Pékin, mois de juillet 1986. Voici un an que je vis en Chine, et chaque
voyage que je fais dans la capitale est pour moi l’occasion de découvrir de
nouvelles métamorphoses : selon une image devenue poncif, Pékin est un chantier
perpétuel. Le chauffeur de taxi qui m’amène à l’aéroport pavoise : « Vous verrez,
dans quelques années, Pékin surpassera des villes comme Paris, Tokyo ou New-York
! ». Je souris, n’osant le détromper : malgré les transformations continues de
ce pays en plein essor, la Chine garde pour longtemps encore un retard
considérable sur les nations occidentales. La naïveté de mon chauffeur de taxi,
il est vrai, est bien excusable : l’image qu’il se fait des pays industrialisés
n’est que le reflet déformé qui lui en est donné par une presse totalement sous
contrôle. De même, médias et propagande font tout pour que les Chinois
sur-estiment leur propre capacité à rattraper puis surpasser les nations les
plus développées de la planète. Ajoutez à cela un soupçon d’orgueil national,
une pincée de complexe de supériorité et un brin d’esprit revanchard, et le tour
est joué. Mon chauffeur en est donc convaincu. Pékin va rivaliser bientôt avec
les plus grandes capitales du monde. Ce n’est qu’une question de temps… Et
pourtant… Si je prends soin, touchée par tant d’enthousiasme, de cacher mon
amusement, c’est peut-être moi qui suis dans l’erreur...
Paris, 1987. J’accompagne pour le compte d’un cabinet d’architecture français,
une délégation officielle d’architectes et d’ingénieurs chinois. Leur mission en
France : préparer la candidature de la Chine aux Jeux Asiatiques (accueillis
effectivement en 1990). Derrière cette ambition, la volonté de se positionner
pour une candidature à l’organisation des Jeux Olympiques.
« Vingt ans après » : la Chine se prépare à accueillir les XXIXes Jeux
Olympiques (d’été) et les XIIIes Jeux Paralympiques d’été(1) .
En France comme ailleurs, de nombreuses voix s’élèvent pour appeler au boycott,
au nom des droits de l’homme bafoués. D’autres encore s’affolent de voir grossir
ce « monstre » dont l’évolution entraîne pêle-mêle délocalisations, pollution de
la planète, hausse du prix des matières premières… Certains rêvent de ce nouvel
Eldorado et de ses centaines de millions de consommateurs potentiels. Quelle est
cette Chine tantôt admirée, tantôt conspuée, presque toujours parée de tous nos
fantasmes ?
En vérité, la Chine actuelle est, pour une grande part, ce que nous,
Occidentaux, en avons fait naguère. Sa métamorphose n’a pris que le temps d’une
vie d’homme. Je songe avec un sourire de tendresse à ma grand-mère, née en 1906,
morte en 2007. 1900, c’est l’Exposition universelle à Paris, la France
rayonnante accueille les IIes Jeux olympiques de l’ère moderne. A la même
époque, la Chine est déjà dépecée par les Puissances occidentales qui se sont
partagé sans états d’âme le « gâteau chinois ». Guerres de l’opium, traités
inégaux, sac du Palais d’Eté(2) , sont quelques illustrations de ce que « la
civilisation a fait à la barbarie » (Victor Hugo)… Dans cette période chaotique
pour la Chine, le « salut » est venu, lui aussi, d’une idéologie venue
d’Occident : le communisme. Zhou Enlai, Deng Xiaoping font leurs études en
France et l’histoire de la fondation du PCC plonge aussi ses racines dans notre
pays. L’accession au pouvoir de Mao en 1949 suscite d’abord un immense espoir,
un enthousiasme qui gagne jusqu’à nos élites intellectuelles françaises. Dans
les années 60, en pleine Révolution Culturelle, tel maoïste, aujourd’hui devenu
« bobo », visitait la Chine en écarquillant des yeux émerveillés. La brigade de
Dazhai, le camarade Lei Feng… quel miracle que ce socialisme à la chinoise !
Quel modèle ! Surtout ne pas voir la réalité, ne projeter sur la Chine que ce
que l’on a envie d’y voir.
La réalité est toute autre. Combien de témoignages ai-je entendus de Chinois qui
ont vécu cette époque : familles d’intellectuels, de médecins, de professeurs,
d’artistes, envoyées « à la campagne » et survivant à peine dans des conditions
d’une dureté extrême, maltraitées, humiliées, enfants dénonçant leurs parents «
réactionnaires »… Pendant la Révolution Culturelle, on ne compte plus les
destructions de monuments, et de tout ce qui peut avoir un rapport avec la
culture traditionnelle chinoise. Les usages, le savoir-vivre, les rites aussi
sont détruits. Et la religion. Dans les années 80, alors que la Chine commence à
appliquer le principe « un pays, deux systèmes », et à injecter, lentement mais
sûrement, une dose d’économie de marché dans son système socialiste, force est
de constater que les Chinois ont perdu leurs valeurs traditionnelles sans que
celles du socialisme radieux s’y soient avantageusement substituées. Voici
bientôt soixante ans qu’a été proclamée la République Populaire de Chine. On dit
qu’il faut trois générations pour faire un gentleman : il a suffi de trois
générations pour faire disparaître aussi bien des traditions et des modes de vie
qui avaient traversé les siècles. Le Chinois qui arrive en France pour la
première fois est frappé par la propreté… Le Français qui arrive en Chine, s’il
est époustouflé par sa modernité triomphante, n’en est pas moins confronté aux
crachats incessants accompagnés de raclements de gorge peu ragoûtants, aux
bousculades et autres empoignades pour prendre d’assaut un autobus ou un guichet,
à l’indifférence et à la nonchalance de tel ou tel employé qui n’a jamais
entendu parler du client-roi. Le régime socialiste a fait de bien des Chinois
des mal embouchés. La misère, le manque de tout, des conditions de vie plus que
spartiates ont pu excuser ce « chacun pour soi » désabusé, cette brutalité
fruste. Mais voici que le pouvoir a dit « enrichissez-vous ! ». Voici que les
habitants des grandes villes se sont enrichis. Que les enfants uniques élevés
comme de petits empereurs sont arrivés à l’âge adulte. Autant leurs parents
avaient manqué de tout, avaient enduré privations et injustices, autant ces
enfants ont été choyés, dorlotés, gâtés (l’obésité est devenue un fléau en Chine
!). Ces enfants-là ont été préservés de toute frustration, de tout mauvais
souvenir : les souffrances endurées par leurs parents sont comme un honteux
secret de famille. Aujourd’hui, une seule chose compte : s’enrichir. Qu’est-ce
qui a vraiment changé depuis cette année 1922 : « Chine : chaos, éclat de rire
devant le droit de l’homme, mises à sac, rançons, viols. Un mobile : l’argent.
Un but : l’or. Une adoration : la richesse»…« Du bandit de deuxième classe aux
plus authentiques tyrans, une unique idée : diriger vers sa demeure des
brouettes de sous de bronze ou des wagons craquant sous l’or. Le peuple est une
punaise que les hommes en armes écrasent dès qu’il ose sortir des plinthes»(3) .
Tout est bon pour s’enrichir. A commencer par la destruction de tous les
vestiges du passé, bientôt remplacés par des constructions pharaoniques
clinquantes, démesurées à en donner le vertige. Pendant longtemps le leitmotiv
de la Chine était « la Chine est un (grand) pays socialiste en voie de
développement ». Aujourd’hui, le message envoyé par la Chine c’est : «
regardez-nous, nous vous avons rattrapés et surpassés ». Ce qui n’est qu’un
juste retour des choses et, après tout, conforme à la réalité : les Chinois se
croient fondamentalement, intrinsèquement supérieurs aux autres peuples. De même,
la Chine est au centre – plus exactement au-dessus - du monde.
Pour donner au monde cette image d’un pays métamorphosé, fleuron de la
modernité et de la civilisation, la Chine joue sur deux tableaux : d’un côté, le
retour à la tradition multimillénaire qu’elle s’est naguère employée à faire
disparaître jusque dans ses moindres reliquats. De l’autre, la modernité et la
technologie de pointe.
La civilisation d’abord. Parce que c’est « vendeur ». Parce que la Chine de
carte postale est à la mode. Mais peut-être aussi, plus profondément, parce
qu’après l’ivresse liée au développement frénétique copiant servilement
l’Occident, le pays a besoin de retrouver ses racines. Jusqu’à revenir à un
nationalisme parfois inquiétant. Depuis la France, nous ne voyons que la haine
déclarée pour tout ce qui est japonais (ou français, plus récemment), même (et
surtout ?) chez les jeunes Chinois. Mais cela va plus loin. Les Chinois n’ont
jamais beaucoup aimé les étrangers. Désormais, le nationalisme prend des formes
plus insidieuses. Par exemple, les hackers rouges : se présentant comme « des
défenseurs de la dignité et de l’intégrité de la patrie chinoise », les groupes
de hackers chinois font partie d’une nébuleuse nationaliste tolérée et
volontiers instrumentalisée par (le) Parti communiste(4) » . Ces pirates
informatiques, qui revendiquent leurs motivations politiques (ils se sont
baptisés « hong kers », du mot « hong » qui signifie « rouge » en chinois)
visent plus particulièrement les sites officiels des puissances rivales – Etats
Unis, Japon, Taïwan…, au point d’inquiéter le Département américain de la
défense qui a donné à ces cyber-attaques le nom de code de « Titan Rain ». Dans
une Chine où l’activité des internautes est étroitement contrôlée et peut coûter
la liberté aux plus audacieux, les sites des « hackers rouges » bénéficient
d’une surprenante clémence de la part du régime…
L’attachement à la Chine et à ses traditions prend aussi des formes moins
agressives. Les Chinois ont compris que ces traditions étaient nécessaires pour
atteindre deux objectifs : à usage externe tout d’abord, pour « attirer le
touriste » et flatter le goût des Occidentaux pour la Chine « authentique ».
Mais aussi – et peut-être surtout – à usage interne, pour redonner aux Chinois
la fierté de leur identité et, au-delà, tenter de retrouver un état de
civilisation et d’« harmonie » qui n’existe plus qu’à l’état de survivance.
C’est ainsi qu’a été instaurée en 2006 une « journée nationale du patrimoine
culturel ». L’idée est bien de préserver et de valoriser le patrimoine chinois
dans toutes ses composantes, qu’il s’agisse d’architecture, de musique, de
costumes traditionnels des minorités ethniques, de religion(5) … La notion
révolutionnaire de « culture bourgeoise » en prend un coup. Et les autorités
réalisent, mais un peu tard, que le développement récent du pays a eu sur
l’héritage culturel des effets bien plus dévastateurs que n’en avaient eu le
Grand Bond en Avant et la Révolution Culturelle. En méprisant ses propres
racines culturelles, la Chine est devenue le royaume des gratte-ciels à
l’américaine, ponctués de Mac Donald’s et de Starbuck’s Café. Doit-elle s’en
féliciter comme d’un progrès ? In extremis, on se ravise et l’on publie une
liste des « dix plus jolies hutongs (6)» de Pékin : désormais vestiges figés de ce
qui fut la vie de la capitale, dans ces siheyuan(7) souvent dénués de confort
moderne, que la plupart des habitants ne sont pas mécontents de quitter pour des
appartements sans caractère mais avec eau courante. Rien de bien original après
tout. Et comment critiquer cette soif de bien-être, après tant de privations ? (8)…
Autre crève-cœur pour les amoureux du vieux Pékin : la destruction programmée du
quartier de Qianmen, offert en holocauste au dieu Mammon. Dans ce quartier
ancien situé au Sud de la place Tian An Men, on trouvait de multiples échoppes,
gargotes et bouis-bouis en tous genres, et la vie animée de tout un petit peuple.
Aujourd’hui, ce sont un homme d’affaires et un architecte français qui
projettent de transformer ce quartier vieux de six siècles en royaume du luxe,
associés pour cette opération à la mairie de Pékin. Les habitants du quartier
ont été chassés et relogés dans des banlieues éloignées de Pékin, les bulldozers
ont commencé leur inexorable travail de destruction, bientôt on trouvera ici
pêle-mêle : Cartier, LVMH, Chaumet, la fondation Maeght, une salle de concerts
conçue par Pleyel, des galeries (9)… Le sac du Palais d’Eté n’était finalement que
de la rigolade.
Malgré tout, bon an mal an, quelques voix s’élèvent depuis peu, y compris au
sommet de l’Etat, pour exprimer ce que le journaliste Eric Meyer qualifie
joliment de « remords urbanistiques » (10). Mais ceux-ci sont de bien peu de poids
face à des intérêts financiers que les pouvoirs publics eux-mêmes ne maîtrisent
pas totalement. Alors, retour à la tradition ? Oui, mais la prise de conscience
n’arrive-t-elle pas trop tard ? La réponse appartient sans doute à la jeune
génération. Le goût pour le luxe à l’occidentale est peut-être l’apanage de ces
nouveaux millionnaires chinois montrés à la télévision, tels Monsieur Zhang. «
Ancien garde rouge », membre du parti communiste chinois et ancien membre du
bureau municipal de la construction de Pékin, il a fait ériger dans la banlieue
de Pékin une réplique exacte du château de Maisons-Laffite pour la modique somme
de 50 millions de dollars. Il emploie une Française chargée de la décoration
intérieure du château, et acquiert chez des antiquaires français du mobilier de
style qu’il répugne à faire restaurer, par souci de leur conserver leur cachet
d’origine. Monsieur Zhang convie dans son château les plus grands spécialistes
de l’art de vivre à la française et se perfectionne dans l’art de la dégustation
du vin tandis que sa femme apprend à distinguer un couteau à poisson d’un
couteau à beurre… La Chine compte aujourd’hui des dizaines de milliers de
multimillionnaires. Les jeunes riches n’ont pas les goûts de Monsieur Zhang. Ils
sont plus attirés par le style traditionnel chinois, remis au goût du jour le
cas échéant par des designers eux aussi chinois. Et puisque tradition et
business ne sont pas incompatibles (et surtout pas en Chine), des demeures
traditionnelles anciennes qui ont survécu aux périodes tourmentées sont
reconverties en résidences hôtelières de luxe. Succès assuré.
Le retour à la tradition, c’est aussi le retour à une certaine civilité et à «
l’harmonie sociale ». Attention, ne transposons pas hâtivement à la Chine nos
référents de pensée français : l’harmonie sociale n’est pas un concept inventé
par Henri Guaino en vue d’un discours du président de la République. Dans la
pensée chinoise(11) , l’harmonie est fondamentale et très ancienne. Il n’y a
désormais plus de honte, pour les dirigeants chinois, à se réclamer de cette
notion issue de la philosophie chinoise la plus traditionnelle, naguère
considérée comme réactionnaire et, à ce titre, sévèrement condamnée. A tel point
que l’année 2007 a été très officiellement placée par le président Hu Jintao
sous le signe de la « société harmonieuse ». Ce credo est valable également dans
la vision prônée par la Chine au sujet des relations internationales (12).
L’approche des Jeux Olympiques a fait de l’harmonie une priorité nationale.
Ainsi, par exemple, le « bureau du civisme » de Pékin a lancé une campagne de
lutte contre les crachats : une « brigade anti-crachats » assure la distribution
de mouchoirs et de sachets en plastique pour cracher « proprement ». Quant aux
récalcitrants, ils s’exposent à une amende de 5 euros. Dans le même esprit, a
été instauré, une fois par mois, un « jour de la politesse ». Ce jour-là, on
doit faire la queue pour monter dans le bus chacun à son tour, au lieu de la
foire d’empoigne habituelle (j’ai le souvenir de m’être fait cracher dessus par
une Chinoise à qui je manifestais mon mécontentement parce qu’elle m’avait
bousculée pour monter dans le bus alors que j’essayais d’en descendre…).
Mais les Chinois sont avant tout pragmatiques, c’est bien connu : ces mesures
tout à fait « contre nature », imposées au peuple pour faire bonne figure devant
les caméras et les visiteurs étrangers, n’ont cours que dans le centre-ville et
les quartiers chics de Pékin. Qui songerait à réformer en profondeur ces
habitudes consubstantielles à la culture chinoise ?
Le compte à rebours s’égrène. La Chine affirme sereinement depuis des
mois être prête pour le jour « J », ou plutôt, pour le « triple huit » (8-8-8),
porte-bonheur suprême : à la 8e heure et la 8e minute du 8e jour du 8e mois de
la 8e année du millénaire s’ouvriront les Jeux Olympiques de Pékin. En Chine, le
chiffre 8 (八) est un symbole porte-bonheur, car sa prononciation (« ba » en
transcription pinyin) rappelle le son « fa » (发) du mot « facai » (发财) qui
signifie « richesse », « prospérité », « faire fortune ». Le 8 août 2007, jour
de lancement du compte à rebours « J-365 », on a enregistré un nombre record de
mariages dans le pays : d’ores et déjà, le ministère des affaires civiles a
prévu d’augmenter les horaires et la quantité de personnel en service le 8 août
2008, de sorte que tous les couples qui le souhaitent puissent convoler en
justes noces à cette date…
En cette année du Rat supposée apporter la prospérité (même si elle a démarré
sous de biens mauvais augures, mettant ainsi à jour l’impuissance de la Chine à
faire face dans un temps record à une calamité naturelle imprévue), personne ne
songerait à s’offusquer de la coexistence - toujours harmonieuse – du modernisme
le plus insolent avec l’expression de la superstition la plus archaïque.
Oui, il y a fort à parier que la Chine est prête, matériellement prête :
infrastructures construites(13) , herbe déjà verte dans ce Pékin gagné par le désert.
Et même, c’est promis ! ciel bleu. La Chine va faire la pluie et le beau temps,
au véritable sens du terme : c’est le travail du « bureau de modification du
temps », un titre digne d’un roman de Georges Orwell. Le budget national de la
modification du climat dépasse 50 millions de dollars par an, et le pays prévoit
de produire entre 48 et 60 milliards de mètres cube de pluie artificielle par
an. Il est arrivé que certains villages se disputent au sujet de "vols de nuages",
après que des nuages aient été ensemencés simultanément mais qu'un seul village
ait reçu la pluie. Le terme « ensemencement de nuages » est d’autant plus
poétique pour qui connaît la métaphore chinoise du « jeu des nuages et de la
pluie » ! Pour l’ouverture des JO, la Chine prévoit, si nécessaire, de provoquer
la pluie pour s’assurer d’un ciel dégagé au jour « J », ou pour faire retomber
la poussière apportée par le désert de Gobi. Le climat est, en effet, l’un des
enjeux majeurs de ces Jeux Olympiques : d’ores et déjà, un certain nombre
d’athlètes ont choisi de s’entraîner hors de Chine, en raison de la pollution de
ce pays. Au-delà de la stricte question du climat, ce sont tous les problèmes
planétaires liés à la pollution et au dérèglement du climat qui se retrouvent
comme cristallisés par ces Jeux. D’un côté, la Chine est le plus grand pollueur
du monde. De l’autre, elle est de plus en plus performante en matière d’énergies
renouvelables. Il s’agit pour elle, non seulement d’offrir une image « propre »
pour les Jeux olympiques, mais de manière encore plus cruciale, d’assurer la
survie du pays à l’heure où fondent les glaciers de l’Himalaya qui
approvisionnent pour une grande partie le pays en eau. On a dit plus haut,
certes avec un peu d’ironie, que les Chinois se considéraient intrinsèquement
supérieurs aux autres peuples. Si cette conviction peut paraître teintée
d’arrogance, elle n’est cependant pas dénuée de fondement : dans un laps de
temps très court, la Chine a su apprendre des pays développés sans se limiter à
les copier servilement. Elle est aussi capable d’innovation et de progrès
technologiques rapides. Tout en élevant son niveau de vie, elle a dû prendre
conscience de la nécessité de contrôler ce développement effréné : lutter contre
la contrefaçon, maîtriser les modes de production au risque de perdre des
marchés à l’étranger pour cause de jouets dangereux ou de raviolis empoisonnés,
comme cela s’est produit dans les derniers mois. La sécurité alimentaire n’est
pas un moindre défi : les athlètes américains ont refusé de loger au village
olympique de Pékin pendant les JO, la Chine refusant qu’ils consomment la
nourriture made in USA. La crainte de ces athlètes est que l’alimentation
fournie par la Chine ne contienne des substances susceptibles d’entraîner une
réaction positive aux tests anti-dopage.
Enfin, un dernier défi à relever, et non des moindres, c’est celui de la
maîtrise des risques politiques et prévention de la menace terroriste. Maîtrise
de l’image de marque de la Chine, qui se doit de préserver un minimum de vernis
démocratique malgré les dénonciations qui s’élèvent un peu partout en Occident :
plus on approche du 8 août 2008, plus il devient délicat d’étouffer les
manifestations d’opposition au pouvoir, d’où qu’elles viennent. Mais aussi, et
surtout , prévention de menace terroriste,qui ne doit pas être considérée comme
exclusivement extérieure, quand on sait que la Chine compte une importante
population musulmane(14) , dont les révoltes ont émaillé l’histoire du pays et fait
trembler plus d’un souverain. Depuis 2005, la France envoie chaque année une
équipe du RAID pour former les policiers chinois en prévision des Jeux
Olympiques.
On le voit, la Chine doit « placer la barre très haut » si elle veut sortir
encore grandie de ces Jeux olympiques « de tous les dangers ». A l’image de son
évolution actuelle, elle se doit de relever ces défis en surpassant et en se
démarquant de ses prédécesseurs. Cet état d’esprit pourrait se résumer par une
citation : « Attention, ce n'est pas l'Occident en tant que tel que nous
prendrons aveuglément comme modèle. Ce rationalisme à outrance et cette volonté
de puissance qui, dans leur forme exagérée, isolent l'homme occidental de
l'univers vivant et du reste du monde conçu uniquement comme objet de conquête,
nous en avons souffert dans notre chair pour toutes ces guerres désastreuses et
ces occupations asphyxiantes depuis plus d'un siècle qui nous sont imposées sans
répit »(15). Donnons à la Chine cette chance de croire dans les retombées positives
des Jeux Olympiques, et écoutons les paroles que me confiait récemment cette
amie pékinoise : « le monde occidental ne doit pas être trop dur avec la Chine :
nous avons beaucoup progressé ces vingt dernières années, et ce, au prix d’un
travail acharné. Oui, nous avons vraiment beaucoup travaillé ! Notre
développement a été si rapide que certains sont restés sur le bord du chemin,
c’est vrai. Mais vous, en Occident, vous avez eu un demi-siècle pour accomplir
ce qui ne nous a pris que vingt ans ! Ne nous jugez pas trop sévèrement ! »
Gwenola Guellil-Lemoine, GREASIE, Université de Paris X-Nanterre