NPA = Nouveau Paysage Asiatique apaisé ou PAN = Paysage Asiatique nouveau
concurrentiel et polémogène. A bon cœur. A bon choix.
Ce dossier sur les Jeux olympiques en Asie a conscience qu’aucun développement
n’est consacré à l’Indonésie, premier pays musulman au monde, certes
périphérique par rapport aux cœurs de l’Islam (Arabie saoudite, Iran, Egypte)
mais si important par son positionnement géographique, donc politique, sur la
carte du monde. Ni non plus aux Philippines, avec tous ses problèmes de
développement, de corruption et de terrorisme. Ni à la Malaisie, puissance
économique musulmane émergente. Ni à Singapour, coffre-fort de l’Asie et du
monde. Ni à la Thaïlande, la Birmanie, le Bangladesh, le Sri Lanka. Ni aux trois
pays indochinois (Cambodge, Laos, Vietnam). Ni aux pays d’Asie himalayenne ou
sibérienne.
Ni même à l’Inde, puissance incontournable en Asie au 21e siècle. Dans leurs
trajectoires diverses vers la modernité, la démocratisation ou vers la
croissance, ces nations pensent certainement aux Jeux, rêvent subrepticement
d’or olympique, imaginent peut-être d’accueillir un jour la grande
messe-kermesse olympienne.
L’important est ailleurs. On veut raison garder. Pour ne zoomer que sur
l’essentiel.
L’Asie, militairement, économiquement, stratégiquement, diplomatiquement,
politiquement, ne se présente plus, sur l’échiquier mondial, comme un tout-en-vrac,
un continent-en-soi, une commodité paresseuse, une aire géographique uniforme,
une région globalisée, un champ de manœuvres, une zone d’action pour Grandes
puissances venues d’ailleurs pour imposer leur loi. Un partenaire sans aspérités
ni relief. Le jeu ne s’y déroule plus de façon lisse, unilatérale, bilatérale,
condescendante. Ce vocabulaire appartient au passé.
La règle est dorénavant celle du face-à-face assumé par-et-pour chaque acteur
national identifié et revendiqué intégré dans un calcul global et
multilatéralisé. Où chacun compte. Où nul ne peut être négligé. Il faut à la
fois s’imposer un strabisme convergent ET divergent dans le coup d’œil pour
conserver un regard politique périphérique. Œil de lynx et radar d’insecte
volant. Vision panoramique. Globalitaire, conséquente et pertinente. Désormais,
quand on parle Asie, il ne faut plus se braquer sur le Japon, la Corée ou la
Chine. Russie, Etats-Unis sont à garder dans la ligne de mire, mais l’Australie,
par réflexion, par réfraction, n’en prend pas moins part au jeu régional et
mondial. Nouvelle leçon de choses. Nouvelle géographisation intime pour tous de
la carte de l’Asie avec les positionnements naturels, les trajectoires
politiques, les signifiants symboliques de chaque ethnie, de chaque peuple, de
chaque nation, de chaque pays, de chaque Etat, de chaque Etat-acteur. Dans sa
relation à lui-même et à autrui. La géo-politique du 21e siècle impose à chacun
et à tous une cartographie affinée, une lecture raffinée et surtout une
nécessaire révolution culturelle. Psychologique. Mentale. Intellectuelle. Avoir
un œil sur chacun tout en veillant sur tous. Pour les réintégrer dans la
dynamique universelle. Jeter aux orties schémas conceptuels rigides, hiérarchies
passéistes et complètement dépassées.
Surtout, ne jamais oublier l’Inde… Si on veut se renseigner plus et davantage
sur l’Inde, voir des auteurs sérieux et austères : Jotsna Saksena, Max Zins,
Christophe Jaffrelot, Amartya Sen… Informatif. Pédagogique. Aride.
Martine Bulard rend un fier service à ceux qui s’étonnent de ne pas voir figurer
l’Inde dans le dossier Asie sur les Jeux olympiques. La course aux breloques
sportives tellement chères à Pierre de Coubertin et à ses successeurs est,
d’ores et déjà, secondaire, voire anecdotique. Le vrai jeu des médailles est
ailleurs. L’auteur ne dit pas tout. Son livre dit plus. Et c’est mieux. En
décalant le champ de vision du lecteur, en englobant dans une autre perspective
la focale souvent particularisée des études monographiques. Elle fait assister
d’emblée à la nouvelle donne mondiale en Asie : la course entre le dragon
chinois et l’éléphant indien se déroule au vu et au su de tous. Deng Xiaoping,
toujours en avance d’un coup au jeu d’échecs chinois, l’a prédit : « Le 21e
siècle sera le siècle de l’Asie, mais uniquement si l’Inde et la Chine
travaillent ensemble ». Il ne faut plus se passionner pour l’un ou pour l’autre
mais prendre en compte leur identité, leur singularité, leur rivalité, leur
complémentarité. Oui, surtout C.O.M.P.L.E.M.E.N.T.A.R.I.T.E. Dans cette
partition musicale à portées étagées et à clés multiples où solistes et
musiciens de rang se tirent la bourre morceaux par morceaux, tout en faisant
entendre une musique unique.
CHINDIA : « ce n’est pas l’Inde contre la Chine que nous allons voir, mais la
Chine plus l’Inde ». Nouvel attelage, nouveau team, nouvel acteur. Originalité à
mettre dans toutes les têtes. Graduellement. Réellement. Réalistiquement. Peu
importe les cahin caha, les à hue et à dia. Duo, trio, quatuor, quintet, sextet,
septet, octet. Comme aurait dit Mozart, la symphonie mondiale accepte toutes
positions, toutes configurations.
Veut-on comprendre la politique américaine en Asie ? Réponse Bulard : CIA. Pas
la centrale de renseignement de Langley (Etats-Unis). Mais Chine-Inde-Amérique
du Nord (incluant le Canada). Parler de colonisation/décolonisation ? Faire
table rase du passé ? Oublier ? Que nenni ! C’est ne plus bomber le torse pour
revendiquer le leadership dans le non-alignement ou la guidance du Tiers Monde.
Ne plus porter le cœur en écharpe et le passé en chagrin. Mais digérer ce qui
donne rebond positif et porteur au projet national : accepter les règles de
modernité économique, se mettre au temps mondial, assumer l’imposition d’une
langue étrangère désormais universalisée (l’anglais, mais côte à côte avec la
langue nationale), s’ouvrir à l’espace mondial au lieu d’un repli identitaire
frileux. Parler étranger n’est pas oublier sa langue natale : l’une avec
l’autre, évidence pour des milliards d’Hindous, de Chinois et d’Asiatiques.
Voire choisir trois ou quatre dites d’affinité, la maternelle + les autres.
Triptyque revendiqué : Plus ! Mieux ! Meilleur ! Non trépignement réclamant
toujours plus. Mais maturation de la réflexion et maturité de l’intelligence.
Prendre, comprendre, sur-prendre. Ne pas copier. Être là où les autres ne sont
pas encore. Dans ces domaines, l’avance de l’Inde sur la Chine est abyssale.
« L’Asie est trop importante pour être dirigée par une seule puissance ; ni la
Chine, ni l’Inde, ni le Japon ne peuvent penser diriger la région, seul ou en
alliance avec une puissance extérieure ». Déchiffrer ainsi le retour de la
Russie en Asie après la chute de l’URSS et la fin de la guerre froide. Dans
l’énergie (atome, pétrole, gaz), dans les armes (nucléaires ou conventionnelles,
de mort ou de vie), dans le partenariat (tous domaines, tous azimuts). A deux, à
trois, à quatre, à dix s’il le faut. Avec, comme planches d’appel pour ce triple
saut dans le connu-inconnu, les ex-Républiques musulmanes d’Asie centrale,
désormais prises en compte, courtisées, chouchoutées.
Inde, Pakistan et Iran sont observateurs de l’OCS (Organisation de Coopération
de Shanghaï regroupant Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan et Ouzbékistan avec
Chine et Russie comme parrains). SAARC, cela dit quoi ? Rien de plus ou de moins
que le South Asian Association for Regional Association réunissant sous la même
bannière Bangladesh, Bhoutan, Inde, Maldives, Népal, Pakistan et Sri Lanka. Pour
le meilleur et non plus, comme souvent, contre le pire. Et pour construire
l’édifice mondial de demain, pas seulement des briques en dollars, roubles,
euros, yuans, yens, roupies ou reals. Mais BRIC (Brazil, Russia, India, China).
Ou BRICK avec un K, pour Korea. Avec le Japon rentier du 20e siècle grâce au
génie de la miniaturisation. Avec les tigres émergents. Avec ceux qui rampent à
terre ou qui s’élèvent dans le ciel. Choix exhaustif et non exclusif.
Le nouveau bestiaire du monde est à géométrie recomposée et variable. Revenir,
pour les fondamentaux, à la tectonique géologique, naturelle, circulaire des
plaques politiques Europe-Amériques-Asie-Océanie-Afrique s’emboîtant et se
réajustant sur les substrats lithographiques eurasiatique, africain,
indo-australien, pacifique, américain, antarctique. Tous en évolution. Tous en
risques de subduction. Tous en sublimation. Temporalités différenciées mais
destination unique, le Monde-monde en partage de tous pour tous.
Tout se construit « à l’insu de… plein gré ». Nouveau dilemme. Nouvelle
équation. Ne plus se contenter de préjugés douteux, de simplifications
réductrices, de généralisations confortables. Pour se rassurer. Pour vivoter.
Pour exister. Ne plus attendre éveil ou réveil de tel ou tel.
Essence, Expérience, Espérance, Excellence. Devise affichée partout en Asie.
Le Japon n’est plus gendarme sécuritaire et/ou clochette d’alarme pour les
Etats-Unis et la Corée vigile de grande surface pour donneur d’ordre américain.
Être petit ne veut pas dire être victime expiatoire ou proie consentante : voir
Taiwan ou Singapour. L’Asie ne se réduit pas non plus au dragon chinois, «
atelier du monde », ni à l’éléphant indien, « disque dur de la planète ». Ne
plus oublier que, dans la jungle, le dragon est légende mythifiée alors que
l’éléphant est roi respecté. « L’éléphant peut courir très vite », dit la
sagesse des nations. En majesté.
On comprend alors que l’Inde et tous les autres pays asiatiques, ayant d’autres
chats et d’autres priorités à fouetter, ne se mettent pas en tête d’organiser au
21e siècle la fête à Coubertin et honorer chez soi les autres. Errare humanum
est, vont dire les Chinois. Bis repetita ? Non, merci.
Faites vos Jeux. Pas seulement olympiques.
Bxq (juillet-août 2008)