Interview: Questions à Marc Dixneuf (Université de Paris-X Nanterre) sur le système de santé chinois

D’un point de vue général, qu’est ce qui est le plus frappant ces dernières années dans le système de santé en Chine ?
_ Pendant longtemps, lorsque l’on parlait de politique de santé dans les pays en développement, le modèle chinois des médecins aux pieds nus était cité. Il s’agissait d’un exemple reconnu de santé publique fondée sur les soins de santé primaire mis en oeuvre par la Chine populaire. Cette exemplarité a permis la promotion de modèles comme celui dit d’Alma Ata, du nom de la conférence co-organisée par l’UNICEF et l’OMS dans cette ville au début des années soixante-dix. Ce modèle était celui d’une médecine gratuite de soins de santé primaire. Malheureusement, il n’a pas été couronné de succès et son implantation dans les pays en développement n’a pas donné les fruits attendus. En Afrique notamment, les soins gratuits n’étaient pas dispensés faute de financement public, et on est arrivé à la situation actuelle de système de santé publique déliquescent vivotant à côté d’une offre privée inaccessible aux démunis ou aux personnes de faibles ressources. Pour se faire soigner, il faut apporter ses médicaments, ses seringues, sa nourriture. Cette situation est aussi celle de la Chine d’aujourd’hui. Ce renversement est très frappant. Le modèle d’il y a trente ans est devenu la triste copie de la situation africaine. La disparition des fermes collectives a emporté les services de santé qui y étaient associés sans les remplacer. Les hôpitaux publics ont dû trouver des financements et se sont mis à faire payer leurs services. Comme en Afrique, l’accès aux soins devient une trappe à pauvreté. Être malade signifie d’engager des dépenses importantes qui nécessitent la vente des bien et des emprunts. Rapidement, les familles des personnes malades s’appauvrissent. Par ailleurs, le gouffre entre l’accès aux soins à la campagne et en ville est croissant. Bien que très peu visible, ce changement est majeur et met en cause toutes les politiques de santé en Chine.

Cela signifie-t-il que la Chine n’est plus l’exemple dans les politiques internationales de santé ?
_ Tout dépend de ce que l’on regarde. S’il s’agit de l’exemplarité en terme de modèle d’accès aux soins, le changement est important et personne ne souhaite plus s’inspirer du système de santé chinois. S’il s’agit de la capacité à disposer d’influence dans la gouvernance mondiale, la puissance est intacte comme le montre la nomination de Margaret Chan à la tête de l’OMS. Cet usage politique de l’organisation internationale chargée de la santé est ancien, comme l’instrumentation de toutes les organisations inernationales. C’est l’Union Soviétique qui a poussé à la création de l’OMS en 1945, rejoint dans le soutien à cette organisation quelques années plus tard par la Chine populaire naissante. Incontestablement, la Chine a du pouvoir au niveau international de ce point de vue. La campagne de Bernard Kouchner pour l’élection à la tête de l’OMS, à peine soutenue par la France, n’avait aucune chance d’aboutir face au déploiement de la campagne chinoise. Bien entendu, les succès de Margaret Chan contre le SRAS sont indiscutables et, dans la mesure où les nouveaux risques épidémiques sont considérés comme la grande menace dont il faut se prémunir, elle était la mieux placée. Cela étant dit, cela signe aussi l’entrée de la Chine dans un processus qui demande de la transparence, puisque l’enjeu est la mise en place d’un système global de surveillance des épidémies.

L’épidémie de grippe aviaire ou celle d’infection à VIH sont souvent mises en avant, est-ce que ce sont les problèmes de santé prioritaires ?
La priorité est toujours celle définie par l’autorité politique. En ce sens, le risque d’extension d’une épidémie de grippe aviaire à la population est une priorité, mais pas le principal problème de santé auquel il faut faire face. A l’inverse, l’épidémie de sida est un problème, mais ne semble pas être une priorité. C’est le cas également des pollutions industrielles. Il semble toutefois que les questions environnementales et la santé bénéficient depuis peu d’un regain d’intérêt. Le Ministère de la Santé devrait se voir confier des attributions en matière de régulation du médicament et de qualité des exportations. Toutefois, sur ce dernier point, on voit bien que ce sont les scandales sanitaires récents ayant touché les exportations chinoises qui ont joué.

Alors, quels sont les problèmes de santé en Chine ?
_ Il y a celui du système de santé lui-même. Comment soutenir la croissance sans une population en bon état de santé ? Des réformes sont annoncées pour améliorer l’accès aux soins dans les zones rurales, mais il faut du temps pour former des médecins, des infirmières, mettre en place des mécanismes de financement ou de gestion des approvisionnements. L’un des problèmes premier est donc de faire face à la dégradation de la santé en zone rurale. Dans certaines régions, la mortalité infantile a augmenté de 50 % au cours des dernières années. Il ne s’agit pas d’un problème d’une pathologie spécifique, mais plus profondément de l’incapacité d’un système à répondre aux besoins de santé de base pour les plus pauvres.
Pour ceux qui ont migré vers les zones de développement économique, la situation est différente dans la mesure où ils peuvent avoir un accès plus aisé aux soins. Là, ce peut être l’emploi lui même qui pose problème, avec des conditions de travail dégradées, des heures de travail sans repos. Sans parler des cas de travailleurs esclaves qui ont été rendus publics, les cadences imposées ne peuvent qu’être préjudiciables à la santé des travailleurs. La santé est souvent une question de gradient social où le niveau d’éducation et le type d’emploi occupé sont des déterminants de santé important. Dans les zones de forte production, le niveau de santé des employés et ouvriers est affectés par l’intensité de l’activité. Le travail de nuit des ouvriers, comme cela a été montré pour la France récemment, est un facteur limitant de l’espérance de vie. Par ailleurs, ils sont plus exposés à la consommation excessive de tabac ou d’alcool.
A l’autre bout de la chaîne, ont va trouver les classes les plus aisées dont les modes de consommation vont induire des pathologies comme l’obésité et le diabète. Assez banalement, la Chine connaît des problèmes de santé spécifiques selon les groupes sociaux ou les régions.

Quels sont les freins aux politiques de santé ?
_ La santé d’une population reflète les faiblesses et les forces, ou les failles ou les succès, d’un pays. Elle est un révélateur des dysfonctionnements de la société ou des choix réalisés au profit ou au détriment des plus faibles. Les politiques de santé sont toujours en concurrence avec d’autres politiques qui sont autant de freins, ceux liés au domaine économique sont les plus difficiles à lever. Les fumeurs en Chine sont estimés à 360 millions, avec un million de mort par an. Mais comme partout ailleurs, l’Etat en retire des revenus via les taxes, revenus s’élevant à 30 milliards de dollars, et les producteurs de tabac sont nombreux. Lutter contre le tabagisme ne semble donc pas un enjeu premier. Le problème est identique avec l’obésité. Les problèmes environnementaux, avec les cancers qui touchent les populations résidentes des zones industrielles, sont aussi l’illustration de choix économiques réalisés contre la santé des personnes.
En Chine populaire, compte tenu de la nature du régime, les problèmes de santé ne doivent pas être reconnus, car ils sont autant d’information sur l’état du pays. Dans le cas de l’épidémie de sida, les politiques de lutte contre l’épidémie butent sur les réticences universelles des gouvernements à faire face à une infection transmise par les relations sexuelles ou l’injection de drogue. Mais elle bute aussi sur les pratiques mercantiles d’autorités locales qui géraient le marché du sang qui ont contribué à la diffusion du virus. Dans un premier temps, le silence protégait le commerçant, puis il a fallu protéger les autorités politiques des conséquences de la révélation de l’épidémie. L’épidémie elle même n’a jamais semblé un problème tant qu’elle restait secrète. Aujourd’hui en Chine, la prise en charge des malades repose en partie sur MSF (Médecins Sans Frontières).

Pour résumer, la situation sanitaire en Chine serait similaire à celle des pays en émergents ?
_ Dans une certaine mesure, oui : développement des pathologies chroniques, exposition aux polluants, épidémie de sida … Mais la nature du régime fait que la santé est un enjeu bien particulier. Elle révèle le lourd prix de la transition à l’économie de marché. Elle constitue un enjeu pour les exportations de produits cosmétiques, d’aliments pour animaux ou pour la consommation humaine, dans la mesure où la faiblesse des contrôles de qualité peut porter préjudice à des populations non chinoises. Il faut noter cependant que les premières victimes du manque de sécurité et d’hygiène alimentaire sont chinoises : entre 2001 et 2002, le nombre de décès causés par un empoisonnement alimentaire est évalué à plus de 30 000. En 2007, le directeur de l’agence du médicament en poste jusqu’en 2005 a été condamné à mort pour avoir autorisé des antibiotiques non sûrs et des laits maternisés qui n’apportaient aucun nutriment aux enfants. Dans les deux cas, il y a eu des morts. En août 2007, les autorité sanitaires de France, des Etats-Unis, d’Espagne et du Panama ont retiré de la vente 37 dentifrices tous fabriqués en Chine et contenant du diéthylène glycol. La corruption en Chine a un impact direct sur la santé de la population, qu’il s’agisse de celle dans le domaine du médicament ou bien celle dans le domaine industriel qui conduit à masquer les profondes négligences pour la sécurité des personnes. Actuellement, peu d’informations sont disponibles sur la qualité des matières premières fabriquées en Chine et utilisées pour la fabrication des médicaments. Pour autant, sur les marchés africains de médicament (les “pharmacies par terre”), on trouve de nombreux médicaments contrefaits en provenance de Chine. Ces produits peuvent être mal dosés ou bien ne receler aucun principe actif.
Pour terminer, on est obligé de mentionner la question des greffes d’organes prélevés sur les condamnés à mort. Les récents rapport d’Amnesty international soulignent les relations serrées entre le système judiciaire et celui des prélèvements de greffons. Le premier problème est bien entendu éthique. L’industrie de la greffe a pignon sur rue, ses sites Internet visibles avec les tarifs pour les non chinois. Ainsi, BEK-Transplant.com propose une greffe de rein pour 100 000 dollars américains. Comme dans le domaine des exportations de produits alimentaires, la qualité n’est pas toujours assurée. Il semble que les clients japonais et israéliens soient moins nombreux…
Plus généralement, comme cela a été souligné par l’OMS il y a quelques années, la violence, sous toutes ses formes, a un impact sur la santé des personnes. Dans un régime comme celui de la Chine, les violences de l’Etat à l’égard de la population prennent de nombreuses formes. Les négligences à l’égard de la population, sur les questions environnementales par exemple, constituent des atteintes à la santé. Le déni de l’épidémie de sida constitue un bon vecteur pour le VIH, comme le refus de conduire des politiques de réduction des risques pour les toxicomanes avec échanges de seringues et traitement de substitution. Les contestations dans les campagnes sont durement réprimées et on ne voit pas comment les soins aux personnes sont prodigués. Enfin, l’enfermement, la détention, les privations, le travail forcé sont autant d’atteintes à la santé. Le respect des droits fondamentaux est nécessaire à toute politique de santé, il garantit la confidentialité due aux personnes malades, il permet de soigner les personnes pour leur pathologie et non de mettre en place des politiques de santé pour des raisons morales, comme c’est le cas pour le VIH. Le non respect de ces droits aggrave les problèmes de santé. C’est le problème de la Chine.

NdR: Le tremblement de terre du Sichuan (2008) a montré à quel point le système de santé chinois présente de “failles” dans le secours aux populations sinistrées.

Supplément Le Monde 2 (19 janvier 2008) : Transparences (sur le sida en Chine et autres) : « Tôt ou tard, tout finit par se savoir. En 2001, lorsqu’ils s’étaient portés candidats à l’organisation des Jeux olympiques de 2008, les dirigeants de Pékin mesuraient-ils qu’ils auraient à faire face à un mal jusqu’alors inconnu chez eux : la transparence ? Le reportage photographique de Samuel Bollendorff que nous publions cette semaine est exemplaire. Bouleversant de sobriété, il révèle l’existence, à 15 kms d’un site olympique – Tanjin, là où doivent avoir lieu les matches de football – d’un véritable scandale de santé publique. Dans le village de Xiditou, du fait de l’implantation d’usines chimiques fortement polluantes, c’est aujourd’hui par dizaines que meurent chaque année les habitants. Comme à Pékin, où le gouvernement chinois accentue la répression contre les opposants au régime, à Xiditou, les milices veillent à ce que personne ne témoigne et gâche la fête qui s’annonce…

Marc Dixneuf, Marc.DIXNEUF@sante.gouv.fr