, vivement contesté à Tokyo comme à Séoul, est ensuite transformé en
défi à relever, au nom de l’Asie, aux yeux du monde entier. A coups de projets
architecturaux pharaoniques, réalisés à temps, Japon et Corée du Sud ont encore
fait preuve de leur savoir-faire, déjà éprouvé en 1964 comme en 1988. La
Football World Cup 2002, « compromis satisfaisant-insatisfaisant » selon la
FIFA, a tourné à la grimace diplomatique pour les deux capitales, tant sur le
sport que sur la politique. La Coupe du monde, comme les JO, restent ainsi une
grille de lecture des rapports de force du monde contemporain, un prisme
médiatique pour accéder à l'universel. Nombre de pays ont compris combien le
sport est miroir fidèle des éthiques sociétales, des faiblesses ou des
excellences nationales. Miroir du politique pour tout dire(12) .
Les exemples du Japon et de la Corée, une fois passée l’euphorie des Jeux,
suffisent à décourager plus d’un. Il y a revers de la médaille et toujours un
prix dans la sublimation nationale. Après l’exceptionnel (JO), le normal (un
Etat ayant fait ses preuves) et l’ordinaire (un pays parmi d’autres). Ceci
explique un blues existentiel, comme après accouchement. Japon puis Corée ont
connu une léthargie touchant toutes les couches de la population. Incapables de
remettre en question un moment national qui les a propulsés vers les sommets,
ils sont devenus des Etats canada dry, ayant tous les aspects institutionnels et
fonctionnels, sauf le plaisir d’y vivre à l’intérieur et d’en vivre à
l’extérieur. Pays inconfortables pour eux-mêmes comme pour les autres. Les
faiblesses fondamentales refont surface (faible natalité, ressources naturelles
rares, réformes structurelles urgentes, pas de pesée outre-mer) et ramènent des
crises conjoncturelles récurrentes. Dans le politique, normalisation libérale au
nom de la mondialisation, instabilité gouvernementale, alternance ritualisée
mais sans changements significatifs, tiraillements idéologiques et désillusions
dans la démocratisation. Dans le social, défiance ou réaffirmation
contradictoires envers la société corsetée traditionnelle, pression sociale
anxiogène générant repli identitaire, néo-nationalisme ou, à l’inverse,
individualisme agressif, cynisme social et mouvements citoyens. Cet inconfort
intérieur va se retrouver longtemps dans l’inconfortabilité extérieure par
rapport à l’environnement international. Fier du nouveau statut acquis dans le
sport, on peine à trouver son positionnement exact sur l’échiquier politique et
stratégique mondial. Pays encore en chantier mais en recherche de nouveau
comburant. Difficile de participer au monde sans briller. Encore plus exigeant,
y durer.
Le sport est marqueur et révélateur de ces évolutions. L’après Jeux, malgré la
mobilisation olympique collective, voit s’installer des comportements
individualistes prolongeant la starisation des vedettes sportives monnayant leur
gloire récente. Ne compte que ce qui s’expose médiatiquement et ce qui s’exporte
économiquement. La société civile est travaillée en profondeur par ces nouveaux
tropismes. Le collectif, si vanté jusque-là, en sport comme dans d’autres
domaines, est relativisé. Les sports aux caractéristiques trop nationales sont
(dé)laissés à la concurrence émergente. Les disciplines individuelles sont
plébiscitées, surtout quand le talent personnel permet de s’imposer à
l’étranger. La parité homme-femme s’installe peu à peu quand, dans les
compétitions internationales, champions et surtout championnes d’exception
rapportent des médailles, déchaînant chauvinisme et fièvre nationale. Pour un
court laps de temps. Les arts du spectacle et du divertissement ont vite pris le
relais du sport.
On s’est ainsi préparé à dire adieu au XXe siècle. Dopage des athlètes et
sécurisation des Jeux ont lourdement altéré image et ambiance. Le centre nerveux
de l’olympisme semble encore être à Lausanne, en Europe, mais pour combien de
temps ? Avec les Jeux du Centenaire d’Atlanta 1996, attribués en 1993 à l’hyper
Puissance américaine comme pour couronner sa dominance, le témoin a semblé
passer à d’autres continents, à d’autres décideurs, à d’autres enjeux.
L’impératif du profit économique a primé, occultant le hiatus énorme entre la
répétition des faveurs olympiques accordées à l’Amérique (4 d’été et 4 d’hiver,
dont Salt Lake City 2002) et la vulnérabilité politique croissante de
l’Etat-continent. Là aussi, il faut relire Clausewitz, voire Sun Tse. La
dissuasion du faible au fort est toujours indirecte, jamais frontale. A domicile
comme ailleurs, l’Amérique a mis en frustration tant de gens dans le monde que
l’atlas du terrorisme, depuis la fin de la guerre froide, a désigné les
Etats-Unis comme pays cible (13). Les Jeux olympiques constituent une caisse de
résonance inégalée. Les athlètes ne sont pas seuls à en rêver et toute nouvelle
candidature mérite réflexion. Désigner Atlanta aux dépens d’Athènes pour les
Jeux du Centenaire olympique, c’est choisir profit contre idéal. Nouvelle fuite
en avant pour Sydney 2000 : la réussite matérielle(14) ne cache ni le gigantisme des
installations ni l’inflation des programmes ni les problèmes inhérents au dopage
de plus en plus sophistiqué des athlètes. JO du « bout du monde » de Sydney
2000, éblouissants de symbolique mais vite évanouis dans le souvenir. Athènes
2004 est une façon de revenir aux sources de l’olympisme pour se purifier. Et
lui ouvrir d’autres perspectives (15) et d’autres horizons.
La consécration olympique d’une ville ou d’un pays est loin d’être
aboutissement. Vécue avec fierté comme bénédiction et transcendance du destin
lors de l’attribution et pendant le déroulement, surtout si cela s’est bien
passé, la suite est moins idyllique. En toutes choses, il y a leçon à rebours.
Personne ne parle encore de malédiction ou de vengeance des Dieux de l’Olympe
fatigués d’être promenés aux quatre coins de la Planète, mais l’Asie est si
attentive aux signes. Cela déteint sur le moral. On l’a vu à Sydney et à
Athènes. Aussi à Pékin ?
Revenir en Asie, pourquoi pas ? Depuis son retour remarqué à Los Angeles
1984, l’Empire du Milieu, avec sa belle moisson de médailles, rêve et veut
obtenir d’organiser des Jeux olympiques chez lui et à sa propre gloire. En
première intention, Pékin a pensé à l’année 2000, transition d’un siècle à
l’autre pour marquer les esprits. Considérant cette désignation comme un dû face
à Berlin, Istanbul, Manchester et Sydney restés en lice lors de leur audition
devant le CIO (Monaco 23 septembre 1993). Misant sur le sport comme vitrine du
socialisme triomphant (URSS rayée du monde), Pékin a « mis le paquet », se
donnant les moyens d’obtenir les JO, après des 11es Jeux asiatiques très réussis
en 1990 : stades en place à mettre aux normes olympiennes, capitale pensée et
formatée XXIe siècle(16) . Trop, c’est trop : la bataille, prévisible entre Sydney
et Pékin, a donné un léger avantage à la ville australienne dès le rapport de la
Commission d’évaluation. Mais Pékin, certain de sa victoire, a multiplié des
erreurs de lobbying, notamment auprès des votants francophones et africains, se
prévalant de liens coopératifs (stades construits en Afrique par la Chine) et
fraternels (tiers-mondisme et libéralités financières promises). Et surtout
négligé la géopolitique : quatre ans après le massacre de Tiananmen (1989),
Pékin est partout montré du doigt, surtout après la menace chinoise de boycotter
les JO d’Atlanta. Le politique reprend sa loi : « l’arrogance chinoise »(17) a déplu,
Sydney a été désigné. Pour sauver éthique, morale et pratique.
Nouvelle déconvenue pour la Chine lors de la désignation, à Lausanne 1997, pour
les JO suivants (Athènes 2004). Craignant de brûler ses chances pour l’avenir
dès 1997 (date de réintégration de Hong-Kong à la Chine populaire), Pékin, déjà
au centre de nombreuses polémiques sur le dopage de ses athlètes, a passé son
tour, soi-disant pour favoriser Buenos Aires et Le Cap. L’enjeu est ailleurs :
ne pas perdre la face deux fois de suite, se faire oublier avant l’annonce de
l’exposition universelle de Shanghaï 2010, mettre l’accent sur l’injustice
sportive faite à un pays « normalisé » en plein essor et remettre en marche un
Parti communiste déchiré par la succession de Deng Xiaoping(18) . Penser
prioritairement à entrer à l’Organisation Mondiale du Commerce, sachant que le
monde olympique ne peut ignorer plus longtemps Pékin, précédemment « finaliste
». De plus, perdre devant Athènes est élégance ouvrant crédit pour 2001. Année «
de tous les dangers »(19) pour le mouvement olympique en pleine mue. La désignation
de Pékin à Moscou en 2001 s’est faite sur pressions présidentielles, corruption
et lobbying sur les votants du CIO, abandons successifs des candidats potentiels.
Au vu et au su de tous. Pékin a donné assurances sur le respect des droits de
l’Homme pour obtenir des « Jeux verts, populaires et high tech » : « La Chine
présente cinq atouts : dynamisme économique, population d’un cinquième de
l’humanité, puissance sportive, stabilité sociale et politique, ancienneté de
civilisation ». Malgré la répression sur les mouvements contestataires à
domicile, l’exécution publique de « déchets de la nation » (prisonniers de droit
commun et autres), poser la question des droits humains, c’est se priver de 110
milliards de dollars de contrats, des milliards de dollars pour moderniser Pékin,
des marchés juteux pour les multinationales. Va pour Pékin !
Délicieuse prouesse langagière : en dépit de nombreux points critiques, des «
liens très positifs » peuvent être établis avec la Chine. La politique s’est
mise au diapason : George W.Bush, empêtré dans l’affaire de l’avion espion
américain contraint d’atterrir en territoire chinois et les ventes d’armes à
Taiwan, n’a pas cru bon d’intervenir. Vladimir Poutine et Jiang Zeming ont
montré « convergences sur les questions tchétchène et tibétaine », ce qui fait
dire au ministre des Affaires étrangères Igor Ivanov : « le sport et la grande
politique sont souvent liés ». Au fond, au bout d’un siècle, le procès
d’olympisation est entré dans les mœurs. En Asie comme ailleurs. Excitation pour
candidater, suspense pour désigner et jubilation après élection. Mais joie de
courte durée. Routinisation, ritualisation et banalisation n’occultent pas les
problèmes à venir. Epreuve plus que récompense. Pékin 2008 le démontre amplement.
Yige Shijie, Yige Mengxiang…Un monde, un rêve. 8 porte-bonheur : que vouloir de
mieux ? La Chine ouvre, le 8e jour du 8e mois de l’an 8 à 8 heures 8 minutes et
8 secondes du soir sous l’autorité du 8e président du CIO, les « plus beaux JO
du monde ». Beau temps assuré à Pékin, selon météorologues et militaires
préposés à nettoyer nuages et pollution. Que demander de plus ? Sauf que le
climat chinois est capricieux. La présence de chefs d’Etat et de gouvernement,
véritable casse-tête protocolaire, pose déjà moins de problèmes diplomatiques
depuis que certains événements, notamment la répression chinoise au Tibet, la
rendent moins impérative. Surtout devant les caméras du monde entier. Pékin
essaie de sauver la mise en maintenant le programme des réjouissances prévu.
Mais le cœur y est-il encore ?
La course contre la montre est lancée, dès décembre 2001, pour mettre le pays à
l’heure du rendez-vous d’août 2008. Sur le plan matériel, les installations
semblent prêtes sur Pékin et les six autres sites olympiques. Les athlètes
chinois sont archi prêts pour faire vibrer fierté patriotique et orgueil
national. Les dirigeants chinois affichent une sérénité sans faille, mais qu’en
est-il du pays profond ? A quel coût humain, culturel et social vont se dérouler
les JO ? Quelle facture va être présentée au monde après les Jeux ? Ne dit-on
pas en Asie qu’il faut regarder le corps quand le visage est trop maquillé ? A
force de valoriser la façade fréquentable et la vitrine d’excellence du régime,
le conte de fée de la « montée en puissance pacifique » offert à l’Occident sur
une Chine « puissance du XXIe siècle » a brouillé les repères et demande
confirmation. La liste vertigineuse des progrès affichés de la Chine a fait
osciller la vigilance mondiale entre béatitude admirative et scepticisme sévère.
Trop encenser encourage à faire illusion. Il faut juste milieu garder. On ne
peut nier ce qui est montré (stabilité politique, essor économique, puissance
militaire et spatiale, acteur international, marché potentiel, réserve
financière) mais la face cachée de la Chine se dévoile dans sa pratique (autisme
national, gourmandise en matières premières, pillage technologique, piratage,
pollution, vivier de greffes humaines, dumping, capitalisation agressive, goût
du tribut). Le zoom olympique est cruel. Ce qui marche semble naturel : les
bilans passent vite dessus. Mais le reste va être étalé sous les yeux des
spectateurs et des téléspectateurs. Et préempte l’avenir. Même pour une nouvelle
désignation (20).
La Chine s’est mise une pression incroyable. Promettre, en Asie, c’est tenir.
Tout prévoir pour ne pas perdre la face. Mais la Chine a elle-même « relevé sa
veste pour montrer son dos » au monde. Il est imprudent d’inviter le monde chez
soi si le ménage est mal fait : on ne peut pas cacher à la fois la tête et la
queue, dit le proverbe. Va-t-on, pour autant, bâillonner un peuple malheureux,
le mettre entre parenthèses, pendant tous les Jeux ? Peut-on empêcher ceux qui
viennent en Chine de porter regard lucide sur ce qui est juste « poussé sous le
tapis » ? A mesure que l’échéance approche, Pékin se reproche d’avoir fait
funambulisme entre espace national et temps mondial. Les Jeux olympiques
viennent trop tôt et trop vite sur les cadrans chinois : tout n’est pas «
normalisé à temps » entre horloge biologique et calendrier politique. La Chine
montrée en août prochain ne se réduit pas aux sites olympiques ghettoïsés et
hyper sécurisés. Le monde demande à tout visiter, à voir la nation réelle, non
des cartes postales ou des vestiges archéologiques (murailles de Chine, Xi’an)
sélectionnés, mille fois montrés.
Que faire des paysans mécontents, des spoliés de la terre, des oisifs, des
malades errants, des Ouïghours, des Tibétains, des minorités agissantes, des
ethnies remuantes, des « sectes », des « contre-révolutionnaires de tous bords »
qui viennent demander quotidiennement justice ? Ce qu’on nomme, dans le jargon
officiel, les « grands poisons » (Falungong, Tibet, Taiwan, Xinjiang). Le pays
va vivre deux semaines à objectifs ouverts. La paranoïa sécuritaire des
dirigeants a, d’ores et déjà, retenu leçon des mouvements de masse (Pologne,
Allemagne de l’Est, ex-URSS, Roumanie, Serbie, Géorgie, Ukraine, Népal, Birmanie),
des révolutions (couleurs orange, rose ou safran), des attentats (Etats-Unis,
Tokyo, Londres, Madrid), des actions kamikazes, des annulations d’épreuves
sportives de grand renom (Paris-Dakar), de la menace Al-Qaïda, des solidarités
croisées de logistique entre causes diverses (Aum, talibans, islam, bouddhisme,
droits de l’homme).
Il faut tout craindre, verrouiller au maximum et ne rien laisser transparaître.
Une affichette sur un individu, un fanion dans la foule, une pancarte dans les
tribunes, un geste sur le podium, un rassemblement « spontané » de touristes,
une prise de parole, une conférence de presse : à éviter, si on veut « être ami
du peuple chinois » … Mais il faut, pour Pékin, faire avec. Les incidents de
Tiananmen 1989 ont dégénéré sous l’œil des journalistes accourus pour le sommet
Deng-Gorbatchev. Comment réagir en présence de tous les dirigeants de la planète
sur place ? Comment gérer la sécurité de chacun et de tous, du simple supporteur
au président des Etats-Unis ou de l’Union européenne ?(21) . Ici, on ne craint pas
le terrorisme romantique d’un individu. Le un contre tous est rare. Mais, tous
ensemble contre un fait injuste décuple les énergies de chacun et l’amène au
sacrifice, même suprême. L’émotion collective d’une foule à partir de rien, d’un
grain de sable peut basculer dans la violence à tout moment, en tout lieu. Dans
l’espace national durant les Jeux.
Le temps mondial de l’actualité internationale ramène encore plus la focale sur
la Chine pendant la quinzaine olympique. Réceptions officielles, banquets
protocolaires, attentions particulières vont valoir performance sportive au
non-dit qui fâche l’Empire du Milieu : unité nationale, prédation énergétique,
connivence avec Etats-voyous, exportations bradées, contrefaçons à grande
échelle, protectionnisme économique, prolifération d’armements, yuan
sous-évalué, corruption massive, espionnage tous azimuts, détournement de
technologies, cyberattaques délictueuses, réarmement massif, guerre des étoiles.
Assauts langagiers et contorsions diplomatiques sous les lambris valent autant
que records, exploits et médailles dans les stades. L’Allemagne a mis quasiment
vingt ans après les Jeux de Munich pour se réunifier. On a espéré pareil
scénario avec les deux Corées en 1988. Attribuer les Jeux à Pékin, est-ce y
contribuer au niveau chinois ? La Chine veut gagner sur tous les plans, quoi
qu’il en coûte, d’après son président Hu Jintao : « La Chine veut être leader
dans la paix du monde et les Jeux olympiques seront une formidable vitrine pour
le faire comprendre ». Le Yellow Power affiché doit veiller, après les cartons
rouges successifs, à ne pas franchir la ligne jaune. A cette croisée des
chemins, la Chine a une immense responsabilité : Pékin 2008, concentré de toutes
les contradictions, concentration de toutes les contestations, ne peut-il être
que crispation ? Suite et… fin ? A méditer pour l’avenir.
Avant ces troisièmes Jeux olympiques en Asie, le monde retient son souffle.
Après tant d’épreuves dans le passé, l’idéal coubertinien d’unir les peuples par
le sport mérite de visiter chaque ville, chaque pays, chaque continent. Avoir
envié, avoir espéré, avoir osé, avoir prouvé : tout cela pour, peut-être, dire
définitivement adieu aux Jeux.
Paradoxal, non ?
Bùi Xuân Quang, mars-avril 2008
(Contribution BXQ, « Pékin 2008 : quel impact des Jeux olympiques sur l’Asie ? » à l’ouvrage collectif du Musée National du Sport/Ouvrage collectif sur les Jeux olympiques, Eds.Atlantica, été 2008)
Article reproduit ici par courtoisie du Musée national du Sport