Avec l’un des films les plus remarqués et le plus remarquable en France en 2007, que montre Jia Zhang Ke dans Sanxia Haoren/Still Life (Lion d'or à la Mostra de Venise 2006) de son pays, de ses concitoyens ? Par l’image que dit-il ? Qu’y apprendre ? Pour comprendre.
Cet épisode cinématographique s’inscrit dans une fresque illustrant les réalisations techniques des hommes : partout, toujours. Pour se procurer l’énergie nécessaire à leurs diverses activités. A des niveaux différents, certes, tous les modes de vie répertoriés se caractérisent par une augmentation inexorable de la consommation d’énergie au cours du temps.
A "noter" donc, pour la marche de l’Humanité :

tou-jours-plus tou-jours-plus tou-jours-plus
Toujours plus de gens, toujours plus de besoins, toujours plus d’actions
agressives, toujours plus d’emprise sur les choses, sur les gens, sur la Terre.
Et cela sans estimation prospective globale fiable. Quantitativement.
Qualitativement. Satisfaire des besoins, oui. Réaliser des profits à court terme,
pourquoi pas ? Mais à quel prix humain ? A quel prix environnemental et
écologique ? Au bénéfice de qui ? Dans quelle perspective ? Il y a toujours eu
un revers à la médaille du Progrès. Toujours des sacrifiés, dans la marche vers
la maîtrise des choses et vers l’emprise sur les gens.
Ainsi trois exemples de barrages hydroélectriques, choisis pour leur importance
croissante et pour le fait qu’ils ont été, chacun, l’argument initial d’une
fiction cinématographique : Serre-Ponçon sur la Durance en France en 1958 (L’Eau
vive), Assouan sur le Nil en Egypte en 1964 (Un jour, le Nil sorti en 1999),
Trois Gorges sur le Yang Tsé en Chine en 2006 (Still Life).
Dans ce dernier film, le spectateur est placé, sur les pas du réalisateur et
guidé par lui, dans la situation d’un éthologue observant des populations
animales soumises à des situations de stress provoqué. Plus précisément ici,
l’éthologue s’attache à constater les conséquences sur le comportement de ses
sujets d’étude lorsque leur biotope subit des transformations profondes, voire
cataclysmiques.
On voit donc à l’œuvre l’entreprise de dépècement, de broyage des sites. Et
indissociable de celle-ci, l’entreprise de déshumanisation qui en est un effet
induit. Auquel les populations qui la subissent doivent faire face. En se
débrouillant au jour le jour. Mise à la casse de l’immobilier résidentiel,
industriel et des infrastructures à l’exception de la flottille fluviale qui,
elle, reste prospère. Déshumanisation, vraiment ? Insidieuse, progressive, à
effets cumulatifs et désespérante.
Une chanson d’amour, criée plus que chantée par un jeune garçon, des mélodies
sirupeuses entendues au hasard, dissonantes, comme en décalé par rapport au
délabrement des lieux accentuent l’étrangeté du constat. Ces chants décalés dans
la réalité ébranlée ont-ils pour rôle de rappeler un agréable passé révolu ?
Doivent-ils distraire de la réflexion ou entretenir l’illusion d’un autrement ?
Ils accompagnent, de loin, la montée de l’eau qui engloutit le lieu. Seuls
restent les souvenirs, une adresse sur un papier, une photo, la sonnerie d’un
téléphone portable. En un quotidien précaire.
On comprend progressivement, au fil des images, les motivations des personnages
aussi bien principaux que secondaires. Une cassure s’est produite dans leur vie.
Chacun réagit avec ses moyens pour recoller les morceaux et recréer du vivable.
Les deux héros, présentés dos à dos sur l’affiche, ont des histoires parallèles,
mais ils ne se rencontreront pas. N’appartenant pas à la même catégorie de
travailleurs. Le déroulement de leur histoire respective aboutit à des choix
différents.
L’homme, Sam Ming, est un mineur venu du Nord. Rien ne le rebute. Ni la
pénibilité du travail de démolition, ni les rebuffades, ni les situations
insolites. Il agit, réagit et il parle peu. Du reste ses rares interlocuteurs
comprennent mal l’accent de sa lointaine province. Il n’exprime en mots que
l’indispensable, porté par sa détermination. La femme, Shen Hong, venue de loin
aussi, a conservé des relations d’amitié avec un compagnon archéologue qui va
l’aider. Avec elle, on est introduit chez des intellectuels, pour lesquels la
parole, même parcimonieuse ou biaisée, est la base d’une communication plus
élaborée.
Dans les deux cas, le comportement est une réaction à un abandon incompris.
Chacun a entrepris une quête de l’Autre. Cet Autre qui a failli. Afin de
comprendre. Pour pouvoir continuer à vivre. Le cinéaste a choisi cet
argument-prétexte pour présenter sans didactisme - mais clairement - la
situation collective et les cas individuels créés, ici, par la construction du
barrage et, plus largement, par les nouveaux choix économiques.
A Fenjge, ville où se situent les faits, comme ailleurs, l’incommunicabilité
sépare les êtres.
Au niveau des partenaires, silence, incompréhension, éloignement ont eu raison
du couple de Sam Ming et de celui de Shen Hong. Au niveau des catégories
sociales, l’étanchéité durcit l’isolement. Sam Ming le manuel et Shen Hong
l’intellectuelle ne vont pas se rencontrer. Solitude de chacun dans la
multitude. Chacun vit dans sa bulle pour se protéger. Occasionnellement, une
bulle entre en contact avec une autre bulle. Mais sans fusion possible. Car la
mouvance continuelle remodèle la configuration sans cesse (éphémère amitié entre
Sam Ming et un "gentil voyou" sentimental amateur de bonbons). Les passagers des
bateaux, sur le Yang Tsé, devant le paysage grandiose et paisible de falaises
abruptes plongeant dans l’eau sur laquelle ils glissent, soupçonnent-ils les
conditions auxquelles sont soumis les riverains du lac de retenue des eaux du
barrage ? Un même fait. Mais plusieurs vérités, qui dépendent du point où l’on
se trouve.
Dans la composante documentaire technique du film, les activités montrées sont,
d’une part, la démolition d’immeubles d’habitation, à la masse, sans protection,
à la seule force musculaire humaine, et, d’autre part, la désinfection aseptisée
par des équipes en tenue blanche aspergeant des décombres de constructions
abattues sur les zones vouées à l’engloutissement. On assiste aussi au
démantèlement actif ou à l’abandon passif sous surveillance d’un immense
complexe industriel. On se rend dans des bureaux de doléances désorganisés, au
personnel réduit, au matériel obsolète. Services d’aucune efficacité, mais qui
subsistent pour un temps. Pour la continuité formelle de l’Administration.
En contrepartie, on constate les performances de la modernité. La démesure de la
falaise artificielle du barrage fait écho aux falaises naturelles des gorges et
rivalise avec elles pour le pittoresque. La hardiesse du pont suspendu lancé
d’un seul jet d’une rive à l’autre, illuminé sur commande, ramène la performance
du seul funambule à ce qu’elle est : un exploit individuel, gratuit, alors que
le pont, tout aussi audacieux dans son principe de relier les deux rives, est
mis à la disposition de tous. Ambivalence de la symbolique. D’une part,
fragilité, danger. De l’autre, robustesse de la technique maîtrisée.
Les activités connexes : affaires (affrontements de bandes rivales pour le
maintien d’un ordre occulte) ou loisirs (clubs, soirées mondaines) liées à ce
modernisme technologique sont rapidement évoquées ou montrées. On ne s’y attarde
pas : elles ne concernent pas la strate de population visée dans le film,
c’est-à-dire le plus grand nombre. Dépeçage, suppression d’une réalité pour en
instaurer une autre déjà en place. Ces gigantesques et prestigieuses
réalisations, prouesses technologiques indéniables, restent extérieures à
l’histoire des protagonistes. Tout en conditionnant leur vie. Ils vivent en
marge de la marche vers le futur de leur propre pays.
Sont-ce les reliquats du communisme transformés en décombres que l’on évacue ?
On démantèle un site, un système, un écosystème, et l’on broie, on noie, le
site, les anciens lieux de vie. Les occupants ne sont pas détruits physiquement
mais socialement, psychologiquement. Les réseaux de relations de voisinage,
d’activités sont brisés, les habitants déplacés, dispersés, précarisés,
fragilisés. Le système surnage et se métamorphose, méconnaissable. Mais tout
aussi excessif. La puissance est restée, le dirigisme perdure et les individus
sont renvoyés à eux-mêmes pour se débrouiller individuellement avec leurs
ressources disponibles, licites ou illicites. Qu’elles soient physiques,
intellectuelles, financières, relationnelles, etc.
Quant à l’image dans le film, on reconnaît le regard du peintre. L’affiche en
est une annonce. Le ou les personnages de premier plan se découpant sur un fond
naturellement vaporeux sont l'équivalent d'une peinture utilisant la technique
du sfumato. Ceci compose donc un tableau d'irréalité et de discordance entre le
cadre et les événements qui s'y déroulent. La distanciation que permet ce
procédé contribue à la prise de conscience du processus de bouleversement à
l'œuvre aux Trois Gorges. De même, dans la composition des tableaux de groupes.
Jia Zhang Ke joue avec les formes des corps placés dans l’espace afin
d’équilibrer les masses, avec le modelé des torses vus de face, de profil, de
dos, debout, allongés. Il joue avec les couleurs des peaux plus ou moins brunies
par les travaux au grand soleil, plus ou moins luisantes, mates au repos,
mouillées de transpiration dans l’effort et brillantes à la lumière. Ces
informations visuelles renseignent indirectement sur la température ambiante,
écrasante, étouffante ressentie même par le spectateur installé dans son
confort. Les hommes, solides, râblés, ne semblent pas affectés par ces
conditions de chaleur, ni par le bruit, ni par la poussière. Ils sont endurants.
La jeune femme, elle, à tout moment, porte sa petite bouteille d’eau à la
bouche, boit et la remplit à des distributeurs disponibles partout. Elle a chaud
et se place sous un ventilateur, inclinaison du cou, mouvement des cheveux
relevés par le bras replié, yeux clos, corsage ouvert, gorge et dos offerts à la
fraîcheur apaisante.
Composition monumentale de la masse industrielle sur laquelle de petites formes
humaines s’acharnent pendant que Shen Hong, tache claire, passe. Belles masses
métalliques industrielles, circulaires et cylindriques, formes esthétiques et
couleurs chaudes de la rouille. La rouille ronge les matériels abandonnés, temps
au travail sur les choses inertes comme sur le vivant. Objets mis en scène en
symboles ésotériques : cigarettes, alcool, thé, bonbons (« Grand Lièvre Blanc
»). Natures mortes de stimulants, remontants, douceurs, bases sociales du rituel
du partage convivial. Billets de banque devenus images d’Epinal au cours d’une
conversation et du même coup précieux souvenir de rencontres. Valeur marchande
du billet, accrue par la valeur affective symbolique d’un moment d’authentique
camaraderie. A contrario, des bandes rivales, véritables milices privées à
disposition de décideurs invisibles et "très occupés", s’affrontent au cours
d’expéditions violentes, parfois mortelles. Un tissu social désorganisé favorise
les exactions dans l’impunité. Lieux interlopes où l’exploitation de la naïveté
des nouveaux arrivants en ville est pratiquée sans scrupule: spectacles de
magie, de musique rock, transport en mototaxi vers des adresses disparues, vers
des lieux d’hébergement avec commission au passage, offre de services sexuels,
non partage de la nourriture. Tout ceci se modifiant progressivement au cours de
l’intégration. Périodes charnières pendant lesquelles coexistent et
s’interpénètrent activités traditionnelles et nouvelles. Jeux de cartes, bras de
force, mah-jong côtoient téléphones portables omniprésents jusque dans la mort
de frère Mark, télévision et titanesques réalisations techniques.
La motivation dont font preuve les deux personnages se traduit par leur
constance dans l’action. Par leur persévérance douce mais opiniâtre. Est-ce la
force des sentiments anciens ou la fermeté de la décision prise ou la conformité
au modèle social qui les motive ainsi ou encore, pour la jeune femme, la force
de nouveaux sentiments ? On l’ignore. Mais on constate leur détermination à ne
pas lâcher prise dans l’adversité.
Englué dans ce décor d’apocalypse, comment ne pas espérer un autrement, un
ailleurs ? S’échapper en soucoupe volante au vol transversal fulgurant (lien
entre les deux histoires), s’envoler en bâtiment-fusée au décollage vertical
inopiné (pour la jeune femme), échapper à cette destruction, cette négation de
l’importance du vécu présent. Ce vécu présent qui devient si précieux quelques
siècles ou millénaires plus tard par ses vestiges. Car le travail de fourmi des
archéologues qui fouillent, dégagent à la raclette ou au pinceau des bribes
d’informations concernant des générations passées, est proposé à titre de
réflexion dans le même temps que Fenjge actuel est anéanti.
Ce film n’aborde pas les questions écologiques au sujet desquelles les
scientifiques chinois eux-mêmes sont inquiets. C’est l’aspect « moulinette à
chair humaine » qui est mis en avant. Présenté. Présent. Toutefois, aucune
volonté délibérée de nuire n’est perceptible. Les effets induits par la
réalisation du barrage sont peut être regrettables. Mais inévitables. C’est
ainsi. La Chine a-t-elle l’exclusivité de ce mode d’action ? Ce qui se passe en
Chine aux Trois-Gorges est montré sans outrance, sans véhémence, sans révolte et
sans édulcoration, sans jugement préétabli. C’est un constat. Au spectateur de
se faire son opinion, d’interpréter ce qui est vu.
Ce film montre la déconnexion entre les décideurs invisibles qui planent dans de
hautes sphères, d’où descendent des ordres et la population de la base. Aux
Trois-Gorges, lieu pris comme emblème d’un progrès en marche, le cinéaste a
choisi le moment où l’eau arrive au menton de la victime innocente : l’instant
d’après, elle sera noyée, engloutie, l’eau redevenue lisse et sans remous au
dessus d’elle, on l’oubliera.
Sommes-nous les béats spectateurs des beautés du paysage vu du bateau ou
voulons-nous en savoir plus, aller au-delà du décor, de la superficialité et
connaître ce qu’il en coûte aux populations d’un pays qui s’aligne à marche
forcée sur les valeurs d’autres cultures. Que deviennent des individus soumis
longtemps à un ordre politico-économique communiste quand le régime - tout en
ayant peu évolué politiquement - passe économiquement à l’économie de marché. La
libre entreprise réussit à certains mais génère conjointement des victimes,
inutiles au système donc négligeables. Ce film donne à voir un fait, il ne s’en
offusque pas. C’est un moment dans la longue Histoire d’un grand pays.
Le cinéaste ne prend pas partie ouvertement, mais on le sent en empathie avec
ses deux héros. Il met en image, il témoigne. C’est une stratégie d’action.
Devenir ouvertement censeur est-ce garantir un accueil favorable à ses idées et
sensibiliser un public de spectateurs ? N’est-il pas plus efficace de se ménager
la possibilité de pouvoir continuer à s’exprimer ? Montrer objectivement
n’est-ce pas un parti pris éminemment politique ?
De plus, ce que nous voyons pour la Chine n’est-il pas transposable dans
d’autres lieux ?
Pour conclure à contretemps, parlons du titre choisi pour les pays occidentaux.
A qui veut bien lire l’explicite et l’implicite, on comprend que Still life
évoquerait une vie calme. Mais imposée trop calme, la vie n’est-elle pas
immobilisée, figée, muette ? On suppose que la nature morte (still life), aura
sa place dans l’histoire. En effet. Mais vous avez dit aussi Nature morte ? A la
fin de la projection, rien n’est solutionné, mais les personnages sont encore en
vie et ont conservé leur instinct de vie, donc Still life. « But still alive ».
Qu’apprendrons-nous de la nouvelle Chine grâce à la manifestation internationale
des tout proches Jeux Olympiques ? En marge de la grande entreprise médiatique
officielle convenue, y aura-t-il une ou des fictions filmées sur fond
documentaire exceptionnel des Jeux ?
Jia Zhang Ke - ou un de ses confrères - nous ferait-il ce plaisir ?
Aimée Teyssier-Guintrand , Groupe de Recherche sur l’Asie (GREASIE), Université
de Paris X-Nanterre
aguintrand@orange.fr