Un livre: Saigneur/Seigneur : Lord of polluted blood
Le cauchemar du Village des Ding
Benjamin Donaz

« Sous les rayons du soleil couchant, la plaine du Henan était rouge, rouge comme le sang. C’était la fin de l’automne. Il faisait froid. Les rues du village des Ding étaient désertes… Aucun bruit ne troublait le silence du Village des Ding. La vie ressemblait à la mort. Silence, fin d’automne, crépuscule. Le village et ses habitants s’étaient rabougris et, comme l’herbe et les arbres de la plaine, la vie s’était desséchée : elle n’était qu’un cadavre enterré dans sa tombe ». Ainsi s’ouvrait le roman de Yan Lianke, Ding zhuang meng, publié en 2005 et traduit en français, Le rêve du village des Ding, par Claude Payen aux Editions Philippe Picquier en 2007. Village situé dans une province au sud de Pékin, petit bourg qui souhaitait devenir aussi riche que la ville. Envieux d’opulence, il vend son sang, se targue alors de son développement, de ses belles demeures, de sa nouvelle rue, etc.

Dix ans ont passé depuis l’arrivée des premières ampoules, aiguilles et autres tubes. La maladie que l’on évite de nommer et appelée « fièvre » fait son entrée. Le Sida s’abat sur le village. La boîte de Pandore s’est ouverte. Le diable en est sorti. La Mort, avec ses visages hideux, est venue réclamer son dû, demandant à la Vie le paiement pour avoir cru jouer impunément avec le fluide vital.

Tels sont les maux du village des Ding. Mais peut-on traduire ces maux en mots, surtout dans une autre langue que l’original ? Toute la réussite du livre est dans cette éblouissante prouesse de l’adaptateur et de l’éditeur français. Tout y est : rythme, virtuosité, rendu, imaginaire, souffle, émotion … On oublie la Chine. On touche à l’éternel. A l’Universel.


Alors commence une histoire de communauté. Qui doit faire face à son passé. A ses propres membres. A son quotidien. A son vécu. Avec le non-dit. La « fièvre », l’hyperbole. Le sida. Agir, bien sûr, contre. Mais, surtout, vivre avec la maladie.

Parmi ses membres, la communauté compte la famille Ding, celle qui est vraiment le cœur du village. Ding Hui est père de famille, notable du village. Il fut le premier commerçant du sang au village, véritable instigateur du mouvement et complice de la « fièvre » : il a participé à son expansion par le biais des conditions d’hygiène dans lesquelles il prélevait le sang de ses concitoyens. Il était un « roi du sang ». Saigneur seigneur. Tout-puissant. Rien ne l’éclabousse. Jusqu’au scandale. Ding Shuiyang est le grand-père, appelé « professeur » par tout le monde, aussi bien en raison de son rapport privilégié avec l’école que pour son rôle de sage du village. A cause de lui, les villageois ont, avec tant d’ardeur, vendu leur sang. Ding Liang est le frère de Hui et son associé dans le commerce sanguin, mais, à la différence de son frère, Liang est frappé violemment par le sida mais aussi par un amour adultérin avec sa belle-soeur.

Enfin … Qiang, le fils, notre guide pour traverser ces moments de vie et de mort. Cependant notre narrateur n'est pas un conteur ordinaire : il est mort, tué par la vengeance aveugle des villageois pour ce qu’il est, c'est-à-dire le fils du saigneur. Cela est d’ailleurs doublement troublant. Le lecteur est, de prime abord, choqué à la découverte de cette information dès le début du livre. Puis, malgré tout, la lecture prenant le pas sur l’émotivité et l’affection, on s’y habitue.


L'auteur, Yan Lianke, était militaire. Ecrivain officiel dans l’armée chinoise, il fut mis à la porte en 2004. En effet, tel Jekill-Hyde, le jour il écrivait des textes de propagande et la nuit, il dépeignait une triste réalité à travers ses ouvrages. Depuis ses écrits sont censurés en Chine. Il parle de « littérature de la souffrance ». La gestation de ce roman a été très longue, presque aussi longue que l’histoire qu’il raconte. Ainsi presque une décennie lui a été nécessaire pour accoucher de ce roman. « Au moment de remettre mon manuscrit entre les mains de l’éditeur, j’ai l’impression de ne pas lui donner seulement un roman mais aussi un ballot de souffrance et de désespoir. Il me reste maintenant à affronter la réalité de la vie et du monde. Je ne sais si j’ai écrit un bon ou un mauvais roman, mais je peux en toute sincérité affirmer que ce n’est pas ma force physique que l’écriture de ces quelque deux cent mille caractères a usée : elle a usé ma vie, elle a diminué mon espérance de vie. Dans ces deux cent mille caractères, j’ai exprimé tout mon amour de la vie et mon amour irraisonné de l’art du roman tel que je le conçois ». Le Rêve du village des Ding (des dingues ?) est interdit en Chine et l’auteur privé de parole. On l’a bien lu : ce « ballot de souffrance et de désespoir » exprime tout ce que la Chine ne veut pas donner à voir. Surtout pas aux Jeux olympiques de Pékin 2008.

Au final, ce « faux roman de la vraie vie » est une véritable interface du réel. Il marque les esprits à la manière de Philadelphia de Jonathan Demme, en son temps, sur la question du sida, de son traitement médical et social. Mais - et c'est là où l'ouvrage est pertinent -, il soulève le problème de son économie. De sa gouvernance. En bref, plus qu'une description réalistico-réelle, il s'agit ici d'une symbiose entre fiction et documentaire qui fait réfléchir le lecteur. Rien que pour cela, il vaut largement les quelques heures nécessaires à son exploration.


Les trois dernières pages du roman de Yan Lianke sont cruelles de vérité. Et d’universalité. Donc, à lire. A méditer. Absolument. « Quand mon grand-père revint au village, le soleil couchant transformait la plaine en un immense lac de sang. Comme tous les soirs, avant de disparaître à l’horizon, il riait à gorge déployée. Les autres années, à la même époque, les arbres perdaient leurs feuilles. Cette année, elles étaient tombées depuis longtemps. Sur le sol, l’herbe morte revivait. Dans les champs et dans l’ancien lit du Fleuve Jaune, on voyait réapparaître de timides traces de verdure. L’odeur qui flottait dans l’air était celle d’un début de printemps. Parfois, l’ombre d’un moineau, d’un corbeau ou d’un aigle glissait sur le sol comme une fumée. Coiffé d’un vieux chapeau de paille, mon grand-père rentrait, rapportant sa literie. Son visage émacié était grisâtre. Il semblait revenir d’un long voyage. Un silence impressionnant régnait dans le Village des Ding. Ce n’était plus le village qu’il avait quitté trois mois plutôt. Ce n’était plus le Village des Ding. Pourtant, c’était encore le Village des Ding. Il était désert : ni hommes, ni poules, ni cochons, ni chiens, ni chats, ni canards. Le cri d’un moineau tombait parfois sur le sol comme un morceau de verre brisé. Un chien étique sortit de la cour <…>. Il resta un instant immobile à regarder mon grand-père et, sans aboyer, s’éloigna, la queue entre les pattes. Mon grand-père se dirigea vers la nouvelle rue. (…)

Mon grand-père, épuisé, entra dans sa chambre, jeta un coup d’œil à ses diplômes de professeur modèle et se laissa tomber sur le lit et se retrouva aussitôt transporté dans le Village des Saules, le Village des Eaux Jaunes, le Village de Deuxième Li … Il parcourait des centaines de villages et de bourgs. Comme dans le Village des Ding, il ne restait que les maisons. Les arbres avaient tous été abattus pour faire des cercueils. Les portes, les fenêtres, les armoires, les coffres … Tout avait été transformé en cercueils. Dans les districts de Cai, de Ming, de Baoshan, il ne restait plus âme qui vive. La plaine était nue. Les hommes et les animaux étaient morts. Heureusement, dans la nuit, il tomba une averse torrentielle.

Mon grand-père aperçut, sortant de la boue qui recouvrait la plaine, une femme tenant à la main un rameau de saule qu’elle trempait dans la boue et secouait ensuite dans l’air, faisant jaillir du sol une myriade de petits bonshommes d’argile. Chaque fois qu’elle secouait son rameau de saule, il en jaillissait d’autres qui dansaient sur la plaine, aussi nombreux que les gouttes de pluie. Mon grand-père voyait surgir une nouvelle plaine. Il voyait surgir un nouveau monde ».


Fiction ? Allégorie ? Non. Récit. Narratif. Dramatique. Epique. Vrai. Palpable. Convaincant. Réel. Au bout de la compassion et de l’émotion, l’intelligence.

Après lecture, il faut s'interroger sur la situation de la Chine, à quelques mois des Jeux Olympiques de Pékin 2008. Actuellement, plus de 200 000 cas de contaminés sont officiellement recensés, mais les Nations Unies estiment que le chiffre serait plus proche de 650 000. Les autorités chinoises sont, tout de même, plus ouvertes depuis quelque temps. Toutefois, ces mêmes autorités n’apprécient toujours pas que des militants chinois et des groupes étrangers soutiennent les demandes d’indemnisation de personnes contaminées ou mettent en cause certains responsables. Ainsi, dans le Henan, des victimes du sang contaminé ont été dissuadées d’engager des poursuites.

Le livre est chant d’amour funèbre, requiem affectueux. En l’honneur du malade Chine. Abandonné à lui-même, oublié de sa communauté nationale. Aucune propagande ou dénégation n’efface la poignante réalité. Portrait impitoyable d’une autre Chine, enfoncée dans le mensonge à soi, la dissimulation aux autres et la course à la modernité. Prédatrice, inhumaine. Mais certainement piqûre de rappel pour la conscience universelle.

Oublier ? Qui le pourrait ?

Proverbe chinois : “La rose n'a d'épines que pour qui veut la cueillir”

Benjamin Donaz, GREASIE, Université de Paris X-Nanterre
Ben_donaz@yahoo.fr