CHINE : Aller, oui ! … Retour ?
Gwenola Guellil-Lemoine

Pékin, mois de juillet 1986. Voici un an que je vis en Chine, et chaque voyage que je fais dans la capitale est pour moi l’occasion de découvrir de nouvelles métamorphoses : selon une image devenue poncif, Pékin est un chantier perpétuel. Le chauffeur de taxi qui m’amène à l’aéroport pavoise : « Vous verrez, dans quelques années, Pékin surpassera des villes comme Paris, Tokyo ou New-York ! ». Je souris, n’osant le détromper : malgré les transformations continues de ce pays en plein essor, la Chine garde pour longtemps encore un retard considérable sur les nations occidentales. La naïveté de mon chauffeur de taxi, il est vrai, est bien excusable : l’image qu’il se fait des pays industrialisés n’est que le reflet déformé qui lui en est donné par une presse totalement sous contrôle. De même, médias et propagande font tout pour que les Chinois sur-estiment leur propre capacité à rattraper puis surpasser les nations les plus développées de la planète. Ajoutez à cela un soupçon d’orgueil national, une pincée de complexe de supériorité et un brin d’esprit revanchard, et le tour est joué. Mon chauffeur en est donc convaincu. Pékin va rivaliser bientôt avec les plus grandes capitales du monde. Ce n’est qu’une question de temps… Et pourtant… Si je prends soin, touchée par tant d’enthousiasme, de cacher mon amusement, c’est peut-être moi qui suis dans l’erreur...
Paris, 1987. J’accompagne pour le compte d’un cabinet d’architecture français, une délégation officielle d’architectes et d’ingénieurs chinois. Leur mission en France : préparer la candidature de la Chine aux Jeux Asiatiques (accueillis effectivement en 1990). Derrière cette ambition, la volonté de se positionner pour une candidature à l’organisation des Jeux Olympiques.

« Vingt ans après » : la Chine se prépare à accueillir les XXIXes Jeux Olympiques (d’été) et les XIIIes Jeux Paralympiques d’été(1) .
En France comme ailleurs, de nombreuses voix s’élèvent pour appeler au boycott, au nom des droits de l’homme bafoués. D’autres encore s’affolent de voir grossir ce « monstre » dont l’évolution entraîne pêle-mêle délocalisations, pollution de la planète, hausse du prix des matières premières… Certains rêvent de ce nouvel Eldorado et de ses centaines de millions de consommateurs potentiels. Quelle est cette Chine tantôt admirée, tantôt conspuée, presque toujours parée de tous nos fantasmes ?

La Chine humiliée


En vérité, la Chine actuelle est, pour une grande part, ce que nous, Occidentaux, en avons fait naguère. Sa métamorphose n’a pris que le temps d’une vie d’homme. Je songe avec un sourire de tendresse à ma grand-mère, née en 1906, morte en 2007. 1900, c’est l’Exposition universelle à Paris, la France rayonnante accueille les IIes Jeux olympiques de l’ère moderne. A la même époque, la Chine est déjà dépecée par les Puissances occidentales qui se sont partagé sans états d’âme le « gâteau chinois ». Guerres de l’opium, traités inégaux, sac du Palais d’Eté(2) , sont quelques illustrations de ce que « la civilisation a fait à la barbarie » (Victor Hugo)… Dans cette période chaotique pour la Chine, le « salut » est venu, lui aussi, d’une idéologie venue d’Occident : le communisme. Zhou Enlai, Deng Xiaoping font leurs études en France et l’histoire de la fondation du PCC plonge aussi ses racines dans notre pays. L’accession au pouvoir de Mao en 1949 suscite d’abord un immense espoir, un enthousiasme qui gagne jusqu’à nos élites intellectuelles françaises. Dans les années 60, en pleine Révolution Culturelle, tel maoïste, aujourd’hui devenu « bobo », visitait la Chine en écarquillant des yeux émerveillés. La brigade de Dazhai, le camarade Lei Feng… quel miracle que ce socialisme à la chinoise ! Quel modèle ! Surtout ne pas voir la réalité, ne projeter sur la Chine que ce que l’on a envie d’y voir.
La réalité est toute autre. Combien de témoignages ai-je entendus de Chinois qui ont vécu cette époque : familles d’intellectuels, de médecins, de professeurs, d’artistes, envoyées « à la campagne » et survivant à peine dans des conditions d’une dureté extrême, maltraitées, humiliées, enfants dénonçant leurs parents « réactionnaires »… Pendant la Révolution Culturelle, on ne compte plus les destructions de monuments, et de tout ce qui peut avoir un rapport avec la culture traditionnelle chinoise. Les usages, le savoir-vivre, les rites aussi sont détruits. Et la religion. Dans les années 80, alors que la Chine commence à appliquer le principe « un pays, deux systèmes », et à injecter, lentement mais sûrement, une dose d’économie de marché dans son système socialiste, force est de constater que les Chinois ont perdu leurs valeurs traditionnelles sans que celles du socialisme radieux s’y soient avantageusement substituées. Voici bientôt soixante ans qu’a été proclamée la République Populaire de Chine. On dit qu’il faut trois générations pour faire un gentleman : il a suffi de trois générations pour faire disparaître aussi bien des traditions et des modes de vie qui avaient traversé les siècles. Le Chinois qui arrive en France pour la première fois est frappé par la propreté… Le Français qui arrive en Chine, s’il est époustouflé par sa modernité triomphante, n’en est pas moins confronté aux crachats incessants accompagnés de raclements de gorge peu ragoûtants, aux bousculades et autres empoignades pour prendre d’assaut un autobus ou un guichet, à l’indifférence et à la nonchalance de tel ou tel employé qui n’a jamais entendu parler du client-roi. Le régime socialiste a fait de bien des Chinois des mal embouchés. La misère, le manque de tout, des conditions de vie plus que spartiates ont pu excuser ce « chacun pour soi » désabusé, cette brutalité fruste. Mais voici que le pouvoir a dit « enrichissez-vous ! ». Voici que les habitants des grandes villes se sont enrichis. Que les enfants uniques élevés comme de petits empereurs sont arrivés à l’âge adulte. Autant leurs parents avaient manqué de tout, avaient enduré privations et injustices, autant ces enfants ont été choyés, dorlotés, gâtés (l’obésité est devenue un fléau en Chine !). Ces enfants-là ont été préservés de toute frustration, de tout mauvais souvenir : les souffrances endurées par leurs parents sont comme un honteux secret de famille. Aujourd’hui, une seule chose compte : s’enrichir. Qu’est-ce qui a vraiment changé depuis cette année 1922 : « Chine : chaos, éclat de rire devant le droit de l’homme, mises à sac, rançons, viols. Un mobile : l’argent. Un but : l’or. Une adoration : la richesse»…« Du bandit de deuxième classe aux plus authentiques tyrans, une unique idée : diriger vers sa demeure des brouettes de sous de bronze ou des wagons craquant sous l’or. Le peuple est une punaise que les hommes en armes écrasent dès qu’il ose sortir des plinthes»(3) .
Tout est bon pour s’enrichir. A commencer par la destruction de tous les vestiges du passé, bientôt remplacés par des constructions pharaoniques clinquantes, démesurées à en donner le vertige. Pendant longtemps le leitmotiv de la Chine était « la Chine est un (grand) pays socialiste en voie de développement ». Aujourd’hui, le message envoyé par la Chine c’est : « regardez-nous, nous vous avons rattrapés et surpassés ». Ce qui n’est qu’un juste retour des choses et, après tout, conforme à la réalité : les Chinois se croient fondamentalement, intrinsèquement supérieurs aux autres peuples. De même, la Chine est au centre – plus exactement au-dessus - du monde.

La Chine relève la tête

Pour donner au monde cette image d’un pays métamorphosé, fleuron de la modernité et de la civilisation, la Chine joue sur deux tableaux : d’un côté, le retour à la tradition multimillénaire qu’elle s’est naguère employée à faire disparaître jusque dans ses moindres reliquats. De l’autre, la modernité et la technologie de pointe.
La civilisation d’abord. Parce que c’est « vendeur ». Parce que la Chine de carte postale est à la mode. Mais peut-être aussi, plus profondément, parce qu’après l’ivresse liée au développement frénétique copiant servilement l’Occident, le pays a besoin de retrouver ses racines. Jusqu’à revenir à un nationalisme parfois inquiétant. Depuis la France, nous ne voyons que la haine déclarée pour tout ce qui est japonais (ou français, plus récemment), même (et surtout ?) chez les jeunes Chinois. Mais cela va plus loin. Les Chinois n’ont jamais beaucoup aimé les étrangers. Désormais, le nationalisme prend des formes plus insidieuses. Par exemple, les hackers rouges : se présentant comme « des défenseurs de la dignité et de l’intégrité de la patrie chinoise », les groupes de hackers chinois font partie d’une nébuleuse nationaliste tolérée et volontiers instrumentalisée par (le) Parti communiste(4) » . Ces pirates informatiques, qui revendiquent leurs motivations politiques (ils se sont baptisés « hong kers », du mot « hong » qui signifie « rouge » en chinois) visent plus particulièrement les sites officiels des puissances rivales – Etats Unis, Japon, Taïwan…, au point d’inquiéter le Département américain de la défense qui a donné à ces cyber-attaques le nom de code de « Titan Rain ». Dans une Chine où l’activité des internautes est étroitement contrôlée et peut coûter la liberté aux plus audacieux, les sites des « hackers rouges » bénéficient d’une surprenante clémence de la part du régime…
L’attachement à la Chine et à ses traditions prend aussi des formes moins agressives. Les Chinois ont compris que ces traditions étaient nécessaires pour atteindre deux objectifs : à usage externe tout d’abord, pour « attirer le touriste » et flatter le goût des Occidentaux pour la Chine « authentique ». Mais aussi – et peut-être surtout – à usage interne, pour redonner aux Chinois la fierté de leur identité et, au-delà, tenter de retrouver un état de civilisation et d’« harmonie » qui n’existe plus qu’à l’état de survivance. C’est ainsi qu’a été instaurée en 2006 une « journée nationale du patrimoine culturel ». L’idée est bien de préserver et de valoriser le patrimoine chinois dans toutes ses composantes, qu’il s’agisse d’architecture, de musique, de costumes traditionnels des minorités ethniques, de religion(5) … La notion révolutionnaire de « culture bourgeoise » en prend un coup. Et les autorités réalisent, mais un peu tard, que le développement récent du pays a eu sur l’héritage culturel des effets bien plus dévastateurs que n’en avaient eu le Grand Bond en Avant et la Révolution Culturelle. En méprisant ses propres racines culturelles, la Chine est devenue le royaume des gratte-ciels à l’américaine, ponctués de Mac Donald’s et de Starbuck’s Café. Doit-elle s’en féliciter comme d’un progrès ? In extremis, on se ravise et l’on publie une liste des « dix plus jolies hutongs (6)» de Pékin : désormais vestiges figés de ce qui fut la vie de la capitale, dans ces siheyuan(7) souvent dénués de confort moderne, que la plupart des habitants ne sont pas mécontents de quitter pour des appartements sans caractère mais avec eau courante. Rien de bien original après tout. Et comment critiquer cette soif de bien-être, après tant de privations ? (8)…
Autre crève-cœur pour les amoureux du vieux Pékin : la destruction programmée du quartier de Qianmen, offert en holocauste au dieu Mammon. Dans ce quartier ancien situé au Sud de la place Tian An Men, on trouvait de multiples échoppes, gargotes et bouis-bouis en tous genres, et la vie animée de tout un petit peuple. Aujourd’hui, ce sont un homme d’affaires et un architecte français qui projettent de transformer ce quartier vieux de six siècles en royaume du luxe, associés pour cette opération à la mairie de Pékin. Les habitants du quartier ont été chassés et relogés dans des banlieues éloignées de Pékin, les bulldozers ont commencé leur inexorable travail de destruction, bientôt on trouvera ici pêle-mêle : Cartier, LVMH, Chaumet, la fondation Maeght, une salle de concerts conçue par Pleyel, des galeries (9)… Le sac du Palais d’Eté n’était finalement que de la rigolade.
Malgré tout, bon an mal an, quelques voix s’élèvent depuis peu, y compris au sommet de l’Etat, pour exprimer ce que le journaliste Eric Meyer qualifie joliment de « remords urbanistiques » (10). Mais ceux-ci sont de bien peu de poids face à des intérêts financiers que les pouvoirs publics eux-mêmes ne maîtrisent pas totalement. Alors, retour à la tradition ? Oui, mais la prise de conscience n’arrive-t-elle pas trop tard ? La réponse appartient sans doute à la jeune génération. Le goût pour le luxe à l’occidentale est peut-être l’apanage de ces nouveaux millionnaires chinois montrés à la télévision, tels Monsieur Zhang. « Ancien garde rouge », membre du parti communiste chinois et ancien membre du bureau municipal de la construction de Pékin, il a fait ériger dans la banlieue de Pékin une réplique exacte du château de Maisons-Laffite pour la modique somme de 50 millions de dollars. Il emploie une Française chargée de la décoration intérieure du château, et acquiert chez des antiquaires français du mobilier de style qu’il répugne à faire restaurer, par souci de leur conserver leur cachet d’origine. Monsieur Zhang convie dans son château les plus grands spécialistes de l’art de vivre à la française et se perfectionne dans l’art de la dégustation du vin tandis que sa femme apprend à distinguer un couteau à poisson d’un couteau à beurre… La Chine compte aujourd’hui des dizaines de milliers de multimillionnaires. Les jeunes riches n’ont pas les goûts de Monsieur Zhang. Ils sont plus attirés par le style traditionnel chinois, remis au goût du jour le cas échéant par des designers eux aussi chinois. Et puisque tradition et business ne sont pas incompatibles (et surtout pas en Chine), des demeures traditionnelles anciennes qui ont survécu aux périodes tourmentées sont reconverties en résidences hôtelières de luxe. Succès assuré.
Le retour à la tradition, c’est aussi le retour à une certaine civilité et à « l’harmonie sociale ». Attention, ne transposons pas hâtivement à la Chine nos référents de pensée français : l’harmonie sociale n’est pas un concept inventé par Henri Guaino en vue d’un discours du président de la République. Dans la pensée chinoise(11) , l’harmonie est fondamentale et très ancienne. Il n’y a désormais plus de honte, pour les dirigeants chinois, à se réclamer de cette notion issue de la philosophie chinoise la plus traditionnelle, naguère considérée comme réactionnaire et, à ce titre, sévèrement condamnée. A tel point que l’année 2007 a été très officiellement placée par le président Hu Jintao sous le signe de la « société harmonieuse ». Ce credo est valable également dans la vision prônée par la Chine au sujet des relations internationales (12). L’approche des Jeux Olympiques a fait de l’harmonie une priorité nationale. Ainsi, par exemple, le « bureau du civisme » de Pékin a lancé une campagne de lutte contre les crachats : une « brigade anti-crachats » assure la distribution de mouchoirs et de sachets en plastique pour cracher « proprement ». Quant aux récalcitrants, ils s’exposent à une amende de 5 euros. Dans le même esprit, a été instauré, une fois par mois, un « jour de la politesse ». Ce jour-là, on doit faire la queue pour monter dans le bus chacun à son tour, au lieu de la foire d’empoigne habituelle (j’ai le souvenir de m’être fait cracher dessus par une Chinoise à qui je manifestais mon mécontentement parce qu’elle m’avait bousculée pour monter dans le bus alors que j’essayais d’en descendre…).
Mais les Chinois sont avant tout pragmatiques, c’est bien connu : ces mesures tout à fait « contre nature », imposées au peuple pour faire bonne figure devant les caméras et les visiteurs étrangers, n’ont cours que dans le centre-ville et les quartiers chics de Pékin. Qui songerait à réformer en profondeur ces habitudes consubstantielles à la culture chinoise ?

Garder la face : le véritable enjeu des JO


Le compte à rebours s’égrène. La Chine affirme sereinement depuis des mois être prête pour le jour « J », ou plutôt, pour le « triple huit » (8-8-8), porte-bonheur suprême : à la 8e heure et la 8e minute du 8e jour du 8e mois de la 8e année du millénaire s’ouvriront les Jeux Olympiques de Pékin. En Chine, le chiffre 8 (八) est un symbole porte-bonheur, car sa prononciation (« ba » en transcription pinyin) rappelle le son « fa » (发) du mot « facai » (发财) qui signifie « richesse », « prospérité », « faire fortune ». Le 8 août 2007, jour de lancement du compte à rebours « J-365 », on a enregistré un nombre record de mariages dans le pays : d’ores et déjà, le ministère des affaires civiles a prévu d’augmenter les horaires et la quantité de personnel en service le 8 août 2008, de sorte que tous les couples qui le souhaitent puissent convoler en justes noces à cette date…

En cette année du Rat supposée apporter la prospérité (même si elle a démarré sous de biens mauvais augures, mettant ainsi à jour l’impuissance de la Chine à faire face dans un temps record à une calamité naturelle imprévue), personne ne songerait à s’offusquer de la coexistence - toujours harmonieuse – du modernisme le plus insolent avec l’expression de la superstition la plus archaïque.

Oui, il y a fort à parier que la Chine est prête, matériellement prête : infrastructures construites(13) , herbe déjà verte dans ce Pékin gagné par le désert. Et même, c’est promis ! ciel bleu. La Chine va faire la pluie et le beau temps, au véritable sens du terme : c’est le travail du « bureau de modification du temps », un titre digne d’un roman de Georges Orwell. Le budget national de la modification du climat dépasse 50 millions de dollars par an, et le pays prévoit de produire entre 48 et 60 milliards de mètres cube de pluie artificielle par an. Il est arrivé que certains villages se disputent au sujet de "vols de nuages", après que des nuages aient été ensemencés simultanément mais qu'un seul village ait reçu la pluie. Le terme « ensemencement de nuages » est d’autant plus poétique pour qui connaît la métaphore chinoise du « jeu des nuages et de la pluie » ! Pour l’ouverture des JO, la Chine prévoit, si nécessaire, de provoquer la pluie pour s’assurer d’un ciel dégagé au jour « J », ou pour faire retomber la poussière apportée par le désert de Gobi. Le climat est, en effet, l’un des enjeux majeurs de ces Jeux Olympiques : d’ores et déjà, un certain nombre d’athlètes ont choisi de s’entraîner hors de Chine, en raison de la pollution de ce pays. Au-delà de la stricte question du climat, ce sont tous les problèmes planétaires liés à la pollution et au dérèglement du climat qui se retrouvent comme cristallisés par ces Jeux. D’un côté, la Chine est le plus grand pollueur du monde. De l’autre, elle est de plus en plus performante en matière d’énergies renouvelables. Il s’agit pour elle, non seulement d’offrir une image « propre » pour les Jeux olympiques, mais de manière encore plus cruciale, d’assurer la survie du pays à l’heure où fondent les glaciers de l’Himalaya qui approvisionnent pour une grande partie le pays en eau. On a dit plus haut, certes avec un peu d’ironie, que les Chinois se considéraient intrinsèquement supérieurs aux autres peuples. Si cette conviction peut paraître teintée d’arrogance, elle n’est cependant pas dénuée de fondement : dans un laps de temps très court, la Chine a su apprendre des pays développés sans se limiter à les copier servilement. Elle est aussi capable d’innovation et de progrès technologiques rapides. Tout en élevant son niveau de vie, elle a dû prendre conscience de la nécessité de contrôler ce développement effréné : lutter contre la contrefaçon, maîtriser les modes de production au risque de perdre des marchés à l’étranger pour cause de jouets dangereux ou de raviolis empoisonnés, comme cela s’est produit dans les derniers mois. La sécurité alimentaire n’est pas un moindre défi : les athlètes américains ont refusé de loger au village olympique de Pékin pendant les JO, la Chine refusant qu’ils consomment la nourriture made in USA. La crainte de ces athlètes est que l’alimentation fournie par la Chine ne contienne des substances susceptibles d’entraîner une réaction positive aux tests anti-dopage.

Enfin, un dernier défi à relever, et non des moindres, c’est celui de la maîtrise des risques politiques et prévention de la menace terroriste. Maîtrise de l’image de marque de la Chine, qui se doit de préserver un minimum de vernis démocratique malgré les dénonciations qui s’élèvent un peu partout en Occident : plus on approche du 8 août 2008, plus il devient délicat d’étouffer les manifestations d’opposition au pouvoir, d’où qu’elles viennent. Mais aussi, et surtout , prévention de menace terroriste,qui ne doit pas être considérée comme exclusivement extérieure, quand on sait que la Chine compte une importante population musulmane(14) , dont les révoltes ont émaillé l’histoire du pays et fait trembler plus d’un souverain. Depuis 2005, la France envoie chaque année une équipe du RAID pour former les policiers chinois en prévision des Jeux Olympiques.



On le voit, la Chine doit « placer la barre très haut » si elle veut sortir encore grandie de ces Jeux olympiques « de tous les dangers ». A l’image de son évolution actuelle, elle se doit de relever ces défis en surpassant et en se démarquant de ses prédécesseurs. Cet état d’esprit pourrait se résumer par une citation : « Attention, ce n'est pas l'Occident en tant que tel que nous prendrons aveuglément comme modèle. Ce rationalisme à outrance et cette volonté de puissance qui, dans leur forme exagérée, isolent l'homme occidental de l'univers vivant et du reste du monde conçu uniquement comme objet de conquête, nous en avons souffert dans notre chair pour toutes ces guerres désastreuses et ces occupations asphyxiantes depuis plus d'un siècle qui nous sont imposées sans répit »(15). Donnons à la Chine cette chance de croire dans les retombées positives des Jeux Olympiques, et écoutons les paroles que me confiait récemment cette amie pékinoise : « le monde occidental ne doit pas être trop dur avec la Chine : nous avons beaucoup progressé ces vingt dernières années, et ce, au prix d’un travail acharné. Oui, nous avons vraiment beaucoup travaillé ! Notre développement a été si rapide que certains sont restés sur le bord du chemin, c’est vrai. Mais vous, en Occident, vous avez eu un demi-siècle pour accomplir ce qui ne nous a pris que vingt ans ! Ne nous jugez pas trop sévèrement ! »

Gwenola Guellil-Lemoine, GREASIE, Université de Paris X-Nanterre




[1] http://fr.beijing2008.cn/news/dynamics/headlines/n214147061.shtml
[2] « Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d'été. L'un a pillé, l'autre a incendié. La victoire peut être une voleuse, à ce qu'il paraît. Une dévastation en grand du Palais d'été s'est faite de compte à demi entre les deux vainqueurs. On voit mêlé à tout cela le nom d'Elgin, qui a la propriété fatale de rappeler le Parthénon. Ce qu'on avait fait au Parthénon, on l'a fait au Palais d'été, plus complètement et mieux, de manière à ne rien laisser. Tous les trésors de toutes nos cathédrales réunies n'égaleraient pas ce splendide et formidable musée de l'orient. Il n'y avait pas seulement là des chefs-d'œuvre d'art, il y avait un entassement d'orfèvreries. Grand exploit, bonne aubaine. L'un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l'autre a empli ses coffres ; et l'on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l'histoire des deux bandits. Nous, Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous, les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie» (Extrait de la lettre de Victor Hugo au capitaine Butler)
[3] Albert Londres, « La Chine en folie ».
[4] Brice Pedroletti, « De Chine, les « hackers rouges » ciblent les sites Internet de pays rivaux », Le Monde, 8 septembre 2007.
[5] Le gouvernement chinois prévoit d’augmenter le nombre de jours fériés – aujourd’hui limités au Nouvel An Chinois – pour préserver des fêtes traditionnelles telles que la fête de la mi-automne, la fête des bateaux dragons ou le festival de Qingming.
[6] Les hutong (胡同) sont de petites ruelles typiques du vieux Pékin, activement détruites depuis plusieurs années pour construire à leur place des bâtiments modernes.

[7] Habitation traditionnelle chinoise disposée autour d’une cour carrée et entourée de murs la protégeant des regards extérieurs.

[8] Jean Ferrat : « Il faut savoir ce que l’on aime, et rentrer dans son HLM manger du poulet aux hormones » (« La Montagne »).
[9] voir notamment l’article sur le site de Radio France Internationale : http://www.rfi.fr/actufr/articles/080/article_45867.asp
[10] revue « Le Vent de la Chine », n° 23, du 18 au 24 juin 2007.
[11] J’évite volontairement de parler de « philosophie chinoise », tant celle-ci imprègne profondément le mode de pensée des Chinois, sans que ceux-ci aient forcément pour autant l’impression d’appliquer une « philosophie » en tant que telle.
[12] « Réaliser la sécurité nationale en comptant sur l’harmonie intérieure et extérieure est notre politique nationale fondamentale » Chen Zhou, cité par www.spyworld-actu.com reprenant un article de la Beijing Information.
 [3] Albert Londres, « La Chine en folie ».
[4] Brice Pedroletti, « De Chine, les « hackers rouges » ciblent les sites Internet de pays rivaux », Le Monde, 8 septembre 2007.
[5] Le gouvernement chinois prévoit d’augmenter le nombre de jours fériés – aujourd’hui limités au Nouvel An Chinois – pour préserver des fêtes traditionnelles telles que la fête de la mi-automne, la fête des bateaux dragons ou le festival de Qingming.
[6] Les hutong (胡同) sont de petites ruelles typiques du vieux Pékin, activement détruites depuis plusieurs années pour construire à leur place des bâtiments modernes.

[7] Habitation traditionnelle chinoise disposée autour d’une cour carrée et entourée de murs la protégeant des regards extérieurs.

[8] Jean Ferrat : « Il faut savoir ce que l’on aime, et rentrer dans son HLM manger du poulet aux hormones » (« La Montagne »).
[9] voir notamment l’article sur le site de Radio France Internationale : http://www.rfi.fr/actufr/articles/080/article_45867.asp
[10] revue « Le Vent de la Chine », n° 23, du 18 au 24 juin 2007.
[11] J’évite volontairement de parler de « philosophie chinoise », tant celle-ci imprègne profondément le mode de pensée des Chinois, sans que ceux-ci aient forcément pour autant l’impression d’appliquer une « philosophie » en tant que telle.
[12] « Réaliser la sécurité nationale en comptant sur l’harmonie intérieure et extérieure est notre politique nationale fondamentale » Chen Zhou, cité par www.spyworld-actu.com reprenant un article de la Beijing Information.
[13] Pékin a mis en place un système automatique de téléguidage par téléphone, permettant à tout moment d’être guidé en chinois et en anglais vers les plus proches des 5000 latrines de la ville.
[14] Il y a plus de 20.000 mosquées en Chine.
[15] François CHENG dans son roman Le Dit de Tianyi.