Jeux Olympiques : triangle nucléaire réel et cache-cache symbolique
Atique Janjua

Il n’y a pas que les Jeux olympiques Pékin 2008, en Asie. A l’oublier, qui pourrait s’y résoudre ? La vingt-huitième édition des Jeux olympiques risque bel et bien de marquer les esprits et de susciter, comme il est désormais de tradition, une émotion planétaire. Cependant …

Carrefour de l’humanité, région autrefois oubliée du monde olympique, l’Asie du Sud fascine aujourd’hui par sa démographie. Elle inquiète par les tensions et les rapports de force qui y existent. La Chine et l’Inde, avec plus de 2,3 milliards d’habitants, représentent, à eux seuls, plus du tiers de la population mondiale et, à leur frontière, se tient un Pakistan fragilisé par une instabilité politique interne et récurrente, détaché de l’ancien Empire britannique des Indes (1) et seul pays musulman à posséder l’arme nucléaire. Ces troisièmes Jeux olympiques organisés en Asie vont être - comme on veut le croire - gorgés de sport, de fair-play, d’ambition, d’exploit, et de gloire, mais aussi d’échecs et de déceptions. Voilà ce qui attend les athlètes bien préparés des différentes délégations autant que les pays eux-mêmes. Enjeux sportifs certes, mais également enjeux financiers. Et encore plus dans cette partie du monde lorsque la politique s’empare des symboles olympiques, les risques d’interférences offrent une lecture différente de cet événement : la gloire de l’athlète est, parfois, la gloire du pays, de son dirigeant ou de son système politique et institutionnel. Les Jeux peuvent constituer « une guerre arbitrée et policée (2)» lorsqu’elles ne rappellent pas tragiquement au Monde ses obligations et sa responsabilité(3) . La course à la renommée olympique, en Chine, n’échappe pas à cette règle.

Les choses, de nos jours, ont bougé. L’échiquier politique, diplomatique et stratégique régional a changé. Depuis 1978, la Chine connaît une mutation sans précédent. Elle est devenue LA puissance communiste triomphante et prospère économiquement. Elle a prouvé son émergence sportive au monde en 1984 à Los Angeles en obtenant sa première médaille d’or à l’épreuve du tir, et en remportant au total 32 médailles, dont 15 en or à ces mêmes Jeux. Elle s’est propulsée, par ses propres moyens, au 4e rang dans le tableau des médailles, éclipsant au passage Taiwan, représentante jusque-là des Chines. Elle a obtenu reconnaissance mondiale pour ses talents sportifs. Elle a suscité émotion et admiration. Elle a fait publicité pour les valeurs qu’elle véhiculait pour s’imposer quelques années plus tard dans l’attribution des Jeux de 2008. L’Inde et le Pakistan, avec des participations olympiques bien plus anciennes, font pâle figure à côté de leur puissante voisine et sont beaucoup plus connus du monde extérieur pour leur différend territorial sur le Cachemire et pour leurs essais nucléaires. Les Jeux olympiques de 2008 apparaissent alors comme une occasion rêvée pour exceller dans différentes disciplines sportives, et peuvent faire oublier les phases d’ombre de chaque histoire nationale (4). C’est également un moyen formidable d’accéder à un marché financier hors norme pour tous les sponsors. La Chine, géant olympique, y est chez elle. L’Inde et le Pakistan ne sont pas très éloignés géographiquement de Pékin et y sont presque « invités ». Quels que soient les différends et les contentieux, ne pas y aller « comme tout le monde », c’est perdre la face. Mais y aller sans y briller, quel dilemme !

Pour ces Etats nucléarisés, aux relations diplomatiques complexes et évolutives, la question des enjeux à Pékin 2008 est fondamentale, dès lors que les Jeux olympiques sont un lieu de rencontre des nations, une foire mondiale, une véritable exposition internationale. Où peuvent se nouer de nombreuses relations commerciales, diplomatiques, ou tout simplement amicales. Un forum incontournable. Les Jeux olympiques sont un lieu privilégié également par la vitrine qu’ils offrent du fait de leur médiatisation immense et planétaire. Forts sont les symboles ainsi que le pouvoir des cinq anneaux olympiques (5). Une poignée de main, un salut, ou même un simple regard entre personnalités politiques, peuvent être vus, visionnés et revisités, sur le champ, par des milliards de téléspectateurs. Puis re-visionnés, et re-visionnés et interprétés. Pareillement la victoire d’un athlète sur un autre peut faire parler de lui plus longtemps qu’une guerre ou qu’un séisme. De ce point de vue, les Jeux sont un véritable outil de communication internationale. L’Inde et le Pakistan pourraient, à cette occasion, retrouver une audience opportunément sur la scène médiatique internationale, là où ils sont traditionnellement absents.

Certes, les athlètes des pays organisateurs des Jeux olympiques ont l’avantage d’être chez eux, de connaître le terrain. Certes, souvent le nombre de médailles obtenues par le pays organisateur augmente sensiblement lors de ses propres Jeux. Pour la Chine, ce phénomène peut davantage s’amplifier, quand on connaît le goût du sport de la population et sa ferveur patriotique. Pour l’Empire du Milieu, l’activité sportive est partie prenante de la culture et des traditions. Pour les Chinois, l’activité physique joue un rôle essentiel dans la santé et la longévité. Ainsi, la candidature chinoise proposait « l’harmonie entre l’homme et la nature, la combinaison entre le sport et la culture ainsi que la mise en application des nouvelles et hautes technologies(6) » . L’activité sportive occupe aussi non seulement une grande place dans l’éducation nationale chinoise mais également au sein de la population et des entreprises. Aussi voit-on, de plus en plus, à côté de pratiques anciennes telles que le yoga, apparaître de nouvelles attractions : billard, ski, badminton, volley-ball. Et avec l’amélioration sensible du niveau de vie, le nombre de personnes pratiquantes du sport augmente et touche les classes aisées : les « cols blancs ». Et c’est naturellement ce qui se produit dans les pays dont les populations s’enrichissent et peuvent ainsi accéder à des activités réclamant des équipements onéreux. La Chine, avec plus de 5 millions d’athlètes, arbore fièrement sa participation à près d’une centaine d’organisations mondiales de sports et à presque autant d’associations sportives en Asie.

L’intégration de la Chine au grand Monde sportif est peu contestable, tout autant que sa place sur le petit monde du continent asiatique. La Chine se veut ainsi à la fois seul maître de l’Asie et, en même temps, puissance mondiale. Pari jusque là réussi en obtenant d’organiser les Jeux. Pari encore à tenir jusqu’à la fin des Jeux olympiques de Pékin. Eblouir en 2008, telle semble être l’ambition chinoise. Plus que tout autre participant, elle ne peut accepter une quelconque désillusion. Et dans les heureux « hasards » du calendrier 2008, la Chine a prévu une sortie humaine dans l’espace en octobre dans le cadre de sa mission « Shenzhou VII », comme pour clôturer symboliquement cette édition olympique, par un feu d’artifice dans l’univers. Démesure ? Non, vu de Pékin. En tout état de cause, les mesures pour s’assurer le succès des JO ne trompent personne : mobilisation des nombreuses fédérations sportives chinoises et de nombreuses associations sportives professionnelles d’Europe, encadrement technique moderne et efficace du sport, préparation des athlètes depuis le plus jeune âge.

Mais l’image de cet « Etat-continent » reste, en réalité, contrastée. Car elle coïncide avec celle d’une société chinoise où la prospérité des villes se développe en parallèle avec une misère certaine dans des campagnes désertées par les jeunes et gardées par les vieux délaissés, où l’exode concernerait déjà près de 150 millions de personnes. A coup de milliards, la Chine se transforme et lisse son image. En écartant la misère des sites olympiques. En poussant sous le tapis ce qu’elle ne veut pas montrer. Il y a deux Chines. Celle visible et enviée de la croissance à deux chiffres. Et celle honteuse, cachée, qui fait craqueler de partout la laque chinoise. Curieusement, obtenir les Jeux pour la Chine est une double épreuve. Satisfaction pour sa consécration internationale, certes. Mais, en même temps, mise à nu, devant les invités étrangers, sur la Toile et sous le zoom des télévisions, du fossé séparant ce pays des véritables nations développées et démocratiques. Il n’est pas sûr que Pékin s’en tire à son avantage dans l’avenir, une fois les Jeux oubliés. Surtout si la bulle spéculative, économique et financière, finit par éclater. De n’être pas à jour des normes mondiales de gouvernance intérieure et extérieure, Pékin va payer la note de l’effet d’annonce (« les plus beaux Jeux du monde »), de l’effet-zoom (attirer le regard de la communauté internationale), de l’effet-boomerang (décalage entre annonce et réalité). Pervers effet-résonance. Terrible leçon de choses. A retenir pour tous ceux qui aspirent à se voir, un jour, attribuer les Jeux.

Dans cette ascension vers les sommets mondiaux, la Chine développe, sur le plan régional, une coopération Sud-Sud avec l’Inde et veut se comporter en voisin fréquentable : accord de stabilisation des émissions de gaz à effet de serre et coopération avec l’Inde. Coopération sud-sud. Et pour cause. Ces deux nations, malgré leurs ambitions affichées d’emprise régionale et mondiale, ne sont, pour l’instant, que des puissances émergentes : « cols bleus » de pays-atelier au coude-à-coude avec « cols gris » de pays-bureau d’études. Avec des réussites ponctuelles remarquées. Mais aussi des pesanteurs indéniables. On coopère, mais on s’observe, se jalouse. On compte les coups stratégiques ou diplomatiques réussis dans chaque camp. On surveille les alliances stratégiques de l’un ou de l’autre. Pas de deux. Jeu à trois. Avec le Pakistan comme tertius gaudens. Le triangle nucléaire, pour le moment, n’est ni isocèle, ni équilatéral mais quelconque. A géométrie variable. La seule bombe que craignent, la Chine, l’Inde et le Pakistan, c’est la bombe humaine de la démographie galopante mal maîtrisée. Comment s’équiper, comment se développer, comment nourrir, comment protéger et guérir, comment éduquer et donner de l’avenir à ses populations en assurant sa place sur l’échiquier mondial : priorités absolues.

L’Inde, privilégiée par sa proximité géographique avec les Jeux de 2008, se situe aux portes des réjouissances olympiques. Elle se doit de saisir, en toute logique, l’occasion pour faire parler d’elle. Historiquement, sa participation est ancienne, et son palmarès reste constant, avec des domaines sportifs de prédilections et d’autres contestés. Or en Inde comme en Chine, mais dans une mesure naturellement différente, la société a changé, avec une nouvelle culture sportive, des ambitions et des enjeux. Mais de nombreux problèmes subsistent (7). Le sport n’est pas miraculeusement épargné, laissant apparaître la question de l’accès au sport selon, non plus seulement, des critères économiques, mais selon l’appartenance à une caste sociale donnée. Et la place de la femme, même sportive, reste critique et critiquée dans les milieux populaires. Les mentalités semblent encore bridées(8) , quoique l’espoir de changement soit permis. La volonté politique indienne, de ce côté-là, ne cesse de s’affirmer. En effet, avec une population comparable à sa voisine chinoise à 300 millions près, l’Inde possède indéniablement le même potentiel humain d’athlètes que le géant chinois. Pourtant, sur le tableau des médailles olympiques, le contraste est saisissant.

Lors de sa première participation olympique, la Chine continentale a obtenu plus de médailles que l’Inde en 18 participations. Peut-être manque-t-il une ambition sportive indienne ou est-ce la résultante du carcan des castes et de la misère économique? Ou est-ce parce que seul Bollywood passionne le peuple indien ? Quoiqu’il en soit, l’ambition politique et économique ne manque pas : l’Inde est en concurrence stratégique directe avec la Chine pour le double titre de champion régional et de puissance mondiale. Et cette adversité s’est traduite par des tensions et des diplomaties complexes entre ces deux pays, notamment par le contentieux sur un royaume himalayen, le Sikkim, annexé par la Chine(9) et de l’Aksai Chin, dont une petite partie a été concédée par le Pakistan. Partie qui est d’importance stratégique pour la Chine, puisqu’elle est traversée par le « China National Highway 219 » reliant le Xinjiang et le Tibet. Ainsi l’Inde « en poursuite » de la Chine a dû développer son arsenal nucléaire, avec missiles, notamment dans les années 1990, pour devenir une puissance atomique sérieuse. Mais les essais, une fois effectués, ont été contreproductifs et se sont transformés en retour-boomerang gênant : tollé général et blâme international. Le statut de puissance nucléaire n’a pas été officialisé pour l’Inde. C’est à cette tâche que pourrait s’employer l’Inde en n’oubliant pas que la puissance mondiale ne s’acquiert qu’au prix de l’excellence dans tous les domaines. Y compris dans le domaine sportif. Et qu’un coup d’éclat olympique peut apporter tout autant qu’un éclat militaire ou spatial ou économique, la diplomatie étant un sport. Preuve a été apportée par la célèbre diplomatie du ping-pong ayant permis une amélioration des relations sino-américaines dès la fin des années soixante. Qui pourrait écarter la possibilité d’un rapprochement entre l’Inde, venue aux Jeux en observatrice amicale mais intéressée, et la Chine - en recherche de consécration tous azimuts - à l’occasion des Jeux olympiques 2008 ? D’autant plus que Londres soutient la candidature de l’Inde pour les Jeux de 2020, et que New Delhi a déjà obtenu l’organisation des Jeux du Commonwealth pour 2010 ainsi que la Coupe du monde de hockey sur gazon. Mais ces rendez-vous, mineurs aux yeux du monde, n’ont pas même résonance. Une quatrième Olympiade en Asie, c’est du déjà vu, surtout après le Japon, la Corée du Sud et la Chine. Hockey ou Commonwealth intéressent peu de monde : so what ? Certes, l’émergence de l’Inde et sa montée en puissance ne font plus aucun doute. L’adversité sera rude pour New Delhi durant les épreuves à Pékin 2008. Mais rien ne permet de prétendre, à l’heure actuelle, que la courtoisie chinoise ira au-delà de l’accueil de bon aloi. Car puissances régionales en croissance, Chine et Inde privilégieront peut-être un système de partenariat à somme nulle, bénéfique pour toutes les deux, et les Jeux olympiques pourraient bien être le prétexte pour maintenir une telle impulsion. Et pour cause : la Chine et l’Inde affirment conjointement leur volonté de renforcer la coopération bilatérale (10). Sans plus.

En outre, le problème à court terme pour l’Inde semble bien être le Pakistan et la question du partage du Cachemire. Epineuse question même, après trois guerres, et bien des soucis diplomatiques. Voilà peut-être un début de réponse au questionnement olympique indien. Manque de motivation dû à un contentieux difficile avec le frère ennemi ? Pas certain. En réalité, les tensions se sont relâchées depuis 2004, avec des rencontres dans le cadre d’un « dialogue général », l’instauration d’un téléphone rouge, laissant entrevoir une amélioration des relations diplomatiques bilatérales(11) . Des concessions de part et d’autre ont eu lieu, Islamabad infléchissant sa position sur le référendum prévu au Cachemire. Sans oublier que les peuples d’Inde et du Pakistan vivaient, il y a quelques décennies, « sous le même toit ».

Et c’est bien là, le point nodal et l’espoir de la région. Car le Pakistan est un Etat nucléarisé. C’est également un Etat passionné pour le cricket. Une certaine « diplomatie du cricket » s’est mise en place depuis 2004 et le Pakistan a accueilli, après 15 ans d’absence, une tournée de l’équipe indienne de cricket en mars 2004. Parallèlement cette tournée s’est accompagnée de la délivrance de visas aux stars de Bollywood, aux fans, autres célébrités et personnages politiques, notamment les deux enfants de Sonia Gandhi, présidente du Parti du Congrès(12) . Mais le cricket n’est pas encore sport olympique. Indiens et Pakistanais s’affrontent alors fréquemment dans les tests de missiles à capacité nucléaire(13) , véritable sport international, mais aussi parallèlement au hockey pour faire parler d’eux. Un sport avec l’autre. En même temps, pas l’un sans l’autre sur le plan nucléaire : la communauté internationale tient ici le tableau d’affichage. Au cricket, plusieurs matchs les ont opposés et les victoires ont alterné. Mais depuis 1996, le Pakistan est absent du tableau des médaillés olympiques, preuve d’une perte de vitesse, même dans les domaines où autrefois il était en pointe. En ce sens également, l’Inde n’a pas eu de médaille d’or depuis les Jeux de Moscou en 1980. Autrement dit, l’Inde et le Pakistan n’ont pas obtenu une seule médaille d’or depuis que la Chine continentale participe aux Jeux olympiques. Décalage dans la région entre les ambitions d’une Inde qui veut atteindre, voire dépasser sa voisine chinoise, alors qu’elle n’a eu aucune médaille d’or depuis les Jeux de Moscou et d’un Pakistan qui veut rivaliser à tout prix avec l’Inde mais qui est absent du tableau des médaillés depuis les Jeux d’Atlanta en 1996. C’est ce qui laisse entrevoir de futurs rapprochements. Côté indien, avec une Chine plus riche qu’elle et alliée du Pakistan. Côté pakistanais, avec une Inde plus grande que lui mais surveillée par la Chine. C’est peut-être ce qui a permis l’accord sur la construction d’un gazoduc entre l’Iran et l’Inde via le Pakistan(14) .

De son côté, le Pakistan est pris dans ses propres remous. En pleine guerre contre le terrorisme sur son territoire, et en plein gel sur la question du Cachemire, les Jeux olympiques, se déroulant à sa porte, semblent passer à la trappe. Le Pakistan se cherche encore et n’a pas trouvé un régime politique stable. Le dernier gouvernement est issu d’un coup d’Etat en 1999 suivi d’un référendum douteux en 2002. Le Pakistan a également connu plusieurs attentats contre le Président Pervez Musharaff en 2003, comme pour sanctionner des positions intenables : le grand écart entre lutte contre le terrorisme, tolérance des groupes ultras est manifeste. Le contrôle des madrassa apparaît plus comme une « mesurette » complètement déconnectée de la réalité quotidienne. La présence des talibans afghans dans les zones tribales frontalières a laissé croire au double jeu pakistanais. Peut-il en être autrement ?

Le drame du Pakistan préoccupe également la communauté internationale : plus que l’Inde et que la Chine, il demeure un Etat flou. Nul ne parvient vraiment à saisir la portée des tragiques événements ni même la réaction de foule au Pakista n. Et tout ce qui s’est passé en 2007 ne présage rien de bon : résistance interne des juges et des avocats contre le pouvoir exécutif, assignation à résidence des leaders de l’opposition. L’emprisonnement d’Imran Khan, ancienne star du cricket, marque la rupture des ambitions proclamées du Pakistan de devenir un pays normal. L’assassinat de Benazir Bhutto fait passer la catastrophe politique à la véritable tragédie nationale. Il est alors naturel que la participation aux Jeux olympiques ne soit pas prioritaire. Elle n’est plus sujet de préoccupation. Nul ne semble y placer un espoir fou. Le Pakistan ne saurait avoir et ne devrait avoir qu’une performance olympique limitée, survivre pour prouver au monde son existence internationale a minima. En tout état de cause, l’appui stratégique et militaire des Etats-Unis ne constitue pas spécialement une aide significative bien que le passage du Pakistan au rang «d’allié majeur hors OTAN(15) » pourrait lui permettre d’acheter des armes américaines, au grand dam de l’Inde(16). Et c’est ce qui importe pour l’heure au Pakistan : la consolidation du régime politique intérieur et l’illusion de la parité militaire avec l’Inde , au prix d’un sacrifice olympique. C’est peut être ce qui explique l’absence de médaille olympique depuis 1996, année de la prise de Kaboul par les talibans.

Sur le plan interne, l’information circule beaucoup. Les jeunes se passionnent de plus en plus, en dehors du cricket et du hockey, pour le foot, le tennis et les Jeux olympiques. Articles et vêtements de sports se voient un peu partout, notamment dans le quartier commercial de « Saddar » à Rawalpindi mais ne rivalisent pas encore avec la tenue traditionnelle du « Sarwal-Kamize ». Les terrains vagues font office de terrains de jeux, les stades et les structures sportives font littéralement défaut. C’est ce qui explique, en partie, le faible nombre d’athlètes. La nation pakistanaise apparaît, dès lors, encore en quête d’un meilleur système social et politique : elle reste partagée entre ouverture au Monde et repli. La pauvreté n’arrange pas les choses. Elle amène, avec les firmes internationales, l’augmentation du travail des enfants et ce, malgré les nombreux codes (déontologie, travail) que promulguent ces mêmes firmes. La plupart des entreprises étrangères délocalisent dans les pays du Sud. Le Pakistan est célèbre, de ce point de vue, pour la qualité des ballons que produisent ses enfants à Sialkot. Or, sur ce point, Pékin 2008 va certainement dans la continuité des précédents Jeux, en soulignant, une fois encore, le travail et l’exploitation des enfants esclaves. L’opinion publique reste sensible sur ce sujet : les Jeux vont être l’occasion renouvelée de mettre en exergue cette douloureuse question au niveau international, avant de la jeter à nouveau dans l’abîme de l’oubli. Question cruelle, surtout pour l’enfant pakistanais qui coud un ballon avec lequel ses athlètes nationaux n’ont que peu de chance de jouer un jour.

L’opinion pakistanaise souhaite renouer avec le rêve d’une nation musulmane de référence, forte et humaine, loin de l’amalgame terroriste. Nation qui pourrait porter ses valeurs sportives et musulmanes dans l’arène olympique. Qu’en est-il de cette espérance à l’heure où le Pakistan est ravagé par des attentats à répétition ? Sa responsabilité est pourtant grande, étant le seul pays musulman à détenir la technologie nucléaire. Tous les regards sont tournés vers Islamabad et les espoirs du monde musulman sont sur les épaules pakistanaises. En même temps que les jugements occidentaux, devenus de plus en plus suspicieux(17) . Mais la capacité du Pakistan à assumer une telle responsabilité s’est effondrée avec la crise politique récurrente. Et cela bien que ce pays abrite une des capitales où la qualité de l’enseignement de l’Islam est reconnue par les musulmans, concurrençant directement Le Caire, Damas ou les Lieux saints. Mais il manque encore quelque chose pour rehausser l’image d’un Pakistan complet : obtenir plus de médailles que les pays musulmans rivaux, ce qui n’est pas le cas. Au contraire, le tableau du nombre de médailles par pays révèle la concurrence actuelle entre le Pakistan et d’autres pays musulmans tels que l’Indonésie qui obtient de nombreuses médailles depuis 1992. Le premier s’efface, la seconde s’éveille. Quand le centre de gravité de l’Islam cherche, dans le monde, son meilleur point d’appui.

En même temps, le souvenir des gloires olympiques s’estompe de plus en plus pour le Pakistan depuis 1996. Il s’est effacé davantage avec la mort en 2005 du plus vieux champion olympique qui se trouvait être un Pakistanais. Signe du destin ? Pékin 2008 apportera la réponse. Ou bien le Pakistan obtient des médailles et se sépare un peu plus de l’image d’un Etat nucléaire habité par des terroristes, ou bien il se confine par l’insignifiance et par l’absence de performances dans l’oubli sportif : il continuera alors de susciter la méfiance de l’opinion mondiale. L’Irak en guerre n’a pas oublié de décrocher en 2007 le titre de champion d’Asie de football, au nez et à la barbe de tous les autres nantis, Arabie saoudite, Iran, Japon, Chine et Corée du Sud. Au Pakistan de faire, dans d’autres sports, aussi bien dans sa moisson olympique.

Un autre défi doit impérativement être relevé par le Pakistan tout comme pour l’Inde : la place de la femme dans le sport. Cette question ne saurait trouver une réponse satisfaisante, sans définir au préalable la place de la femme au sein de la société indo-pakistanaise, place qui reste critiquée par les censeurs occidentaux alors que ces deux pays ont été gouvernés plusieurs fois par des femmes.



Beaucoup disent que ce qui compte est de participer, de se rencontrer et de se réunir. Cela va se produire à Pékin 2008. Mais dans des Jeux perçus par les dirigeants comme instrument de communication à part entière particulièrement efficace, mieux vaut peut-être ne pas que participer. L’Inde, en manque d’espérances sportives, va assister à ces Jeux en observateur méticuleux et intéressé, avec l’espoir de les organiser un jour et de se rapprocher davantage de son rival chinois. Le Pakistan, de plus en plus abandonné par ses partenaires traditionnels et de plus en plus replié sur lui-même, a besoin de ces Jeux pour donner l’illusion de sa « normalité » et, éventuellement, cimenter l’unité nationale en cas de réussite inespérée. Défi de taille. Face à une Chine dont une possible absence de médailles pour ses voisins amplifiera sa probable gloire.

Promis ! Juré ! … Tout le monde va se regarder les yeux dans les yeux. Sans oublier le coup d’œil en coin. Le strabisme divergent a encore de beaux jours dans le triangle nucléaire formé par Islamabad, New Delhi et Pékin.

Avant comme après les Jeux olympiques.



Atique JANJUA (Groupe de Recherche sur l’Asie/Université de Paris-Nanterre) : janjua@ejuriste.com




[1] Le Pakistan a obtenu son indépendance en 1947, en même temps que l’Inde, mais demeure en quête d’un système politique adapté
[2] Les Jeux olympiques d’été de Montréal en 1976 ont été témoins de l’affrontement olympique fratricide RFA-RDA
[3] La prise d’otages israéliens (Munich 1972) et l’attentat aux Jeux d’Atlanta (1996) continuent à marquer les esprits
[4] Notamment pour la Chine, la répression de la place Tien An Men
[5] Lors des Jeux d’Athènes 2004, l’entrée d’une délégation afghane mixte dans le stade olympique a été un symbole fort dans le contexte de guerre en Irak et de troubles en Afghanistan
[6] Selon le site officiel de la candidature de Pékin 2008
[7] Ainsi bien que le système des castes ait été légalement aboli, une frontière des classes sociales, plus cruelle que la barrière économique, existe, bel et bien de fait, et dans les mentalités et dans la réalité
[8] La naissance d’une fille est souvent regrettable et perçue parfois comme une malédiction
[9] Annexion de 1975 contestée par l’Inde, mais les belligérants acceptent les frontières établies de fait
[10] La Chine et l’Inde souhaitent établir un partenariat dans le cadre du nucléaire civil
[11] Après une montée des tensions suite à l’attentat contre le Parlement à New Dehli du 13 décembre 2001
[12] Le Parti du Progrès a gagné les élections en Inde quelques semaines plus tard, laissant entrevoir une amélioration des relations indo-pakistanaises
[13] Le dernier test du Pakistan date du 11 Août 2005 et concerne la haute technologie des missiles de croisières
[14] Cet accord déplaît à Washington qui - tout en se rapprochant de l’Inde sur le nucléaire civil - estime que l’Iran doit rester sous embargo total
[15] Engagement de Colin Powell du 18 mars 2004 à Islamabad lors de l’opération au Waziristan puis confirmé par Bush le 16 juin 2004
[16] Ni l’Inde ni le Pakistan n’ont vu leur statut nucléaire officialisé, d’autres Etats sont également dans la même situation sans encourir d’aussi forts griefs
[17] Surtout depuis les aveux, début 2004, d’Abdul Qadeer Khan, père de la bombe nucléaire pakistanaise, sur son rôle dans la prolifération nucléaire en direction de la Corée du Nord, de l’Iran et de la Lybie