« Sous les rayons du soleil couchant, la plaine du Henan était rouge, rouge
comme le sang. C’était la fin de l’automne. Il faisait froid. Les rues du
village des Ding étaient désertes… Aucun bruit ne troublait le silence du
Village des Ding. La vie ressemblait à la mort. Silence, fin d’automne,
crépuscule. Le village et ses habitants s’étaient rabougris et, comme l’herbe et
les arbres de la plaine, la vie s’était desséchée : elle n’était qu’un cadavre
enterré dans sa tombe ». Ainsi s’ouvrait le roman de Yan Lianke, Ding zhuang
meng, publié en 2005 et traduit en français, Le rêve du village des Ding, par
Claude Payen aux Editions Philippe Picquier en 2007. Village situé dans une
province au sud de Pékin, petit bourg qui souhaitait devenir aussi riche que la
ville. Envieux d’opulence, il vend son sang, se targue alors de son
développement, de ses belles demeures, de sa nouvelle rue, etc.
Dix ans ont passé depuis l’arrivée des premières ampoules, aiguilles et autres
tubes. La maladie que l’on évite de nommer et appelée « fièvre » fait son
entrée. Le Sida s’abat sur le village. La boîte de Pandore s’est ouverte. Le
diable en est sorti. La Mort, avec ses visages hideux, est venue réclamer son
dû, demandant à la Vie le paiement pour avoir cru jouer impunément avec le
fluide vital.
Tels sont les maux du village des Ding. Mais peut-on traduire ces maux en mots,
surtout dans une autre langue que l’original ? Toute la réussite du livre est
dans cette éblouissante prouesse de l’adaptateur et de l’éditeur français. Tout
y est : rythme, virtuosité, rendu, imaginaire, souffle, émotion … On oublie la
Chine. On touche à l’éternel. A l’Universel.
Alors commence une histoire de communauté. Qui doit faire face à son passé. A
ses propres membres. A son quotidien. A son vécu. Avec le non-dit. La « fièvre
», l’hyperbole. Le sida. Agir, bien sûr, contre. Mais, surtout, vivre avec la
maladie.
Parmi ses membres, la communauté compte la famille Ding, celle qui est vraiment
le cœur du village. Ding Hui est père de famille, notable du village. Il fut le
premier commerçant du sang au village, véritable instigateur du mouvement et
complice de la « fièvre » : il a participé à son expansion par le biais des
conditions d’hygiène dans lesquelles il prélevait le sang de ses concitoyens. Il
était un « roi du sang ». Saigneur seigneur. Tout-puissant. Rien ne
l’éclabousse. Jusqu’au scandale. Ding Shuiyang est le grand-père, appelé «
professeur » par tout le monde, aussi bien en raison de son rapport privilégié
avec l’école que pour son rôle de sage du village. A cause de lui, les
villageois ont, avec tant d’ardeur, vendu leur sang. Ding Liang est le frère de
Hui et son associé dans le commerce sanguin, mais, à la différence de son frère,
Liang est frappé violemment par le sida mais aussi par un amour adultérin avec
sa belle-soeur.
Enfin … Qiang, le fils, notre guide pour traverser ces moments de vie et de
mort. Cependant notre narrateur n'est pas un conteur ordinaire : il est mort,
tué par la vengeance aveugle des villageois pour ce qu’il est, c'est-à-dire le
fils du saigneur. Cela est d’ailleurs doublement troublant. Le lecteur est, de
prime abord, choqué à la découverte de cette information dès le début du livre.
Puis, malgré tout, la lecture prenant le pas sur l’émotivité et l’affection, on
s’y habitue.
L'auteur, Yan Lianke, était militaire. Ecrivain officiel dans l’armée chinoise,
il fut mis à la porte en 2004. En effet, tel Jekill-Hyde, le jour il écrivait
des textes de propagande et la nuit, il dépeignait une triste réalité à travers
ses ouvrages. Depuis ses écrits sont censurés en Chine. Il parle de «
littérature de la souffrance ». La gestation de ce roman a été très longue,
presque aussi longue que l’histoire qu’il raconte. Ainsi presque une décennie
lui a été nécessaire pour accoucher de ce roman. « Au moment de remettre mon
manuscrit entre les mains de l’éditeur, j’ai l’impression de ne pas lui donner
seulement un roman mais aussi un ballot de souffrance et de désespoir. Il me
reste maintenant à affronter la réalité de la vie et du monde. Je ne sais si
j’ai écrit un bon ou un mauvais roman, mais je peux en toute sincérité affirmer
que ce n’est pas ma force physique que l’écriture de ces quelque deux cent mille
caractères a usée : elle a usé ma vie, elle a diminué mon espérance de vie. Dans
ces deux cent mille caractères, j’ai exprimé tout mon amour de la vie et mon
amour irraisonné de l’art du roman tel que je le conçois ». Le Rêve du village
des Ding (des dingues ?) est interdit en Chine et l’auteur privé de parole. On
l’a bien lu : ce « ballot de souffrance et de désespoir » exprime tout ce que la
Chine ne veut pas donner à voir. Surtout pas aux Jeux olympiques de Pékin 2008.
Au final, ce « faux roman de la vraie vie » est une véritable interface du réel.
Il marque les esprits à la manière de Philadelphia de Jonathan Demme, en son
temps, sur la question du sida, de son traitement médical et social. Mais - et
c'est là où l'ouvrage est pertinent -, il soulève le problème de son économie.
De sa gouvernance. En bref, plus qu'une description réalistico-réelle, il s'agit
ici d'une symbiose entre fiction et documentaire qui fait réfléchir le lecteur.
Rien que pour cela, il vaut largement les quelques heures nécessaires à son
exploration.
Les trois dernières pages du roman de Yan Lianke sont cruelles de vérité. Et
d’universalité. Donc, à lire. A méditer. Absolument. « Quand mon grand-père
revint au village, le soleil couchant transformait la plaine en un immense lac
de sang. Comme tous les soirs, avant de disparaître à l’horizon, il riait à
gorge déployée. Les autres années, à la même époque, les arbres perdaient leurs
feuilles. Cette année, elles étaient tombées depuis longtemps. Sur le sol,
l’herbe morte revivait. Dans les champs et dans l’ancien lit du Fleuve Jaune, on
voyait réapparaître de timides traces de verdure. L’odeur qui flottait dans
l’air était celle d’un début de printemps. Parfois, l’ombre d’un moineau, d’un
corbeau ou d’un aigle glissait sur le sol comme une fumée. Coiffé d’un vieux
chapeau de paille, mon grand-père rentrait, rapportant sa literie. Son visage
émacié était grisâtre. Il semblait revenir d’un long voyage. Un silence
impressionnant régnait dans le Village des Ding. Ce n’était plus le village
qu’il avait quitté trois mois plutôt. Ce n’était plus le Village des Ding.
Pourtant, c’était encore le Village des Ding. Il était désert : ni hommes, ni
poules, ni cochons, ni chiens, ni chats, ni canards. Le cri d’un moineau tombait
parfois sur le sol comme un morceau de verre brisé. Un chien étique sortit de la
cour <…>. Il resta un instant immobile à regarder mon grand-père et, sans
aboyer, s’éloigna, la queue entre les pattes. Mon grand-père se dirigea vers la
nouvelle rue. (…)
Mon grand-père, épuisé, entra dans sa chambre, jeta un coup d’œil à ses diplômes
de professeur modèle et se laissa tomber sur le lit et se retrouva aussitôt
transporté dans le Village des Saules, le Village des Eaux Jaunes, le Village de
Deuxième Li … Il parcourait des centaines de villages et de bourgs. Comme dans
le Village des Ding, il ne restait que les maisons. Les arbres avaient tous été
abattus pour faire des cercueils. Les portes, les fenêtres, les armoires, les
coffres … Tout avait été transformé en cercueils. Dans les districts de Cai, de
Ming, de Baoshan, il ne restait plus âme qui vive. La plaine était nue. Les
hommes et les animaux étaient morts. Heureusement, dans la nuit, il tomba une
averse torrentielle.
Mon grand-père aperçut, sortant de la boue qui recouvrait la plaine, une femme
tenant à la main un rameau de saule qu’elle trempait dans la boue et secouait
ensuite dans l’air, faisant jaillir du sol une myriade de petits bonshommes
d’argile. Chaque fois qu’elle secouait son rameau de saule, il en jaillissait
d’autres qui dansaient sur la plaine, aussi nombreux que les gouttes de pluie.
Mon grand-père voyait surgir une nouvelle plaine. Il voyait surgir un nouveau
monde ».
Fiction ? Allégorie ? Non. Récit. Narratif. Dramatique. Epique. Vrai. Palpable.
Convaincant. Réel. Au bout de la compassion et de l’émotion, l’intelligence.
Après lecture, il faut s'interroger sur la situation de la Chine, à quelques
mois des Jeux Olympiques de Pékin 2008. Actuellement, plus de 200 000 cas de
contaminés sont officiellement recensés, mais les Nations Unies estiment que le
chiffre serait plus proche de 650 000. Les autorités chinoises sont, tout de
même, plus ouvertes depuis quelque temps. Toutefois, ces mêmes autorités
n’apprécient toujours pas que des militants chinois et des groupes étrangers
soutiennent les demandes d’indemnisation de personnes contaminées ou mettent en
cause certains responsables. Ainsi, dans le Henan, des victimes du sang
contaminé ont été dissuadées d’engager des poursuites.
Le livre est chant d’amour funèbre, requiem affectueux. En l’honneur du malade
Chine. Abandonné à lui-même, oublié de sa communauté nationale. Aucune
propagande ou dénégation n’efface la poignante réalité. Portrait impitoyable
d’une autre Chine, enfoncée dans le mensonge à soi, la dissimulation aux autres
et la course à la modernité. Prédatrice, inhumaine. Mais certainement piqûre de
rappel pour la conscience universelle.
Oublier ? Qui le pourrait ?
Proverbe chinois : “La rose n'a d'épines que pour qui veut la cueillir”
Benjamin Donaz, GREASIE, Université de Paris X-Nanterre
Ben_donaz@yahoo.fr