Il n’y a pas que les Jeux olympiques Pékin 2008, en Asie. A l’oublier,
qui pourrait s’y résoudre ? La vingt-huitième édition des Jeux olympiques risque
bel et bien de marquer les esprits et de susciter, comme il est désormais de
tradition, une émotion planétaire. Cependant …
Carrefour de l’humanité, région autrefois oubliée du monde olympique, l’Asie du
Sud fascine aujourd’hui par sa démographie. Elle inquiète par les tensions et
les rapports de force qui y existent. La Chine et l’Inde, avec plus de 2,3
milliards d’habitants, représentent, à eux seuls, plus du tiers de la population
mondiale et, à leur frontière, se tient un Pakistan fragilisé par une
instabilité politique interne et récurrente, détaché de l’ancien Empire
britannique des Indes (1) et seul pays musulman à posséder l’arme nucléaire. Ces
troisièmes Jeux olympiques organisés en Asie vont être - comme on veut le croire
- gorgés de sport, de fair-play, d’ambition, d’exploit, et de gloire, mais aussi
d’échecs et de déceptions. Voilà ce qui attend les athlètes bien préparés des
différentes délégations autant que les pays eux-mêmes. Enjeux sportifs certes,
mais également enjeux financiers. Et encore plus dans cette partie du monde
lorsque la politique s’empare des symboles olympiques, les risques
d’interférences offrent une lecture différente de cet événement : la gloire de
l’athlète est, parfois, la gloire du pays, de son dirigeant ou de son système
politique et institutionnel. Les Jeux peuvent constituer « une guerre arbitrée
et policée (2)» lorsqu’elles ne rappellent pas tragiquement au Monde ses
obligations et sa responsabilité(3) . La course à la renommée olympique, en Chine,
n’échappe pas à cette règle.
Les choses, de nos jours, ont bougé.
L’échiquier politique, diplomatique et
stratégique régional a changé. Depuis 1978, la Chine connaît une mutation sans
précédent. Elle est devenue LA puissance communiste triomphante et prospère
économiquement. Elle a prouvé son émergence sportive au monde en 1984 à Los
Angeles en obtenant sa première médaille d’or à l’épreuve du tir, et en
remportant au total 32 médailles, dont 15 en or à ces mêmes Jeux. Elle s’est
propulsée, par ses propres moyens, au 4e rang dans le tableau des médailles,
éclipsant au passage Taiwan, représentante jusque-là des Chines. Elle a obtenu
reconnaissance mondiale pour ses talents sportifs. Elle a suscité émotion et
admiration. Elle a fait publicité pour les valeurs qu’elle véhiculait pour
s’imposer quelques années plus tard dans l’attribution des Jeux de 2008. L’Inde
et le Pakistan, avec des participations olympiques bien plus anciennes, font
pâle figure à côté de leur puissante voisine et sont beaucoup plus connus du
monde extérieur pour leur différend territorial sur le Cachemire et pour leurs
essais nucléaires. Les Jeux olympiques de 2008 apparaissent alors comme une
occasion rêvée pour exceller dans différentes disciplines sportives, et peuvent
faire oublier les phases d’ombre de chaque histoire nationale (4). C’est également
un moyen formidable d’accéder à un marché financier hors norme pour tous les
sponsors. La Chine, géant olympique, y est chez elle. L’Inde et le Pakistan ne
sont pas très éloignés géographiquement de Pékin et y sont presque « invités ».
Quels que soient les différends et les contentieux, ne pas y aller « comme tout
le monde », c’est perdre la face. Mais y aller sans y briller, quel dilemme !
Pour ces Etats nucléarisés, aux relations diplomatiques complexes et évolutives,
la question des enjeux à Pékin 2008 est fondamentale, dès lors que les Jeux
olympiques sont un lieu de rencontre des nations, une foire mondiale, une
véritable exposition internationale. Où peuvent se nouer de nombreuses relations
commerciales, diplomatiques, ou tout simplement amicales. Un forum
incontournable. Les Jeux olympiques sont un lieu privilégié également par la
vitrine qu’ils offrent du fait de leur médiatisation immense et planétaire.
Forts sont les symboles ainsi que le pouvoir des cinq anneaux olympiques (5). Une
poignée de main, un salut, ou même un simple regard entre personnalités
politiques, peuvent être vus, visionnés et revisités, sur le champ, par des
milliards de téléspectateurs. Puis re-visionnés, et re-visionnés et interprétés.
Pareillement la victoire d’un athlète sur un autre peut faire parler de lui plus
longtemps qu’une guerre ou qu’un séisme. De ce point de vue, les Jeux sont un
véritable outil de communication internationale. L’Inde et le Pakistan
pourraient, à cette occasion, retrouver une audience opportunément sur la scène
médiatique internationale, là où ils sont traditionnellement absents.
Certes, les athlètes des pays organisateurs des Jeux olympiques ont l’avantage
d’être chez eux, de connaître le terrain. Certes, souvent le nombre de médailles
obtenues par le pays organisateur augmente sensiblement lors de ses propres Jeux.
Pour la Chine, ce phénomène peut davantage s’amplifier, quand on connaît le goût
du sport de la population et sa ferveur patriotique. Pour l’Empire du Milieu,
l’activité sportive est partie prenante de la culture et des traditions. Pour
les Chinois, l’activité physique joue un rôle essentiel dans la santé et la
longévité. Ainsi, la candidature chinoise proposait « l’harmonie entre l’homme
et la nature, la combinaison entre le sport et la culture ainsi que la mise en
application des nouvelles et hautes technologies(6) » . L’activité sportive occupe
aussi non seulement une grande place dans l’éducation nationale chinoise mais
également au sein de la population et des entreprises. Aussi voit-on, de plus en
plus, à côté de pratiques anciennes telles que le yoga, apparaître de nouvelles
attractions : billard, ski, badminton, volley-ball. Et avec l’amélioration
sensible du niveau de vie, le nombre de personnes pratiquantes du sport augmente
et touche les classes aisées : les « cols blancs ». Et c’est naturellement ce
qui se produit dans les pays dont les populations s’enrichissent et peuvent
ainsi accéder à des activités réclamant des équipements onéreux. La Chine, avec
plus de 5 millions d’athlètes, arbore fièrement sa participation à près d’une
centaine d’organisations mondiales de sports et à presque autant d’associations
sportives en Asie.
L’intégration de la Chine au grand Monde sportif est peu contestable, tout
autant que sa place sur le petit monde du continent asiatique. La Chine se veut
ainsi à la fois seul maître de l’Asie et, en même temps, puissance mondiale.
Pari jusque là réussi en obtenant d’organiser les Jeux. Pari encore à tenir
jusqu’à la fin des Jeux olympiques de Pékin. Eblouir en 2008, telle semble être
l’ambition chinoise. Plus que tout autre participant, elle ne peut accepter une
quelconque désillusion. Et dans les heureux « hasards » du calendrier 2008, la
Chine a prévu une sortie humaine dans l’espace en octobre dans le cadre de sa
mission « Shenzhou VII », comme pour clôturer symboliquement cette édition
olympique, par un feu d’artifice dans l’univers. Démesure ? Non, vu de Pékin. En
tout état de cause, les mesures pour s’assurer le succès des JO ne trompent
personne : mobilisation des nombreuses fédérations sportives chinoises et de
nombreuses associations sportives professionnelles d’Europe, encadrement
technique moderne et efficace du sport, préparation des athlètes depuis le plus
jeune âge.
Mais l’image de cet « Etat-continent » reste, en réalité, contrastée. Car elle
coïncide avec celle d’une société chinoise où la prospérité des villes se
développe en parallèle avec une misère certaine dans des campagnes désertées par
les jeunes et gardées par les vieux délaissés, où l’exode concernerait déjà près
de 150 millions de personnes. A coup de milliards, la Chine se transforme et
lisse son image. En écartant la misère des sites olympiques. En poussant sous le
tapis ce qu’elle ne veut pas montrer. Il y a deux Chines. Celle visible et
enviée de la croissance à deux chiffres. Et celle honteuse, cachée, qui fait
craqueler de partout la laque chinoise. Curieusement, obtenir les Jeux pour la
Chine est une double épreuve. Satisfaction pour sa consécration internationale,
certes. Mais, en même temps, mise à nu, devant les invités étrangers, sur la
Toile et sous le zoom des télévisions, du fossé séparant ce pays des véritables
nations développées et démocratiques. Il n’est pas sûr que Pékin s’en tire à son
avantage dans l’avenir, une fois les Jeux oubliés. Surtout si la bulle
spéculative, économique et financière, finit par éclater. De n’être pas à jour
des normes mondiales de gouvernance intérieure et extérieure, Pékin va payer la
note de l’effet d’annonce (« les plus beaux Jeux du monde »), de l’effet-zoom (attirer
le regard de la communauté internationale), de l’effet-boomerang (décalage entre
annonce et réalité). Pervers effet-résonance. Terrible leçon de choses. A
retenir pour tous ceux qui aspirent à se voir, un jour, attribuer les Jeux.
Dans cette ascension vers les sommets mondiaux, la Chine développe, sur le plan
régional, une coopération Sud-Sud avec l’Inde et veut se comporter en voisin
fréquentable : accord de stabilisation des émissions de gaz à effet de serre et
coopération avec l’Inde. Coopération sud-sud. Et pour cause. Ces deux nations,
malgré leurs ambitions affichées d’emprise régionale et mondiale, ne sont, pour
l’instant, que des puissances émergentes : « cols bleus » de pays-atelier au
coude-à-coude avec « cols gris » de pays-bureau d’études. Avec des réussites
ponctuelles remarquées. Mais aussi des pesanteurs indéniables. On coopère, mais
on s’observe, se jalouse. On compte les coups stratégiques ou diplomatiques
réussis dans chaque camp. On surveille les alliances stratégiques de l’un ou de
l’autre. Pas de deux. Jeu à trois. Avec le Pakistan comme tertius gaudens. Le
triangle nucléaire, pour le moment, n’est ni isocèle, ni équilatéral mais
quelconque. A géométrie variable. La seule bombe que craignent, la Chine, l’Inde
et le Pakistan, c’est la bombe humaine de la démographie galopante mal maîtrisée.
Comment s’équiper, comment se développer, comment nourrir, comment protéger et
guérir, comment éduquer et donner de l’avenir à ses populations en assurant sa
place sur l’échiquier mondial : priorités absolues.
L’Inde, privilégiée par sa proximité géographique avec les Jeux de 2008, se
situe aux portes des réjouissances olympiques. Elle se doit de saisir, en toute
logique, l’occasion pour faire parler d’elle. Historiquement, sa participation
est ancienne, et son palmarès reste constant, avec des domaines sportifs de
prédilections et d’autres contestés. Or en Inde comme en Chine, mais dans une
mesure naturellement différente, la société a changé, avec une nouvelle culture
sportive, des ambitions et des enjeux. Mais de nombreux problèmes subsistent (7).
Le sport n’est pas miraculeusement épargné, laissant apparaître la question de
l’accès au sport selon, non plus seulement, des critères économiques, mais selon
l’appartenance à une caste sociale donnée. Et la place de la femme, même
sportive, reste critique et critiquée dans les milieux populaires. Les
mentalités semblent encore bridées(8) , quoique l’espoir de changement soit permis.
La volonté politique indienne, de ce côté-là, ne cesse de s’affirmer. En effet,
avec une population comparable à sa voisine chinoise à 300 millions près, l’Inde
possède indéniablement le même potentiel humain d’athlètes que le géant chinois.
Pourtant, sur le tableau des médailles olympiques, le contraste est saisissant.
Lors de sa première participation olympique, la Chine continentale a obtenu plus
de médailles que l’Inde en 18 participations. Peut-être manque-t-il une ambition
sportive indienne ou est-ce la résultante du carcan des castes et de la misère
économique? Ou est-ce parce que seul Bollywood passionne le peuple indien ?
Quoiqu’il en soit, l’ambition politique et économique ne manque pas : l’Inde est
en concurrence stratégique directe avec la Chine pour le double titre de
champion régional et de puissance mondiale. Et cette adversité s’est traduite
par des tensions et des diplomaties complexes entre ces deux pays, notamment par
le contentieux sur un royaume himalayen, le Sikkim, annexé par la Chine(9) et de
l’Aksai Chin, dont une petite partie a été concédée par le Pakistan. Partie qui
est d’importance stratégique pour la Chine, puisqu’elle est traversée par le «
China National Highway 219 » reliant le Xinjiang et le Tibet. Ainsi l’Inde « en
poursuite » de la Chine a dû développer son arsenal nucléaire, avec missiles,
notamment dans les années 1990, pour devenir une puissance atomique sérieuse.
Mais les essais, une fois effectués, ont été contreproductifs et se sont
transformés en retour-boomerang gênant : tollé général et blâme international.
Le statut de puissance nucléaire n’a pas été officialisé pour l’Inde. C’est à
cette tâche que pourrait s’employer l’Inde en n’oubliant pas que la puissance
mondiale ne s’acquiert qu’au prix de l’excellence dans tous les domaines. Y
compris dans le domaine sportif. Et qu’un coup d’éclat olympique peut apporter
tout autant qu’un éclat militaire ou spatial ou économique, la diplomatie étant
un sport. Preuve a été apportée par la célèbre diplomatie du ping-pong ayant
permis une amélioration des relations sino-américaines dès la fin des années
soixante. Qui pourrait écarter la possibilité d’un rapprochement entre l’Inde,
venue aux Jeux en observatrice amicale mais intéressée, et la Chine - en
recherche de consécration tous azimuts - à l’occasion des Jeux olympiques 2008 ?
D’autant plus que Londres soutient la candidature de l’Inde pour les Jeux de
2020, et que New Delhi a déjà obtenu l’organisation des Jeux du Commonwealth
pour 2010 ainsi que la Coupe du monde de hockey sur gazon. Mais ces rendez-vous,
mineurs aux yeux du monde, n’ont pas même résonance. Une quatrième Olympiade en
Asie, c’est du déjà vu, surtout après le Japon, la Corée du Sud et la Chine.
Hockey ou Commonwealth intéressent peu de monde : so what ? Certes, l’émergence
de l’Inde et sa montée en puissance ne font plus aucun doute. L’adversité sera
rude pour New Delhi durant les épreuves à Pékin 2008. Mais rien ne permet de
prétendre, à l’heure actuelle, que la courtoisie chinoise ira au-delà de
l’accueil de bon aloi. Car puissances régionales en croissance, Chine et Inde
privilégieront peut-être un système de partenariat à somme nulle, bénéfique pour
toutes les deux, et les Jeux olympiques pourraient bien être le prétexte pour
maintenir une telle impulsion. Et pour cause : la Chine et l’Inde affirment
conjointement leur volonté de renforcer la coopération bilatérale (10). Sans plus.
En outre, le problème à court terme pour l’Inde semble bien être le Pakistan et
la question du partage du Cachemire. Epineuse question même, après trois guerres,
et bien des soucis diplomatiques. Voilà peut-être un début de réponse au
questionnement olympique indien. Manque de motivation dû à un contentieux
difficile avec le frère ennemi ? Pas certain. En réalité, les tensions se sont
relâchées depuis 2004, avec des rencontres dans le cadre d’un « dialogue général
», l’instauration d’un téléphone rouge, laissant entrevoir une amélioration des
relations diplomatiques bilatérales(11) . Des concessions de part et d’autre ont eu
lieu, Islamabad infléchissant sa position sur le référendum prévu au Cachemire.
Sans oublier que les peuples d’Inde et du Pakistan vivaient, il y a quelques
décennies, « sous le même toit ».
Et c’est bien là, le point nodal et l’espoir de la région. Car le Pakistan est
un Etat nucléarisé. C’est également un Etat passionné pour le cricket. Une
certaine « diplomatie du cricket » s’est mise en place depuis 2004 et le
Pakistan a accueilli, après 15 ans d’absence, une tournée de l’équipe indienne
de cricket en mars 2004. Parallèlement cette tournée s’est accompagnée de la
délivrance de visas aux stars de Bollywood, aux fans, autres célébrités et
personnages politiques, notamment les deux enfants de Sonia Gandhi, présidente
du Parti du Congrès(12) . Mais le cricket n’est pas encore sport olympique. Indiens
et Pakistanais s’affrontent alors fréquemment dans les tests de missiles à
capacité nucléaire(13) , véritable sport international, mais aussi parallèlement au
hockey pour faire parler d’eux. Un sport avec l’autre. En même temps, pas l’un
sans l’autre sur le plan nucléaire : la communauté internationale tient ici le
tableau d’affichage. Au cricket, plusieurs matchs les ont opposés et les
victoires ont alterné. Mais depuis 1996, le Pakistan est absent du tableau des
médaillés olympiques, preuve d’une perte de vitesse, même dans les domaines où
autrefois il était en pointe. En ce sens également, l’Inde n’a pas eu de
médaille d’or depuis les Jeux de Moscou en 1980. Autrement dit, l’Inde et le
Pakistan n’ont pas obtenu une seule médaille d’or depuis que la Chine
continentale participe aux Jeux olympiques. Décalage dans la région entre les
ambitions d’une Inde qui veut atteindre, voire dépasser sa voisine chinoise,
alors qu’elle n’a eu aucune médaille d’or depuis les Jeux de Moscou et d’un
Pakistan qui veut rivaliser à tout prix avec l’Inde mais qui est absent du
tableau des médaillés depuis les Jeux d’Atlanta en 1996. C’est ce qui laisse
entrevoir de futurs rapprochements. Côté indien, avec une Chine plus riche
qu’elle et alliée du Pakistan. Côté pakistanais, avec une Inde plus grande que
lui mais surveillée par la Chine. C’est peut-être ce qui a permis l’accord sur
la construction d’un gazoduc entre l’Iran et l’Inde via le Pakistan(14) .
De son côté, le Pakistan est pris dans ses propres remous. En pleine guerre
contre le terrorisme sur son territoire, et en plein gel sur la question du
Cachemire, les Jeux olympiques, se déroulant à sa porte, semblent passer à la
trappe. Le Pakistan se cherche encore et n’a pas trouvé un régime politique
stable. Le dernier gouvernement est issu d’un coup d’Etat en 1999 suivi d’un
référendum douteux en 2002. Le Pakistan a également connu plusieurs attentats
contre le Président Pervez Musharaff en 2003, comme pour sanctionner des
positions intenables : le grand écart entre lutte contre le terrorisme,
tolérance des groupes ultras est manifeste. Le contrôle des madrassa apparaît
plus comme une « mesurette » complètement déconnectée de la réalité quotidienne.
La présence des talibans afghans dans les zones tribales frontalières a laissé
croire au double jeu pakistanais. Peut-il en être autrement ?
Le drame du Pakistan préoccupe également la communauté internationale : plus que
l’Inde et que la Chine, il demeure un Etat flou. Nul ne parvient vraiment à
saisir la portée des tragiques événements ni même la réaction de foule au
Pakista n. Et tout ce qui s’est passé en 2007 ne présage rien de bon :
résistance interne des juges et des avocats contre le pouvoir exécutif,
assignation à résidence des leaders de l’opposition. L’emprisonnement d’Imran
Khan, ancienne star du cricket, marque la rupture des ambitions proclamées du
Pakistan de devenir un pays normal. L’assassinat de Benazir Bhutto fait passer
la catastrophe politique à la véritable tragédie nationale. Il est alors naturel
que la participation aux Jeux olympiques ne soit pas prioritaire. Elle n’est
plus sujet de préoccupation. Nul ne semble y placer un espoir fou. Le Pakistan
ne saurait avoir et ne devrait avoir qu’une performance olympique limitée,
survivre pour prouver au monde son existence internationale a minima. En tout
état de cause, l’appui stratégique et militaire des Etats-Unis ne constitue pas
spécialement une aide significative bien que le passage du Pakistan au rang
«d’allié majeur hors OTAN(15) » pourrait lui permettre d’acheter des armes
américaines, au grand dam de l’Inde(16). Et c’est ce qui importe pour l’heure au
Pakistan : la consolidation du régime politique intérieur et l’illusion de la
parité militaire avec l’Inde , au prix d’un sacrifice olympique. C’est peut être
ce qui explique l’absence de médaille olympique depuis 1996, année de la prise
de Kaboul par les talibans.
Sur le plan interne, l’information circule beaucoup. Les jeunes se passionnent
de plus en plus, en dehors du cricket et du hockey, pour le foot, le tennis et
les Jeux olympiques. Articles et vêtements de sports se voient un peu partout,
notamment dans le quartier commercial de « Saddar » à Rawalpindi mais ne
rivalisent pas encore avec la tenue traditionnelle du « Sarwal-Kamize ». Les
terrains vagues font office de terrains de jeux, les stades et les structures
sportives font littéralement défaut. C’est ce qui explique, en partie, le faible
nombre d’athlètes. La nation pakistanaise apparaît, dès lors, encore en quête
d’un meilleur système social et politique : elle reste partagée entre ouverture
au Monde et repli. La pauvreté n’arrange pas les choses. Elle amène, avec les
firmes internationales, l’augmentation du travail des enfants et ce, malgré les
nombreux codes (déontologie, travail) que promulguent ces mêmes firmes. La
plupart des entreprises étrangères délocalisent dans les pays du Sud. Le
Pakistan est célèbre, de ce point de vue, pour la qualité des ballons que
produisent ses enfants à Sialkot. Or, sur ce point, Pékin 2008 va certainement
dans la continuité des précédents Jeux, en soulignant, une fois encore, le
travail et l’exploitation des enfants esclaves. L’opinion publique reste
sensible sur ce sujet : les Jeux vont être l’occasion renouvelée de mettre en
exergue cette douloureuse question au niveau international, avant de la jeter à
nouveau dans l’abîme de l’oubli. Question cruelle, surtout pour l’enfant
pakistanais qui coud un ballon avec lequel ses athlètes nationaux n’ont que peu
de chance de jouer un jour.
L’opinion pakistanaise souhaite renouer avec le rêve d’une nation musulmane de
référence, forte et humaine, loin de l’amalgame terroriste. Nation qui pourrait
porter ses valeurs sportives et musulmanes dans l’arène olympique. Qu’en est-il
de cette espérance à l’heure où le Pakistan est ravagé par des attentats à
répétition ? Sa responsabilité est pourtant grande, étant le seul pays musulman
à détenir la technologie nucléaire. Tous les regards sont tournés vers Islamabad
et les espoirs du monde musulman sont sur les épaules pakistanaises. En même
temps que les jugements occidentaux, devenus de plus en plus suspicieux(17) . Mais
la capacité du Pakistan à assumer une telle responsabilité s’est effondrée avec
la crise politique récurrente. Et cela bien que ce pays abrite une des capitales
où la qualité de l’enseignement de l’Islam est reconnue par les musulmans,
concurrençant directement Le Caire, Damas ou les Lieux saints. Mais il manque
encore quelque chose pour rehausser l’image d’un Pakistan complet : obtenir plus
de médailles que les pays musulmans rivaux, ce qui n’est pas le cas. Au
contraire, le tableau du nombre de médailles par pays révèle la concurrence
actuelle entre le Pakistan et d’autres pays musulmans tels que l’Indonésie qui
obtient de nombreuses médailles depuis 1992. Le premier s’efface, la seconde
s’éveille. Quand le centre de gravité de l’Islam cherche, dans le monde, son
meilleur point d’appui.
En même temps, le souvenir des gloires olympiques s’estompe de plus en plus pour
le Pakistan depuis 1996. Il s’est effacé davantage avec la mort en 2005 du plus
vieux champion olympique qui se trouvait être un Pakistanais. Signe du destin ?
Pékin 2008 apportera la réponse. Ou bien le Pakistan obtient des médailles et se
sépare un peu plus de l’image d’un Etat nucléaire habité par des terroristes, ou
bien il se confine par l’insignifiance et par l’absence de performances dans
l’oubli sportif : il continuera alors de susciter la méfiance de l’opinion
mondiale. L’Irak en guerre n’a pas oublié de décrocher en 2007 le titre de
champion d’Asie de football, au nez et à la barbe de tous les autres nantis,
Arabie saoudite, Iran, Japon, Chine et Corée du Sud. Au Pakistan de faire, dans
d’autres sports, aussi bien dans sa moisson olympique.
Un autre défi doit impérativement être relevé par le Pakistan tout comme pour
l’Inde : la place de la femme dans le sport. Cette question ne saurait trouver
une réponse satisfaisante, sans définir au préalable la place de la femme au
sein de la société indo-pakistanaise, place qui reste critiquée par les censeurs
occidentaux alors que ces deux pays ont été gouvernés plusieurs fois par des
femmes.
Beaucoup disent que ce qui compte est de participer, de se rencontrer et de se
réunir. Cela va se produire à Pékin 2008. Mais dans des Jeux perçus par les
dirigeants comme instrument de communication à part entière particulièrement
efficace, mieux vaut peut-être ne pas que participer. L’Inde, en manque
d’espérances sportives, va assister à ces Jeux en observateur méticuleux et
intéressé, avec l’espoir de les organiser un jour et de se rapprocher davantage
de son rival chinois. Le Pakistan, de plus en plus abandonné par ses partenaires
traditionnels et de plus en plus replié sur lui-même, a besoin de ces Jeux pour
donner l’illusion de sa « normalité » et, éventuellement, cimenter l’unité
nationale en cas de réussite inespérée. Défi de taille. Face à une Chine dont
une possible absence de médailles pour ses voisins amplifiera sa probable
gloire.
Promis ! Juré ! … Tout le monde va se regarder les yeux dans les yeux. Sans
oublier le coup d’œil en coin. Le strabisme divergent a encore de beaux jours
dans le triangle nucléaire formé par Islamabad, New Delhi et Pékin.
Avant comme après les Jeux olympiques.
Atique JANJUA (Groupe de Recherche sur l’Asie/Université de Paris-Nanterre) :
janjua@ejuriste.com