D’un point de vue strictement sportif, les Jeux de Pékin en 2008 s’inscrivent
dans un mouvement global d’insertion progressive de l’Asie au sein des
institutions et des pratiques de la compétition sportive de haut niveau à
l’échelle mondiale. Après la première importante qu’avait constitué
l’organisation conjointe par le Japon et la Corée du Sud de la Coupe du monde de
football en 2002, la tenue des Jeux de la XXIXe olympiade dans la capitale
chinoise consacre une tendance ouverte avec les Jeux de Tokyo il y a près de 44
ans. Cette insertion s’exprime d’ailleurs parfaitement dans les excellents
résultats obtenus par la Chine, le Japon et la Corée à Athènes en 2004. Mais,
au-delà d’une vision idéaliste du sport et d’une sympathique - mais illusoire -
croyance sur l’éthique sportive dissociée des contingences politiques, la focale
asiatique ouverte par les échéances sportives d’août 2008 révèle tout le sens
que peut prendre un tel événement dans le contexte stratégique particulier de
l’Asie du Nord-Est. Les Jeux de Pékin vont être la vitrine sportive d’une
compétition permanente mettant aux prises les trois grandes nations de la région.
Le Japon, premier pays asiatique à accueillir les Jeux en 1964, a voulu en faire
démonstration de son savoir-faire organisationnel, symbole de sa normalisation
politique après la défaite de 1945 et l’occupation américaine de son territoire.
Il a célébré, avec Tokyo 1964, un modèle de développement économique qui le
porte, au terme d’une décennie de croissance inégalée, à rattraper et à dépasser
des puissances européennes (France, Grande-Bretagne et Allemagne). La défaite du
Japon impérial n’avait fait qu’accélérer la tendance depuis qu’en 1885, Fukuzawa
Yukichi a exhorté son pays à « quitter l’Asie pour rejoindre l’Occident ».
Significativement, le Japon s’est retrouvé troisième au classement informel des
médailles à l’heure où ses rivaux actuels, Corée du Sud et Chine - absents ou
inexistants aux Jeux - sont restés sous emprise de régimes rétrogrades (dictature
militaire en Corée et totalitarisme collectiviste en Chine). Les quarante années
suivantes ont vu ses voisins, auxquels le lient toujours des relations
passionnelles faites d’admiration secrète, de rancoeurs façonnées par une
histoire tumultueuse et de rivalités dans de multiples domaines, contester sa
suprématie.
Là encore, les Jeux Olympiques ont mis en lumière de telles mutations. Le Japon
a dû, ainsi, se résoudre à voir le CIO attribuer l’organisation des Jeux de 1988
à Séoul contre Nagoya. Ôsaka a dû, pareillement, s’incliner devant la
candidature de Pékin pour les Jeux de 2008. Le choix de Séoul coïncidait avec le
début de la démocratisation du Pays du Matin Calme et, comme pour Tokyo en 1964,
a consacré deux décennies de haute croissance ininterrompue, sous les dictatures
des généraux Park Chung-hee et Chun Doo-hwan. Même si bien peu de signes
laissent imaginer que s’y fasse jour une avancée significative des droits
civiques, le choix de Pékin, aujourd’hui troisième puissance de la planète, est
« attendu » depuis que la Chine, abandonnant l’isolationnisme de la révolution
maoïste, entend jouer un rôle à sa mesure sur la scène internationale en
coopérant assidûment aux instances de régulations internationales (ONU, OMC,
etc. ...).
Ainsi, même si le Japon peut se satisfaire d’avoir en outre accueilli deux
olympiades d’hiver, à Sapporo en 1972 et Nagano en 1998, il se retrouve à devoir
défendre son prestige par rapport à ses voisins. C’est là tout l’enjeu de ces
Jeux où, après une décennie de résultats en berne, en même temps qu’il s’est
enlisé dans la crise économique, financière et politique au cours des années
1990, il se doit de confirmer les excellents résultats obtenus lors des
olympiades d’Athènes - placé cinquième -, pour ne pas apparaître comme la «
vieille puissance » de l’Asie. Car de 1912 à 2008, quels qu’en soient les
revirements, l’histoire de la participation du Japon aux Jeux Olympiques peut se
confondre avec celle de son insertion régionale et internationale, même si
aujourd’hui il n’est pas dit que ce révélateur d’influence passe toujours
exclusivement par la volonté de briller dans les stades.
Les bénéfices que les nations sont susceptibles de retirer de l’organisation de
« méga événements » sportifs, tels que les Jeux Olympiques, ont fait jaser bien
des gouvernements. La glose en la matière reste assez discrète, « politiquement
incorrecte », et d’autant plus importune qu’il s’agit ici du premier vecteur de
divertissement populaire à l’échelle de la planète. Sur le plan économique, les
grandes messes de la performance physique sont censées aider à stimuler ou
restructurer l’activité des localités les accueillant, alors que sur le plan
social, la communion sportive doit redonner de l’élan à des dynamiques
d’intégration ou de développement urbains avec la réalisation de projets
d’aménagement de grande ampleur. En même temps, de telles opportunités
représentent un investissement financier considérable et très souvent
sous-estimé en comparaison des avantages escomptés. Cette question des coûts est
donc très importante et constitue en quelque sorte le pendant prosaïque à la «
magie de l’évènement », chère aux commentateurs mais que les esprits plus
résignés, ou simplement politiques, considèrent plutôt comme des manifestations
récurrentes et contrôlées d’une lutte symbolique consentie entre les nations.
Cette dialectique du symbole et de la matérialité, sans laquelle il ne saurait y
avoir de « grands événements », se retrouve parfaitement dans la posture que le
Japon a adoptée à l’égard des Jeux Olympiques.
En 1912, l’ère Taïsho succède à l’ère Meiji avec le décès de l’empereur
Mutsuhito. Ce dernier, depuis 1868, a conduit la modernisation de l’Archipel à
marche forcée, plus pour se protéger des appétits coloniaux de l’Occident que
pour s’y intégrer véritablement. S’étant libéré dès la fin du XIXe siècle des
traités inégaux signés après son ouverture contrainte en 1853, il défait l’armée
du tsar à Tsushima en 1905, s’octroyant des intérêts en Mandchourie et en Corée,
partage le gâteau chinois à la table des puissances européennes et, par
l’annexion pure et simple de ses protectorats coréens en 1910, se bâtit un
empire colonial. Condition estimée, à raison, nécessaire pour traiter d’égal à
égal avec les Occidentaux. Ce que ces derniers ne le permettent pas longtemps :
le système de Washington, en 1922, a obligé le Japon à consentir la supériorité
navale des flottes américaine et anglaise. Avant de se résoudre au statut de
puissance subordonnée souhaité par ses rivaux et de se lancer dans une fuite en
avant, entamée par l’invasion de la Mandchourie en 1931, le Japon entend
d’emblée prendre sa place sur la photo de famille des nations industrialisées
s’adonnant pacifiquement aux joies du sport. Le déclenchement du premier conflit
mondial deux ans plus tard a donné au cliché, pris à Stockholm durant l’été
1912, une teinte prématurée de sépia. Il n’ y a pas eu de Jeux en 1916, en tous
cas pas dans l’enceinte des stades. Les deux athlètes nippons envoyés à
Stockholm n’ont guère fait mieux que de la figuration. Mais, comme dit le baron
de Coubertin, l’important n’est-il pas de participer ?
Le Japon s’est, en tout cas, fermement investi, gardant un pied dans l’Archipel
pour ne pas trop perdre son âme au-delà des mers. Pour cela, Jigoro Kano,
fondateur du judôkan, discipline peut-être moins emblématique que le sumô parmi
les sports nippons mais promis à une popularité autrement plus conséquente au
delà des tatamis de l’Archipel, avait pris l’initiative de la fondation du
Comité Olympique Japonais en 1911. Après quelques médailles engrangées lors des
olympiades suivantes à Anvers et Paris, dans des disciplines pour lesquelles
l’histoire ne lui accorde guère qu’une place anecdotique (tennis et lutte
libre), l’Empire du Soleil Levant a commencé à faire bonne figure à Amsterdam en
1928 avec notamment ses premières médailles d’or, obtenues dans les disciplines
reines que sont l’athlétisme et la natation.
A partir de Los Angeles en 1932, les délégations présentées par l’Archipel
témoignent d’une crue comparable à celle de l’empire de Hiro-Hito qui a succédé
à son père, monarque à la santé mentale et physique plus que chancelante.
L’idéologie nationale théorise alors le kokutai, « l’essence », ou « le corps »
de la nation, diluant toutes individualités dans la masse de sujets subordonnés
à un empereur « fils du ciel », dont l’essence est divine. Les corps japonais
sont envoyés en masse pour faire bonne figure à Berlin (179 athlètes, une des
délégations les plus importantes de l’histoire de la participation nipponne aux
Jeux). Au delà de l’introduction du rituel olympique du relais de la flamme, et
de la grandiloquence prévisible de la cérémonie d’ouverture, les Jeux de Berlin
renouent de manière presque surréaliste avec le modèle originel. Les
sympathiques aristocrates, aventuriers ou enfants de la rue s’adonnant au tir à
l’arc comme d’autres à la pêche à la ligne, cèdent leurs places à des athlètes
surentraînés. Entre la régénération italienne, tâche primordiale dévolue au
fascisme mussolinien, les confus panégyriques hitlériens sur le modèle spartiate
et la glorification du lien unissant la masse des Japonais au monde divin par le
trait d’union impérial, les corps sont sollicités pour servir de vitrines à de
fumeuses idéologies palingénésiques, fustigeant le matérialisme, exaltant le
surhumain, l’être humain étant - quant à lui - tout entier dilué dans le système
totalitaire. Il ne manque décidément à ce tableau que Staline, fort occupé à
décimer tous les cadres de son armée, et qui préfère distraire le peuple
soviétique avec ses propres Spartakiades (l’Antiquité toujours !). Georges Sorel
au delà des Alpes, Nietzsche outre-Rhin ou les nébuleuses assertions
politico-théologiques des (très) rares écrits sur le shintô, - religion
originelle des Japonais -, ou de la place du « fils du ciel » dans la cosmogonie
du Japon « terre des dieux », autant de lectures mal digérées ouvrant place aux
« dieux du stade » dont les exploits sont suivis par les radios du monde entier
en direct, et en pleine nuit sur la NHK, la radio nationale de l’Archipel. La
télévision est déjà prête à prendre le relais.
Si la cérémonie d’ouverture mettait en scène un envol de colombes « porteuses au
monde d’un message de paix », les symboles sont têtus et les images éloquentes.
Immédiatement suivi de salves de canons prémonitoires, le fragile envol se fait
au milieu d’une masse de bras droits tendus vers le ciel, un ciel d’Europe
bientôt plein de ces avions déversant feu et acier sur l’Espagne. Le Japon a
pris clairement acte de ce nouveau climat. C’est à l’issue de la sinistre
olympiade de Berlin, que le CIO avait désigné Tokyo et Sapporo pour accueillir
respectivement les Jeux Olympiques d’été et d’hiver en 1940. Honneur douteux que
l’Archipel a fini par décliner. Ce sont alors les militaires qui tiennent les
commandes à Tokyo et ceux-ci ont d’autres projets, et des priorités toutes
autres d’investissements physiques et financiers. Cinq ans après avoir quitté la
SDN, le Japon a adressé, à nouveau, un signe fort du peu d’enthousiasme qu’il
manifeste alors à l’égard de la paix dans le monde en enterrant le projet. La
question des coûts financiers a eu bon dos. Avec l’agression brutale sur la
Chine à partir de 1937, et les atrocités commises ici ou là …, l’image à donner
du Japon était bien secondaire face aux choix politiques du moment : l’Asie aux
Asiatiques, c’est-à-dire aux Japonais.
La rupture entre l’enthousiasme candide de 1912 et le cynisme calculateur de
1938 ne relève toutefois que des apparences. La manière dont les cercles
dirigeants japonais ont envisagé le sport, en tout cas à travers le prisme de la
politique intérieure, a montré flagrante continuité. Dès les premières années de
Meiji, le sport, rendu obligatoire dans les programmes d’éducation scolaires,
est une pièce maîtresse du dispositif d’endoctrinement et de contrôle social mis
en place par la restauration impériale. Dès les années 1880, dans les écoles
primaires, les enfants marchent au pas et pratiquent des exercices de
gymnastique utilisant des accessoires militaires tels que fusils et sabres en
bois. Le Japon devenu puissance coloniale au cours des années 1910 (annexion de
la Corée, vingt et une « demandes» à la Chine en 1915 et reprise des intérêts
coloniaux allemands en Asie consentie par le traité de Versailles). Le comité
spécial pour l’éducation préconise, dès 1917, que l’enseignement secondaire
constitue une sorte de formation pré-militaire, destinant les jeunes Japonais à
devenir des soldats forts et obéissants, endurcis par un patriotisme
intransigeant et le culte de l’Empereur. Exigences reprises par le ministère de
l’armée étendant sa domination sur le gouvernement civil à partir de 1931. Selon
l’historien américain Edwin Reischauer, le secret de l’intégration sociale dans
la modernité de Meiji était basé sur une ambiguïté : l’inculcation à l’ensemble
de la population de l’idéologie dominante - contrôle de soi, obéissance et
sacrifice - caractérisant jusque-là une caste rendue définitivement caduque par
la restauration Meiji, celle des samuraï. De ce point de vue, le souhait des
cercles militaires de rendre obligatoires dans les programmes d’enseignement les
disciplines sportives locales, les arts martiaux (budô), apparaît en conformité
avec les principes de la restauration Meiji, de plus en plus réaffirmés après la
phase libérale des années 1870. Les arts martiaux japonais, mettant l’accent sur
les valeurs de contrôle de soi, d’endurance à l’effort et d’obéissance aux
principes intangibles les régissant, rencontrent parfaitement les conceptions
militaires en matière d’intégration sociale, typiquement confondue avec la
nécessité du contrôle social.
A partir de 1931, les freins libéraux au sein de la société et de la
bureaucratie japonaise étant peu à peu écartés, les militaires peuvent
graduellement réaliser leurs objectifs : introduction des arts martiaux dans les
programmes obligatoires, organisation de « Jeux de défense nationale de la
jeunesse » (Seinen gakkô kokubô taiiku taikai) et marginalisation des sports
occidentaux par la stigmatisation du principe de compétition, qui est à la
discipline militaire ce que l’oreiller est à la messe du dimanche. A la fin des
années 1930, guerre oblige, les militaires font de la santé publique, et
indirectement du sport, un enjeu national en faisant publier des statistiques
alarmantes sur une dégradation de la santé des jeunes, accélérant leur emprise
sur la question, et par là sur la population. La radio, précieux outil
d’encadrement des mentalités, entame, dès les années 1930, ses émissions de
gymnastique radiophoniques, les fameuses Rajio taisô, destinées à conserver la
santé des corps et la pureté de sentiments pour les enfants comme pour les
adultes. Chaque 3 novembre, jour anniversaire de l’empereur Meiji, des millions
de Japonais communient lors de la fête nationale de la gymnastique (Taisô
matsuri) dont plusieurs milliers réunis à quelques pas du sanctuaire dédié à la
mémoire du monarque emblématique de la modernité nippone. Le choix de la
discipline est éloquent : ni vainqueurs, ni perdants, des millions d’individus
effectuant en rythme les mêmes mouvements dans une symbolique soumission à un
principe d’autorité intangible et inattaquable. Dans les collèges et lycées, les
Japonais ayant atteint quinze printemps peuvent alors s’entraîner au lancer de
grenade lors d’un test national obligatoire, avant de bientôt exercer leur art
sur les théâtres de la « guerre de libération de la grande Asie »....
Le rendez-vous manqué de 1940 témoigne de la fuite en avant dans laquelle sa
radicalisation idéologique a enfermé le Japon au cours des années 1930.
Renonçant à des festivités qui venaient pourtant auréoler sa déjà prodigieuse
affirmation sur la scène internationale en moins de 70 ans, il ne se soucie
absolument plus de paraître à son avantage, s’accommodant, avec le réalisme
habituel de sa diplomatie, de la marche des événements mais choisissant le
mauvais camp. Le Japon s’est pourtant rendu compte, dès avant la guerre, des
bénéfices - escomptés en terme d’image - d’une participation remarquée aux Jeux
Olympiques. Tirant les conclusions de la participation japonaise aux épreuves de
Los Angeles, le président de l’association du sport amateur a noté, dans un
rapport présenté à l’Empereur, que les bons résultats obtenus avaient permis
d’atténuer considérablement les critiques de la presse américaine sur
l’agression japonaise en Mandchourie. Ruiné par sa guerre et ravagé par les
bombardements, le Japon vaincu de 1945 a dû opérer un second miracle pour se
relever. Privé d’armée - au titre de la Constitution pacifique imposée par son
vainqueur et occupant américain -, il n’a guère d’autre choix que de coopérer
loyalement avec les Etats-Unis. Pour se refaire une vertu dans le monde … quitte
à se voir imposer des traités inégaux, dont celui liant sa sécurité nationale au
parapluie nucléaire américain. En 1948, s’est tenu à Tokyo, le procès de
quelques seconds couteaux : leur exécution a gravé, dans le marbre d’un Japon
reconstruit, le dogme de la non-culpabilité de son Empereur dans les crimes
commis un peu partout en Asie. En 1948 donc, les Jeux olympiques ont repris
cours à Londres.
Le Japon, toujours au ban des nations, n’y est certes pas invité mais, en
prévision de sa souveraineté retrouvée après le départ du commandement militaire
américain, le Comité International Olympique s’est empressé de le réintégrer en
son sein dès 1951. Si l’Empereur reste en place avec charge de déclarer
l’ouverture de deux olympiades à venir, l’occupant a pris soin de débarrasser le
Japon des symboles trop visibles de ses errements passés. En même temps que
l’armée, les arts martiaux disparaissent de l’horizon des écoliers. Supprimés de
l’enseignement obligatoire dès 1945, ils ne sont que partiellement réhabilités
en 1948 et, en 1952, à nouveau admis dans les programmes. Mais ils n’ont jamais
retrouvé une position dominante dans les pratiques sportives préférées des
habitants de l’Archipel. Ceux-ci privilégient clairement le baseball, déjà
populaire avant-guerre, et dénommé de manière assez cocasse par les militaires
Yakyû, terminologie encore en usage aujourd’hui de ce sport. Mais les années
d’après-guerre voient surtout les Japonais se tourner vers les sports
individuels. Ce que traduit l’engouement, jamais démenti, pour le golf,
consécutif à la victoire des golfeurs nippons lors de la Coupe de l’America en
1957. Mais il ne s’agit pas là d’une discipline olympique.
Le timide retour du Japon aux Jeux Olympiques, dès 1952 à Helsinki (72
athlètes), marque son ancrage dans le camp occidental alors que l’Union
Soviétique, avec laquelle les relations diplomatiques ne sont pas encore
normalisées, commence à s’intéresser aux Jeux comme terrain d’affrontement
idéologique. Cette dernière se place deuxième derrière les Etats-Unis au
classement informel des médailles, non reconnu (touchante naïveté) par le Comité
International Olympique, mais présent dans tous les esprits. La guerre froide
met alors à feu la Corée, bientôt déchirée en deux, signe de la soumission de la
région au statu quo nucléaire. Le Japon est, à sa manière, également écartelé
par le modus vivendi hérité du système de Yalta. Les Soviétiques occupent les
îles septentrionales au nord de l’île de Hokkaïdo, les Kouriles, et font savoir
qu’une rétrocession ne saurait intervenir tant que les GIs américains resteront
à Okinawa. Il fait bien moins froid dans l’archipel des Ryûkyû mais il apparaît
clair, dans ces années où doit être renégocié le traité de sécurité passé avec
l’Amérique, que les boys n’ont pas l’intention de se contenter de musarder sur
les plages, et que les « bateaux noirs » de l’oncle Sam vont continuer d’y
débarquer bien autre chose que des planches de surf. Alors le Japon a hésité. La
reconduction du traité vassalisant le pays à son vainqueur d’hier ne va pas sans
de monstrueuses manifestations d’hostilité à partir de 1956 et, dans ces
conditions, la re-création/récréation du monde lors des échéances sportives
donne aux hauts faits athlétiques des Japonais la fierté nationale du
relèvement. A défaut d’une indépendance réelle plus qu’improbable. Le Japon,
comme le reste du monde, est « acté » par l’affrontement bipolaire et en adopte
les règles et rituels avec une grande efficacité. Il connaît son rôle dans le
théâtre de la guerre froide : les Jeux Olympiques constituent une scène où il
peut figurer en bonne place.
De Helsinki en 1952 et Melbourne en 1956 à Rome en 1960, signe d’une confiance
retrouvée et corollaire du prodigieux redécollage de l’économie, les délégations
japonaises sont de plus en plus importantes. Le nombre de médailles glanées lui
redonne une place équivalente à celle qu’il occupait lors des deux dernières
olympiades d’avant-guerre. Les enfants du Rajio taisô arrivent alors à pleine
maturité physique et les Japonais se font une spécialité des épreuves de
gymnastique artistique. Mais c’est avec le judo, un autre symbole de
l’avant-guerre, qu’il entend frapper un grand coup lors de ses olympiades,
prévues pour 1964 à Tokyo. Le Japon avait espéré les obtenir en 1960, ce qui
aurait rendu problématique la renégociation du traité de sécurité, mais le CIO
lui avait préféré Rome, tout en notant la solidité de son dossier. Le
rendez-vous était donc à demi pris et c’est un autre vestige d’avant-guerre, le
symbole d’un passé insuffisamment questionné, l’empereur Hiro-Hito, qui, au
terme de la cérémonie d’ouverture, a prononcé, avec sa raideur habituelle, les
rituelles paroles d’ouverture des Jeux. Le Japon y a présenté sa plus importante
délégation pour une moisson de médailles inégalée (troisième derrière les deux
mastodontes américain et soviétique, ceux-ci concédant à leurs rivaux la
première place conquise dès leur seconde participation en 1956). Les Japonais
sont particulièrement fiers de la médaille d’or arrachée à l’ennemi soviétique
par les « magiciennes de l’Asie » lors de la finale de l’épreuve de volley-ball,
encore aujourd’hui l’un des sports les plus populaires au Japon. Sa troisième
place obtenue exprime assez bien l’air du temps et la place confortable du Japon
dans le monde de la détente. Son prodigieux développement économique lui a
permis de dépasser très rapidement les vieilles nations européennes pour
s’installer, dès la fin de la décennie, à sa place de deuxième puissance
économique de la planète, domaine où il n’est pas près de quitter le podium
mondial. En même temps, ses attraits culturels dépassent peu à peu le seuil de
l’exotisme pour s’exporter réellement. Ainsi, à la surprise générale, le Japon
rafle toutes les médailles de judo pour chaque catégorie. A l’exception de celle
les mêlant toutes, la seule - soit dit en passant - qui est le plus dans
l’esprit d’une discipline qui ne connaît pas le principe de catégorisation des
combattants, quels que soient les critères retenus. La « toutes catégories »
avec la victoire d’un judoka non Japonais, Anton Geesink, sur le sol japonais en
1964, a été vécue comme drame national. Au point de disparaître des compétitions
de judo après 1984. Eternel paradoxe du Soleil Levant …
A bien des égards, une histoire se termine et une autre commence pour le Japon
en 1964. La reconstruction du pays est alors terminée, de même que le lent
processus, à présent centenaire, de modernisation du pays selon les critères
occidentaux. Du point de vue de l’équipement et des infrastructures, les
bouleversements habituels entraînés par la tenue de « méga événements » sportifs
ont constitué un prélude en fanfare aux orgies de travaux publics qui vont
caractériser la période de haute croissance (1962-1972) et qui constituent
surtout l’un des piliers du système de régulation politique, économique et
sociale de l’Archipel. Le Japon n’est déjà plus un « marchand de transistor »,
selon les termes peu courtois que le général de Gaulle a employé pour qualifier
son hôte, le Premier Ministre Ikeda Hayato. Le Shinkansen, le train à grande
vitesse local, constitue sans doute la réalisation la plus emblématique de cette
immense opération de développement des infrastructures et annonce, par ailleurs,
l’excellence japonaise en matière de technologie, dont les produits vont
déferler sur la planète dès la décennie suivante. Mais ce rattrapage brutal
s’est fait de manière totalement anarchique, hypertrophiant démesurément les
principales mégapoles et laissant certaines régions dans un état de
sous-développement caricatural. Ce bétonnage de l’Archipel, l’un des produits
dérivés de Tokyo 1964, est alors la face la plus disgracieuse d’un modèle de
développement qui séduit dans la région, à Singapour, à Taiwan, ostensiblement,
en Corée du Sud, sans le dire, et bientôt en Malaisie.
Car l’après 1964 est aussi, pour le Japon, un mouvement de réintégration
régionale après un siècle d’isolement. Au milieu d’une zone de
sous-développement massif ou de plongée dans une désolante léthargie à l’image
de la Chine, dépecée par les prédateurs coloniaux au siècle précédent et
somnolant alors sous la coupe du président Mao Zedong. Le Japon avait d’autant
plus accéléré son insertion occidentale après la défaite que ses agissements
passés n’avaient laissé que peu de bons souvenirs aux nations qu’il a prétendu
vouloir libérer. Ainsi, la création de l’ASEAN en 1967 n’a pas été dénuée d’une
certaine méfiance de l’Asie du Sud-Est envers l’ancien envahisseur. Mais le
Japon, qui ne réalise en 1960 avec la zone Asie que 14% de son commerce
extérieur, comprend très vite l’intérêt à tirer de cette amorce de démarrage
économique. Dont il entend tirer grand bénéfice par une politique d’aide au
développement très largement destinée à ses nouveaux partenaires.
L’Asie du Sud-Est est, en effet, une zone vitale pour le Japon qui y trouve
l’essentiel des matières premières dont il a besoin et qui doit absolument
sécuriser l’accès au détroit de Malacca, par lequel est acheminée la
quasi-totalité de ses importations de pétrole. Les années 1960 et 1970 le voient
donc opérer un retour fracassant dans les dynamiques régionales exprimées en
orientations diplomatiques volontaristes et relativement autonomes vis-à-vis du
protecteur américain. Ainsi, un an après les Jeux de Tokyo, le Premier ministre
Satô Eisaku et le dirigeant coréen Park Chung-hee, officier ayant fait ses
classes du temps de l’occupation au sein de l’armée japonaise, renouent des
relations diplomatiques relativement apaisées. Le partenariat stratégique du
Japon avec Taïwan et la normalisation des rapports avec Séoul s’expliquent
volontiers par le contexte de guerre froide, le rôle d’agent du containment
opposé à la subversion communiste leur étant dévolu. Par contre, la
reconnaissance, en 1972, d’une seule Chine, celle de Pékin, par le Premier
Ministre Tanaka Kakuei a devancé les propres initiatives de l’Amérique de
Richard Nixon et de Henry Kissinger dans ce domaine. Le Japon des années
1960-1980 triomphe sur le plan économique : il se remet très rapidement des
chocs pétroliers de 1973 en maintenant son taux d’exportation à un niveau
exceptionnel et en procédant à de drastiques restructurations industrielles
n’occasionnant que très peu de « casses sociales ». Son réalisme politique lui
permet alors de tirer très efficacement son épingle du jeu de défiance entre
Moscou et Pékin, en s’alliant ouvertement à ce dernier. Comme Washington en a
usé avec lui, Tokyo passe à Pékin un excédent commercial très important, et
n’oublie pas le reste de l’Asie, notamment l’Asie du Sud-Est où vont 30% de ses
investissements à la fin de la décennie.
Témoin de la position privilégiée du Japon dans ce jeu de redistribution de la
croissance japonaise dans toute l’Asie, les Jeux Asiatiques dans lesquels le
Japon s’arroge continuellement la première place, en écho de ses bonnes
performances aux Jeux Olympiques. Depuis leur création en 1951 jusqu’à 1978, le
Japon assume « sportivement » une position régionale économiquement dominante
mais politiquement marginalisée. Car si ses partenaires ont besoin de ses
capitaux et de ses marchés, le Japon n’est pas sorti du purgatoire dans lequel
l’ont plongé ses errements passés. De Pékin à Jakarta, en passant par Singapour,
on compte bien que Tokyo continue d’adopter un profil bas. Dans ces conditions,
l’émergence de nouvelles économies développées chez ses voisins (Taïwan et Corée
du Sud classés Nouveaux Pays Industrialisés/NPI par l’OCDE cette même année
1978), la fin de l’autarcie chinoise et les débordements frontaliers consécutifs
à la débâcle américaine au Viêt-Nam vont prendre de front un Japon à nouveau
immergé dans la région. En décembre 1978, à l’issue des Jeux Asiatiques de
Bangkok, la Chine, jusque là absente de ces manifestations, talonne le Japon en
nombre de médailles et l’on s’attend à un retour à la réalité difficile pour
Tokyo. Car la réalité de la région c’est un durcissement de la guerre froide
suite au fiasco vietnamien. Quelques jours après la fin des Jeux de Bangkok,
l’URSS appuie son allié vietnamien et cueille le protégé de la Chine, un
Cambodge ravagé par la folie autarcique, la régression agrarienne et la paranoïa
répressive des Khmers rouges. Quelques semaines plus tard, le régime iranien du
Shah, soutenu par Washington, s’effondre sous les coups de boutoirs des
ayatollahs et l’URSS se sent pousser des ailes pour envahir l’Afghanistan en
décembre 1979. Tokyo, ayant définitivement choisi de jouer Pékin contre Moscou,
s’est montré solidaire du Cambodge en suspendant programmes d’aide et de
coopération avec le Viêt-Nam, pourtant conclus sitôt les GIs déguerpis de
Saigon, et a attendu l’annonce du boycott des Jeux de Moscou par la Chine pour
officialiser le sien. Le regain de tension dans la région, le désengagement
américain imposé par Nixon et des enjeux économiques importants ne permettent
plus au Japon, pris entre un premier flirt chinois vite décevant, le basculement
de toute l’Indochine dans le communisme et les intérêts commerciaux se
développant avec les pays de l’ASEAN, de se soustraire à des responsabilités
politiques que ses voisins voient toujours d’un mauvais oeil. La doctrine Fukuda
(du nom de Fukuda Takeo, le père de l’actuel Premier Ministre nippon, Fukuda
Yasuo) s’impose alors, s’appuyant sur la poursuite d’un équilibre entre bloc
communiste et ASEAN libérale, par une volonté réaffirmée de ne pas intervenir
militairement mais privilégiant l’aide financière au développement des pays de
l’ASEAN. L’opération de charme en Asie du Sud-Est commence à porter ses fruits.
Le Japon parie alors sur cette région qui a l’immense avantage de la stabilité
politique, face à un bloc communiste particulièrement remuant à la fin de la
décennie. Dans ce contexte de durcissement, le Japon s’offre volontiers comme
porte-parole des intérêts de ses voisins coréens et des membres de l’ASEAN lors
des réunions du G7.
Au cours des années 1980, le terme d’internationalisation (kokusaika) est revenu
inlassablement dans la rhétorique des gouvernements. Pour poser la question de
l’échec relatif d’un choix de positionnement ambigu entre réaffirmation de
l’appartenance au bloc occidental et rêve nippon d’un destin régional asiatique.
Vis-à-vis de l’Occident, la relation privilégiée avec Washington est plus que
jamais à l’ordre du jour, en raison du regel consécutif à l’invasion afghane.
Mais la confiance est durablement entamée par la volte-face chinoise de Nixon et
les déconvenues américaines du containment en Asie. C’est l’époque où le Japon,
première puissance financière de la planète, s’arrache gratte-ciels new-yorkais
et toiles de maîtres pour des sommes astronomiques comme des trophées enlevés à
un Occident coupable de jalouser la réussite économique nippone. Réussite que le
gonflement de la bulle spéculative immobilière pendant toute la décennie a fini
par rendre déraisonnable.
L’acrimonie occidentale envers le Japon, le tristement répandu Japan Bashing
illustrés en France par des Edith Cresson ou des Jacques Calvet, a ses relais
officiels aux Etats-Unis où des best-sellers préparent l’opinion à « la guerre à
venir avec le Japon ». Remettant sur le tapis la mauvaise conscience d’un Japon
insuffisamment repenti et rêvant de sa revanche sur Hiroshima, bien des
plumitifs prophètes en matière de confrontation et autres conflits
civilisationnels retrouvent étrangement les admonestations chinoises ou
soviétiques, souhaitant freiner l’influence régionale que le Japon est en train
de reconquérir. Les intérêts supérieurs japonais en matière de défense et
d’économie ne peuvent lui permettre d’imaginer dire « non » au canevas
d’alliances et de coopérations développées depuis 1945, comme le suggèrent le
nationaliste Ishihara Shintarô appuyé par le dirigeant malais Mohamad Mahattir,
chantre des « valeurs asiatiques », aux clairs relents anti-démocratiques. Tokyo
ne peut espérer contourner cette défiance que par une politique de l’image dont
les Jeux Olympiques doivent être, là encore, les révélateurs plutôt que les
déterminants.
Les années 1980 et 1990 ont été marquées, en deux temps, du sceau de la
déconvenue pour le Japon, à la fois dans et en dehors de l’enceinte des stades.
La rivalité sportive que le Japon entretient avec ses voisins prolonge une
certaine répugnance des citoyens de l’Archipel à admettre la perte du statut
d’unique membre asiatique du club fermé des nations développées. Le Japon se
voit d’abord préférer la candidature de Séoul contre Nagoya pour la XXIVe
olympiade en 1988 : Séoul s’y est déjà préparée par l’organisation des Jeux
Asiatiques de 1986, où Chine et Corée ont définitivement pris le dessus en
termes de performances sportives. Alors que depuis l’organisation de ses Jeux de
1964, il s’était toujours maintenu dans les cinq premiers en nombre de
médailles, le retour à Los Angeles en 1984, après huit années de diplomatie tous
azimuts au bilan mitigé, s’est avéré décevant. Logiquement dépassé par la Chine
en nombre de médailles, il a également été surclassé par la Corée à Séoul. Alors
que ses deux principaux voisins exercent sur lui une pression accrue, en
remettant sur le tapis son attitude passée : c’est à partir des années 1980 que
les visites des Premiers ministres au sanctuaire controversé de Yasukuni
prennent un caractère ostensible et que se développe conjointement la polémique
sur le silence ou la minimisation des exactions de l’armée impériale dans les
manuels scolaires. L’accroissement de l’interdépendance économique entre le
Japon et ses voisins ne peut masquer un climat politique toujours délétère.
Dès la fin des années 1980, déclassé stratégiquement par la fin de la guerre
froide, le Japon sombre dans une crise systémique profonde, déclenchée par
l’éclatement de la bulle spéculative de l’immobilier. En même temps, il doit
faire face à des critiques de plus en plus pressantes de ses partenaires
occidentaux pour qu’il libéralise ses pratiques commerciales. Récession,
instabilité politique et mutations du contexte régional laissent le tissu social
japonais malmené par le vent du changement. Comme dans le reste de l’Asie, on
assiste naturellement au réveil du nationalisme au Japon, même s’il n’atteint
pas la proportion complaisamment sur-médiatisée de la frange très minoritaire et
marginalisée des ultras du révisionnisme. Le sport, dans ces conditions, est
l’une des rares opportunités de remettre le peuple en symbiose et de donner un
peu de répit à une caste politique déconsidérée : question de prestige national
autant que vitrine culturelle et commerciale. Les vieilles sirènes de
l’embrigadement d’avant-guerre n’ont pas complètement disparu et, sur ce point,
la Chine et le Japon s’entendent. La décennie des années 1990 a souvent vu les
antagonismes subsistant entre les trois grands pays de l’Asie du Nord-Est se
cristalliser autour des événements sportifs, suscitant tantôt défiance, tantôt
rapprochement.
Après le triste bilan de 1988 et un décrochage encore plus prononcé lors des
Jeux de Barcelone en 1992, le Japon accueille ses voisins sur son territoire
lors des douzièmes Jeux Asiatiques à Hiroshima, en octobre 1994. La Chine est
alors très remontée contre un Japon accusé de continuer de soutenir Taïwan à
l’encontre de sa position officielle depuis la déclaration de Tanaka Kakuei.
Deux semaines auparavant, la Chine s’était bruyamment opposée à ce que la
question du retour de Taïwan au sein de l’ONU soit discutée en Assemblée
générale. Le Japon s’est alors gardé de s’opposer à la venue annoncée du Premier
Ministre taïwanais lors de la cérémonie d’ouverture d’Hiroshima. Le camouflet
diplomatique de Pékin a été cinglant. Un moment envisagé, le boycott a été jugé
incompréhensible par une opinion travaillée par la passion chauviniste
volontiers entretenue par le Parti communiste chinois. Par ailleurs, les efforts
herculéens de préparation des athlètes ont fait envisager une moisson de
médailles colossale. Cinq jours après le début des épreuves, alors que toute
l’Asie célèbre la paix par le sport à Hiroshima, la Chine a procédé à un essai
nucléaire. Et la première place du podium toutes catégories est en prime.
Symboles implacables, ambiance garantie, la Chine a renoué avec une méthode
éprouvée : trente ans plus tôt, six jours seulement s’étaient écoulés entre
l’ouverture des Jeux de Tokyo et l’explosion de la première bombe chinoise. Rude
feu d’artifice et cadeau d’anniversaire douteux qui remet le Japon devant les
incertitudes de son positionnement stratégique. Celui-ci a pu se satisfaire de
ne pas en plus perdre la face (sportive) devant son ancienne colonie coréenne,
mais la consolation est bien maigre en regard de ce terrible affront.
La cristallisation autour d’enjeux sportifs des rivalités et des crispations
politiques en Asie se retrouve également, à la même époque, dans la lutte entre
gouvernements de Tokyo et de Séoul pour l’organisation de la Coupe du monde de
football en 2002. Evincé par la capitale coréenne en 1988, Tokyo est bien décidé
à prendre sa revanche dans un contexte où les relations entre les deux capitales
restent très tendues. L’arrivée au pouvoir à Tokyo d’un faucon, le
néo-nationaliste Hashimoto Ryûtarô, s’est traduite, en février 1996, par une
offensive politique sur la question des eaux territoriales, vieux contentieux
nippo-coréen. Hashimoto délimite arbitrairement une zone exclusive de 200 miles
qui englobe les îlots Takeshima (Tokdô en coréen) en pleine mer du Japon. Îlots
occupés de fait par les Coréens, mais que Tokyo continue de réclamer. Les
Coréens répliquent par des manoeuvres navales dans la région et remettent sur le
tapis les contentieux historiques hérités de la guerre avec le Japon. Séoul
exige notamment des excuses pour l’épineuse question des femmes de réconfort,
enrôlées de force dans les bordels de l’armée impériale pour la distraction de
la soldatesque nippone, que le porte-parole du gouvernement, Keizo Obuchi, se
laisse aller à affirmer qu’elles se sont vendues de leur plein gré.
Le Japon, entré dans un lancinant cycle de récession à la fin de la décennie
précédente, et la Corée, frappée de plein fouet par la crise asiatique de 1997,
rivalisent pourtant sur des projets pharaoniques mettant dans l’embarras la FIFA
(Fédération Internationale de Football Association). FIFA ne souhaitant surtout
pas prendre la responsabilité de nourrir l’animosité croissante entre les deux
nations par sa décision. Les deux pays ont dû donc co-organiser l’épreuve.
Solution élégante, préalablement envisagée par les deux gouvernements, mais
pleine d’embûches à cause de l’hostilité des deux fédérations nationales de
football. Cette décision du 1er juin 1996 a suscité un large scepticisme des
commentateurs. Pourtant, cette solution mi chèvre-mi-chou a aplani les tensions
constatées. Même si les contentieux ne sont pas réglés, la rhétorique
revancharde de Hashimoto a été mise au placard et son successeur, Keizo Obuchi,
a été le premier chef de gouvernement japonais à présenter, en 1998, des excuses
officielles du Japon au peuple coréen (faveur cependant refusée à la Chine). Le
président Kim Dae-Jong a alors considéré que l’affaire pouvait être classée.
Le dossier a pourtant été ré-ouvert par le tumultueux Koizumi Jun’Ichirô,
Premier Ministre emblématique d’une génération de politiciens décidés à en finir
avec cette économie des regrets éternels, adressés par le Japon à ses voisins,
et dont le raidissement idéologique est à la mesure de la difficulté que
rencontre le Japon à trouver sa place au sein de la région. Alors que la Corée,
en se qualifiant pour le dernier carré finaliste de la compétition de football
co-organisée avec le Japon, a le tardif dernier mot sur le match qui l’avait
opposé à son rival, le Premier Ministre nippon entreprend de (dé)lester son pays
des complexes de la défaite en se rendant prier au sanctuaire du Yasukuni,
gardien de l’idéologie impérialiste. Indélicatesse maintes fois renouvelée
durant son mandat. Ayant construit son aura diplomatique en privilégiant des
approches bilatérales avec ses voisins, le renforcement de son partenariat
stratégique avec Washington et sa volonté de retrouver un statut de puissance
normale passant par une politique de défense autonome - que ses voisins voient
d’un très mauvais œil -, laissent le Japon et les dynamiques d’intégration
régionale, inéluctable au vu du seuil d’interdépendance économique, dans une
impasse. Les manifestations sportives, mis à part la semi-réussite qu’a
constituée la co-organisation de la Coupe du monde avec la Corée en 2002, ne
peuvent donc que continuer de porter la marque de la transposition sur les
stades de rivalités stratégiques acerbes et insolubles. En 1996, le Japon,
encore traumatisé par le tremblement de terre de Kobé et les attaques au gaz
sarin dans le métro de Tokyo, n’obtient qu’une pâle vingt-troisième place lors
des Jeux d’Atlanta, sa plus mauvaise performance de l’histoire de sa
participation aux Jeux, à l’exception de la première durant laquelle il ne
s’était déplacé que pour figuration. La moisson du millenium à Sydney, après
l’hiver de Nagano, a été à peine plus convaincante, le Japon décrochant une
quinzième place à quelques médailles de la Corée mais loin derrière la Chine. «
Le soleil se couche aussi », ironisait déjà l’économiste Bill Emmott en 1989...
Au fil des années, le Japon est apparu incapable de remettre en cause son modèle
de développement hérité de l’emballement de l’histoire et de la redistribution
des cartes entre 1945 et 1947. Ses faiblesses structurelles (insuffisance du
taux de natalité, insuffisance des ressources naturelles ou absence d’options
coercitives à tout le moins du point de vue de légalité constitutionnelle) se
conjuguent alors avec les aléas conjoncturels de la crise politique et sociale
née de l’éclatement de la bulle spéculative (alternance ratée et instabilité
gouvernementale, mouvements contradictoires de réaffirmation ou de défiance
envers la « société corsetée » kanri shakai, rites de pression sociale très
anxiogène gouvernant le Japon : repli identitaire, néo-nationalisme ou, à
l’inverse, mouvements de citoyens, cynisme social et montée de
l’individualisme). D’une certaine manière, un nouveau Japon est né de cette
période de doute sur lui-même, reliquat d’une position internationale
inconfortable et peu lisible, sur laquelle l’émergence de la Chine jette une
lumière crue. Le sport est un bon indicateur de l’évolution des repères
idéologiques vécue par le Japon. La désillusion des années 1990 a fait
progresser de manière spectaculaire les valeurs individualistes, en prolongement
de la normalisation libérale mise en oeuvre par quinze années de réformes
structurelles, plus ou moins habilement mises en oeuvre et strictement
appliquées. Ces années ont vu, de la même manière, la « starisation » des
vedettes sportives s’imposer dans la panoplie du chauvinisme nippon. Jusque là,
les athlètes japonais, ternes et effacés devant le collectif, mettaient
volontiers leurs performances sur le compte du travail en groupe. En
comparaison, la judoka multi-médaillée, Ryoko Tani, peut affirmer, comme avant
Sydney, qu’elle va obtenir « au mieux une médaille d’or et au pire une médaille
d’or », assertions certes non démenties par les faits mais à des années lumières
des tortueuses circonlocutions nippones visant à s’entortiller derrière le voile
de l’humilité.
La société entière est travaillée à fond par ces tendances. S’échappant de
l’Île/Pays (Shimaguni), les vedettes les plus prisées sont celles qui
s’exportent dans les clubs de baseball aux Etats-Unis, ou de football en Europe.
Les athlètes abandonnent de plus en plus volontiers les méthodes d’entraînement
en équipe, jugées archaïques et responsables du déclin des performances nippones
lors des Jeux Olympiques. Enfin, le tropisme individuel se retrouve dans la
désaffection que connaissent les sports collectifs. Si le tournoi de baseball
des lycéens, dans lequel continue de régner une discipline militaire
parfaitement assumée, reste l’équivalent nippon du Tour de France hexagonal (y
compris par son caractère suranné), le roi des sports nippons n’est guère plus
pratiqué que dans les cours d’école. Les Japonais s’adonnant au sport
plébiscitent plutôt les disciplines individuelles telles que la randonnée, la
gymnastique, le cyclisme, la natation et même les inusables parcours de golf
dans les campagnes japonaises. Aussi la fièvre nationale se déchaîne lors des
médailles obtenues en solo, lors des olympiades d’Athènes par Kôsuke Kitajima
(natation), Ryoko Tani et Tadahiro Nomura (Judo), Mizuki Noguchi (marathon) ou
Kôji Murofushi (lancer de marteau). Il faut aussi remarquer que parmi les 16
médailles d’or obtenues à Athènes en 2004, une majorité était arborée par des
athlètes féminines, tournant la page des troupeaux d’athlètes très
majoritairement masculins des décennies précédentes.
En écho à la cinquième place obtenue à Athènes, le Japon apparaît mieux que
convalescent sur la scène régionale. Avant de devoir se mesurer à un adversaire
de taille, l’encombrant et ombrageux voisin chinois, qui organise les festivités
à domicile. Encore une fois, le Japon s’était fait damer le pion par un CIO qui,
partenaire élégant de l’OMC, avait accordé à Pékin, tout fraîchement converti
aux joies du libéralisme économique sans entrave, la tenue des Jeux de 2008,
contre Ôsaka. Quelques vagues promesses en matière de droits de l’homme ne
pesant guère au regard de l’immensité de marchés à conquérir, la survie de
l’idéal olympique va sans doute passer par quelques turbulences, comme en 1936
ou 1980. Mais la « magie de l’instant », propre au savoir-faire des
illusionnistes, va forcément être au rendez-vous et le Japon en bonne place. Il
veut sûrement y faire bonne figure pour exorciser la réelle angoisse nationale
suscitée par le réveil chinois. Les relations très tendues ayant opposé les deux
pays tout récemment en disent long sur la complexité de ce problème nodal, au
cœur des interrogations des Japonais. Alors que ces deux pays sont l’un pour
l’autre les premiers partenaires économiques, la rivalité politique et
stratégique est toujours à son comble. En dépit d’une nette accalmie consécutive
au départ des affaires du nationaliste Jun’Ichirô Koizumi en 2006. Ses
successeurs Shinzo Abe et Yasuo Fukuda ont réservé à la Chine leurs premiers
déplacements officiels importants, avant l’allégeance rituelle à Washington.
Ainsi, les mauvaises relations, macérées cinq années durant dans l’écume du
nationalisme outrancier et de l’instrumentalisation de l’Histoire, ont été
remisées. Mais les rivalités persistent. D’abord dans le domaine des ressources,
et notamment énergétique, puisque les deux géants asiatiques consomment
énormément et que le Japon est totalement dépendant de la diversification de ses
approvisionnements. Au delà, d’autres sujets de frictions économiques se
profilant, comme l’accès aux produits alimentaires (récente affaire des nouilles
importées de Chine), les incompatibilités politiques ont peu de chance de se
résorber. La question du leadership, âprement disputée, fait de la tenue des
Jeux de Pékin une compétition dépassant largement l’enceinte des stades et
remettant plus que jamais les ressources en soft power des deux nations en jeu.
L’une des faiblesses structurelles de la diplomatie japonaise, rendant souvent
peu lisible ses positions internationales et régionales, provient d’un manque de
réactivité qui s’apprécie à l’aune de l’activisme chinois. L’offensive chinoise
sur le terrain régional a été particulièrement efficace s’agissant de l’affaire
nord-coréenne, Pékin réussissant à attirer la Corée du Sud dans son orbite et,
avec l’appui de la Russie, à marginaliser l’intransigeance japonaise, focalisée
sur la question des enlèvements de citoyens nippons par des agents infiltrés au
cours des années 1970. Si dans les pourparlers à six, réunissant les acteurs
stratégiques de la question, à peu près personne ne souhaite à court terme une
réunification coréenne, on laisse volontiers le Japon porter le discrédit en
terme d’image d’une situation bloquée mais sur laquelle il ne peut influer que
de manière très limitée. Plus : le décrochage diplomatique de Tokyo vis-à-vis de
Pékin se vérifie également sur d’autres théâtres comme celui de l’intégration
régionale, notamment le projet d’édification d’une zone de libre échange en
Asie. Là encore, la Chine apparaît plus active dans ce domaine par rapport à un
Japon pris entre le marteau de Washington, dissuadant Tokyo de favoriser tout
mouvement d’intégration économique pouvant se traduire par des mesures hostiles
aux importations américaines, et l’enclume de l’opinion nationale, et notamment
du lobby agricole, inusable et puissant socle électoral du parti au pouvoir, qui
ne veut pas en entendre parler.
La question des régimes politiques entre pour bonne part dans cette différence
de taille qui apparente la diplomatie japonaise à un pas de tango, quand la
Chine déboule au galop sur la scène asiatique et même mondiale. Le Japon reste
un pays démocratique marqué par un Exécutif très précaire se traduisant par une
instabilité politique structurelle en dépit d’une quasi-absence d’alternance
politique depuis plus de cinquante ans. A contrario, le régime chinois,
résolument fermé à la subversion démocratique, paye en déficit d’image ce qu’il
peut gagner en efficacité, ainsi qu’en témoignent les indignations suscitées par
le tour de vis autoritaire de Pékin à l’approche des Jeux. La Chine souffre, par
ailleurs, du peu de crédibilité de ses produits, et notamment au Japon où les
affaires de toxicité de jouets ou de produits alimentaires sont nombreuses et
très médiatisées. Alors que les tensions enflamment l’Asie lors de la Coupe
asiatique de football en 2004 (joueurs japonais vilipendés, quittant le terrain
sous escorte, drapeaux brûlés et hymnes sifflés), les officiels japonais jouent
ainsi volontiers de la condescendance. Pékin, dit alors le ministre japonais des
affaires étrangères Nobutaka Machimura, doit « grandir » et « apprendre à se
passer de l’aide japonaise ». Depuis 2002, la part des investissements japonais
en Chine est passée en quatrième position derrière l’Inde, le rival stratégique
de Pékin, l’Indonésie, pivot de l’Asie du Sud-Est, et même la Turquie. Pékin
souffre toujours de son image d’atelier du monde et en reste encore à aller
chercher au Japon les méthodes d’organisation de la production qui ont fait le
succès de l’Archipel durant la haute croissance. En ces temps de demandes de
régulations politiques douces, induites par la déconsidération de
l’unilatéralisme type Washington ou de la brutalité répressive type Pékin, si le
Japon ne peut compter sur l’outil de la puissance pour influer sur la région et
le monde afin de sauvegarder ses intérêts, il dispose de bien des atouts dans la
compétition de l’image, un des niveaux d’analyse de ses performances athlétiques
à Pékin.
Il y a d’abord, en dépit d’un déclin démographique préoccupant, une culture
populaire de masse s’adressant aux jeunes, s’exportant très bien chez tous ses
voisins. Les groupes et chanteurs de pop nippone, les animés, mangas et tout les
atours d’une société moderne tournée vers un consumérisme high-tech forcené
(téléphones portables, appareils numériques) séduisent aussi bien à Taïwan,
Singapour, Séoul qu’à Pékin, en attendant Hànôi, Manille ou Jakarta. Il y a
également une capacité d’innovation technologique et industrielle demeurée
intacte, malgré la crise systémique l’ayant quelque peu éclipsé au cours des
années 1990. Les premières années du XXIe siècle ont vu le Japon porter à un
niveau inégalé et sans cesse croissant son budget en matière de recherche
scientifique et il entend par ailleurs se montrer à la pointe de valeurs
politiques émergentes comme le développement durable et la défense de
l’environnement. Le sport est bien évidemment convié à la mise en avant des
capacités d’innovations technologiques de l’Archipel. A Nagano, en 1998, loin du
bon vieux bétonnage d’antan, est mise en avant la recherche d’une relation
harmonieuse entre activités humaines et environnement, en généralisant les
méthodes modernes de recyclage des ressources. De la même façon, loin des camps
d’entraînement collectifs en vase clos façon Japon totalitaire d’avant guerre ou
encadrement des sportifs chinois par le parti, les athlètes de marathon nippons
ont pu bénéficier d’un programme inédit de travail individuel d’amélioration de
la résistance à la chaleur et d’entraînements en altitude, couronné par les
excellents résultats obtenus dans ce domaine (médailles d’or dans les
disciplines féminines) à Sydney et Athènes.
Face à une Chine engagée dans un combat d’arrière garde contre la dissidence, et
pour laquelle la première place du podium fait figure d’horizon indépassable, il
y a tout à parier que le Japon va miser sur des performances individuelles et «
propres » plutôt que sur le contingent collectif et le chiffre global. Dès
février 2008, le Comité Olympique Japonais a, par ailleurs, concédé qu’il
paraissait difficile d’imaginer que le Japon fasse aussi bien qu’à Athènes,
réduisant son objectif à cinq médailles d’or dans ses disciplines d’excellence
(judo, natation et gymnastique). La même semaine, la Chine, critiquée par les
organisations internationales en faveur des droits de l’homme pour sa campagne
de persécutions des dissidents, a dévoilé le projet de parcours de la flamme
olympique attestant d’une bien prévisible lecture politique à des fins de
propagande de la discipline : la flamme olympique sera portée jusqu’en haut de
l’Everest, histoire de réaffirmer la souveraineté chinoise sur le Tibet, et
passera par Pyongyang, le faire-valoir de la puissance régionale de Pékin,
Taïpeh ayant décliné ce qu’elle a ressenti comme une « insupportable
subordination de son statut ». Comme rien n’est laissé au hasard, le Japon qui a
surmonté les chocs pétroliers en délocalisant, notamment en Chine, ses
industries les plus polluantes, a proposé, cette même semaine, à ses
partenaires, lors du forum de Davos, d’aider les pays émergents à réduire leurs
émissions de CO2 par une politique de transfert technologique, et affirmer ne
désespérer pas, selon ses propres mots de « convaincre » ses partenaires
américains, chinois et indiens, à changer leurs attitudes dans ce domaine.
1912, 1940, 1964, 2008 : l’histoire du Japon et son rapport à l’extérieur se
retrouve bien à travers ces dates et ces différences de posture adoptées à
l’égard des Jeux Olympiques. Dans la compétition d’image qui se prépare à Pékin
2008, le raisonnable et humble Japon semble vouloir laisser aux mastodontes le
soin de courir après d’éphémères trophées dans une compétition déjà passablement
discréditée pour se projeter plus sereinement vers l’avenir.
L’économie d’énergie passe également par l’enceinte des stades.
* Alexandre Leroi-Cortot, Groupe de Recherche sur l’Asie (GREASIE), Université
de Paris X-Nanterre,D’un point de vue strictement sportif, les Jeux de Pékin en 2008 s’inscrivent
dans un mouvement global d’insertion progressive de l’Asie au sein des
institutions et des pratiques de la compétition sportive de haut niveau à
l’échelle mondiale. Après la première importante qu’avait constitué
l’organisation conjointe par le Japon et la Corée du Sud de la Coupe du monde de
football en 2002, la tenue des Jeux de la XXIXe olympiade dans la capitale
chinoise consacre une tendance ouverte avec les Jeux de Tokyo il y a près de 44
ans. Cette insertion s’exprime d’ailleurs parfaitement dans les excellents
résultats obtenus par la Chine, le Japon et la Corée à Athènes en 2004. Mais,
au-delà d’une vision idéaliste du sport et d’une sympathique - mais illusoire -
croyance sur l’éthique sportive dissociée des contingences politiques, la focale
asiatique ouverte par les échéances sportives d’août 2008 révèle tout le sens
que peut prendre un tel événement dans le contexte stratégique particulier de
l’Asie du Nord-Est. Les Jeux de Pékin vont être la vitrine sportive d’une
compétition permanente mettant aux prises les trois grandes nations de la région.
Le Japon, premier pays asiatique à accueillir les Jeux en 1964, a voulu en faire
démonstration de son savoir-faire organisationnel, symbole de sa normalisation
politique après la défaite de 1945 et l’occupation américaine de son territoire.
Il a célébré, avec Tokyo 1964, un modèle de développement économique qui le
porte, au terme d’une décennie de croissance inégalée, à rattraper et à dépasser
des puissances européennes (France, Grande-Bretagne et Allemagne). La défaite du
Japon impérial n’avait fait qu’accélérer la tendance depuis qu’en 1885, Fukuzawa
Yukichi a exhorté son pays à « quitter l’Asie pour rejoindre l’Occident ».
Significativement, le Japon s’est retrouvé troisième au classement informel des
médailles à l’heure où ses rivaux actuels, Corée du Sud et Chine - absents ou
inexistants aux Jeux - sont restés sous emprise de régimes rétrogrades (dictature
militaire en Corée et totalitarisme collectiviste en Chine). Les quarante années
suivantes ont vu ses voisins, auxquels le lient toujours des relations
passionnelles faites d’admiration secrète, de rancoeurs façonnées par une
histoire tumultueuse et de rivalités dans de multiples domaines, contester sa
suprématie.
Là encore, les Jeux Olympiques ont mis en lumière de telles mutations. Le Japon
a dû, ainsi, se résoudre à voir le CIO attribuer l’organisation des Jeux de 1988
à Séoul contre Nagoya. Ôsaka a dû, pareillement, s’incliner devant la
candidature de Pékin pour les Jeux de 2008. Le choix de Séoul coïncidait avec le
début de la démocratisation du Pays du Matin Calme et, comme pour Tokyo en 1964,
a consacré deux décennies de haute croissance ininterrompue, sous les dictatures
des généraux Park Chung-hee et Chun Doo-hwan. Même si bien peu de signes
laissent imaginer que s’y fasse jour une avancée significative des droits
civiques, le choix de Pékin, aujourd’hui troisième puissance de la planète, est
« attendu » depuis que la Chine, abandonnant l’isolationnisme de la révolution
maoïste, entend jouer un rôle à sa mesure sur la scène internationale en
coopérant assidûment aux instances de régulations internationales (ONU, OMC,
etc. ...).
Ainsi, même si le Japon peut se satisfaire d’avoir en outre accueilli deux
olympiades d’hiver, à Sapporo en 1972 et Nagano en 1998, il se retrouve à devoir
défendre son prestige par rapport à ses voisins. C’est là tout l’enjeu de ces
Jeux où, après une décennie de résultats en berne, en même temps qu’il s’est
enlisé dans la crise économique, financière et politique au cours des années
1990, il se doit de confirmer les excellents résultats obtenus lors des
olympiades d’Athènes - placé cinquième -, pour ne pas apparaître comme la «
vieille puissance » de l’Asie. Car de 1912 à 2008, quels qu’en soient les
revirements, l’histoire de la participation du Japon aux Jeux Olympiques peut se
confondre avec celle de son insertion régionale et internationale, même si
aujourd’hui il n’est pas dit que ce révélateur d’influence passe toujours
exclusivement par la volonté de briller dans les stades.
Les bénéfices que les nations sont susceptibles de retirer de l’organisation de
« méga événements » sportifs, tels que les Jeux Olympiques, ont fait jaser bien
des gouvernements. La glose en la matière reste assez discrète, « politiquement
incorrecte », et d’autant plus importune qu’il s’agit ici du premier vecteur de
divertissement populaire à l’échelle de la planète. Sur le plan économique, les
grandes messes de la performance physique sont censées aider à stimuler ou
restructurer l’activité des localités les accueillant, alors que sur le plan
social, la communion sportive doit redonner de l’élan à des dynamiques
d’intégration ou de développement urbains avec la réalisation de projets
d’aménagement de grande ampleur. En même temps, de telles opportunités
représentent un investissement financier considérable et très souvent
sous-estimé en comparaison des avantages escomptés. Cette question des coûts est
donc très importante et constitue en quelque sorte le pendant prosaïque à la «
magie de l’évènement », chère aux commentateurs mais que les esprits plus
résignés, ou simplement politiques, considèrent plutôt comme des manifestations
récurrentes et contrôlées d’une lutte symbolique consentie entre les nations.
Cette dialectique du symbole et de la matérialité, sans laquelle il ne saurait y
avoir de « grands événements », se retrouve parfaitement dans la posture que le
Japon a adoptée à l’égard des Jeux Olympiques.
En 1912, l’ère Taïsho succède à l’ère Meiji avec le décès de l’empereur
Mutsuhito. Ce dernier, depuis 1868, a conduit la modernisation de l’Archipel à
marche forcée, plus pour se protéger des appétits coloniaux de l’Occident que
pour s’y intégrer véritablement. S’étant libéré dès la fin du XIXe siècle des
traités inégaux signés après son ouverture contrainte en 1853, il défait l’armée
du tsar à Tsushima en 1905, s’octroyant des intérêts en Mandchourie et en Corée,
partage le gâteau chinois à la table des puissances européennes et, par
l’annexion pure et simple de ses protectorats coréens en 1910, se bâtit un
empire colonial. Condition estimée, à raison, nécessaire pour traiter d’égal à
égal avec les Occidentaux. Ce que ces derniers ne le permettent pas longtemps :
le système de Washington, en 1922, a obligé le Japon à consentir la supériorité
navale des flottes américaine et anglaise. Avant de se résoudre au statut de
puissance subordonnée souhaité par ses rivaux et de se lancer dans une fuite en
avant, entamée par l’invasion de la Mandchourie en 1931, le Japon entend
d’emblée prendre sa place sur la photo de famille des nations industrialisées
s’adonnant pacifiquement aux joies du sport. Le déclenchement du premier conflit
mondial deux ans plus tard a donné au cliché, pris à Stockholm durant l’été
1912, une teinte prématurée de sépia. Il n’ y a pas eu de Jeux en 1916, en tous
cas pas dans l’enceinte des stades. Les deux athlètes nippons envoyés à
Stockholm n’ont guère fait mieux que de la figuration. Mais, comme dit le baron
de Coubertin, l’important n’est-il pas de participer ?
Le Japon s’est, en tout cas, fermement investi, gardant un pied dans l’Archipel
pour ne pas trop perdre son âme au-delà des mers. Pour cela, Jigoro Kano,
fondateur du judôkan, discipline peut-être moins emblématique que le sumô parmi
les sports nippons mais promis à une popularité autrement plus conséquente au
delà des tatamis de l’Archipel, avait pris l’initiative de la fondation du
Comité Olympique Japonais en 1911. Après quelques médailles engrangées lors des
olympiades suivantes à Anvers et Paris, dans des disciplines pour lesquelles
l’histoire ne lui accorde guère qu’une place anecdotique (tennis et lutte
libre), l’Empire du Soleil Levant a commencé à faire bonne figure à Amsterdam en
1928 avec notamment ses premières médailles d’or, obtenues dans les disciplines
reines que sont l’athlétisme et la natation.
A partir de Los Angeles en 1932, les délégations présentées par l’Archipel
témoignent d’une crue comparable à celle de l’empire de Hiro-Hito qui a succédé
à son père, monarque à la santé mentale et physique plus que chancelante.
L’idéologie nationale théorise alors le kokutai, « l’essence », ou « le corps »
de la nation, diluant toutes individualités dans la masse de sujets subordonnés
à un empereur « fils du ciel », dont l’essence est divine. Les corps japonais
sont envoyés en masse pour faire bonne figure à Berlin (179 athlètes, une des
délégations les plus importantes de l’histoire de la participation nipponne aux
Jeux). Au delà de l’introduction du rituel olympique du relais de la flamme, et
de la grandiloquence prévisible de la cérémonie d’ouverture, les Jeux de Berlin
renouent de manière presque surréaliste avec le modèle originel. Les
sympathiques aristocrates, aventuriers ou enfants de la rue s’adonnant au tir à
l’arc comme d’autres à la pêche à la ligne, cèdent leurs places à des athlètes
surentraînés. Entre la régénération italienne, tâche primordiale dévolue au
fascisme mussolinien, les confus panégyriques hitlériens sur le modèle spartiate
et la glorification du lien unissant la masse des Japonais au monde divin par le
trait d’union impérial, les corps sont sollicités pour servir de vitrines à de
fumeuses idéologies palingénésiques, fustigeant le matérialisme, exaltant le
surhumain, l’être humain étant - quant à lui - tout entier dilué dans le système
totalitaire. Il ne manque décidément à ce tableau que Staline, fort occupé à
décimer tous les cadres de son armée, et qui préfère distraire le peuple
soviétique avec ses propres Spartakiades (l’Antiquité toujours !). Georges Sorel
au delà des Alpes, Nietzsche outre-Rhin ou les nébuleuses assertions
politico-théologiques des (très) rares écrits sur le shintô, - religion
originelle des Japonais -, ou de la place du « fils du ciel » dans la cosmogonie
du Japon « terre des dieux », autant de lectures mal digérées ouvrant place aux
« dieux du stade » dont les exploits sont suivis par les radios du monde entier
en direct, et en pleine nuit sur la NHK, la radio nationale de l’Archipel. La
télévision est déjà prête à prendre le relais.
Si la cérémonie d’ouverture mettait en scène un envol de colombes « porteuses au
monde d’un message de paix », les symboles sont têtus et les images éloquentes.
Immédiatement suivi de salves de canons prémonitoires, le fragile envol se fait
au milieu d’une masse de bras droits tendus vers le ciel, un ciel d’Europe
bientôt plein de ces avions déversant feu et acier sur l’Espagne. Le Japon a
pris clairement acte de ce nouveau climat. C’est à l’issue de la sinistre
olympiade de Berlin, que le CIO avait désigné Tokyo et Sapporo pour accueillir
respectivement les Jeux Olympiques d’été et d’hiver en 1940. Honneur douteux que
l’Archipel a fini par décliner. Ce sont alors les militaires qui tiennent les
commandes à Tokyo et ceux-ci ont d’autres projets, et des priorités toutes
autres d’investissements physiques et financiers. Cinq ans après avoir quitté la
SDN, le Japon a adressé, à nouveau, un signe fort du peu d’enthousiasme qu’il
manifeste alors à l’égard de la paix dans le monde en enterrant le projet. La
question des coûts financiers a eu bon dos. Avec l’agression brutale sur la
Chine à partir de 1937, et les atrocités commises ici ou là …, l’image à donner
du Japon était bien secondaire face aux choix politiques du moment : l’Asie aux
Asiatiques, c’est-à-dire aux Japonais.
La rupture entre l’enthousiasme candide de 1912 et le cynisme calculateur de
1938 ne relève toutefois que des apparences. La manière dont les cercles
dirigeants japonais ont envisagé le sport, en tout cas à travers le prisme de la
politique intérieure, a montré flagrante continuité. Dès les premières années de
Meiji, le sport, rendu obligatoire dans les programmes d’éducation scolaires,
est une pièce maîtresse du dispositif d’endoctrinement et de contrôle social mis
en place par la restauration impériale. Dès les années 1880, dans les écoles
primaires, les enfants marchent au pas et pratiquent des exercices de
gymnastique utilisant des accessoires militaires tels que fusils et sabres en
bois. Le Japon devenu puissance coloniale au cours des années 1910 (annexion de
la Corée, vingt et une « demandes» à la Chine en 1915 et reprise des intérêts
coloniaux allemands en Asie consentie par le traité de Versailles). Le comité
spécial pour l’éducation préconise, dès 1917, que l’enseignement secondaire
constitue une sorte de formation pré-militaire, destinant les jeunes Japonais à
devenir des soldats forts et obéissants, endurcis par un patriotisme
intransigeant et le culte de l’Empereur. Exigences reprises par le ministère de
l’armée étendant sa domination sur le gouvernement civil à partir de 1931. Selon
l’historien américain Edwin Reischauer, le secret de l’intégration sociale dans
la modernité de Meiji était basé sur une ambiguïté : l’inculcation à l’ensemble
de la population de l’idéologie dominante - contrôle de soi, obéissance et
sacrifice - caractérisant jusque-là une caste rendue définitivement caduque par
la restauration Meiji, celle des samuraï. De ce point de vue, le souhait des
cercles militaires de rendre obligatoires dans les programmes d’enseignement les
disciplines sportives locales, les arts martiaux (budô), apparaît en conformité
avec les principes de la restauration Meiji, de plus en plus réaffirmés après la
phase libérale des années 1870. Les arts martiaux japonais, mettant l’accent sur
les valeurs de contrôle de soi, d’endurance à l’effort et d’obéissance aux
principes intangibles les régissant, rencontrent parfaitement les conceptions
militaires en matière d’intégration sociale, typiquement confondue avec la
nécessité du contrôle social.
A partir de 1931, les freins libéraux au sein de la société et de la
bureaucratie japonaise étant peu à peu écartés, les militaires peuvent
graduellement réaliser leurs objectifs : introduction des arts martiaux dans les
programmes obligatoires, organisation de « Jeux de défense nationale de la
jeunesse » (Seinen gakkô kokubô taiiku taikai) et marginalisation des sports
occidentaux par la stigmatisation du principe de compétition, qui est à la
discipline militaire ce que l’oreiller est à la messe du dimanche. A la fin des
années 1930, guerre oblige, les militaires font de la santé publique, et
indirectement du sport, un enjeu national en faisant publier des statistiques
alarmantes sur une dégradation de la santé des jeunes, accélérant leur emprise
sur la question, et par là sur la population. La radio, précieux outil
d’encadrement des mentalités, entame, dès les années 1930, ses émissions de
gymnastique radiophoniques, les fameuses Rajio taisô, destinées à conserver la
santé des corps et la pureté de sentiments pour les enfants comme pour les
adultes. Chaque 3 novembre, jour anniversaire de l’empereur Meiji, des millions
de Japonais communient lors de la fête nationale de la gymnastique (Taisô
matsuri) dont plusieurs milliers réunis à quelques pas du sanctuaire dédié à la
mémoire du monarque emblématique de la modernité nippone. Le choix de la
discipline est éloquent : ni vainqueurs, ni perdants, des millions d’individus
effectuant en rythme les mêmes mouvements dans une symbolique soumission à un
principe d’autorité intangible et inattaquable. Dans les collèges et lycées, les
Japonais ayant atteint quinze printemps peuvent alors s’entraîner au lancer de
grenade lors d’un test national obligatoire, avant de bientôt exercer leur art
sur les théâtres de la « guerre de libération de la grande Asie »....
Le rendez-vous manqué de 1940 témoigne de la fuite en avant dans laquelle sa
radicalisation idéologique a enfermé le Japon au cours des années 1930.
Renonçant à des festivités qui venaient pourtant auréoler sa déjà prodigieuse
affirmation sur la scène internationale en moins de 70 ans, il ne se soucie
absolument plus de paraître à son avantage, s’accommodant, avec le réalisme
habituel de sa diplomatie, de la marche des événements mais choisissant le
mauvais camp. Le Japon s’est pourtant rendu compte, dès avant la guerre, des
bénéfices - escomptés en terme d’image - d’une participation remarquée aux Jeux
Olympiques. Tirant les conclusions de la participation japonaise aux épreuves de
Los Angeles, le président de l’association du sport amateur a noté, dans un
rapport présenté à l’Empereur, que les bons résultats obtenus avaient permis
d’atténuer considérablement les critiques de la presse américaine sur
l’agression japonaise en Mandchourie. Ruiné par sa guerre et ravagé par les
bombardements, le Japon vaincu de 1945 a dû opérer un second miracle pour se
relever. Privé d’armée - au titre de la Constitution pacifique imposée par son
vainqueur et occupant américain -, il n’a guère d’autre choix que de coopérer
loyalement avec les Etats-Unis. Pour se refaire une vertu dans le monde … quitte
à se voir imposer des traités inégaux, dont celui liant sa sécurité nationale au
parapluie nucléaire américain. En 1948, s’est tenu à Tokyo, le procès de
quelques seconds couteaux : leur exécution a gravé, dans le marbre d’un Japon
reconstruit, le dogme de la non-culpabilité de son Empereur dans les crimes
commis un peu partout en Asie. En 1948 donc, les Jeux olympiques ont repris
cours à Londres.
Le Japon, toujours au ban des nations, n’y est certes pas invité mais, en
prévision de sa souveraineté retrouvée après le départ du commandement militaire
américain, le Comité International Olympique s’est empressé de le réintégrer en
son sein dès 1951. Si l’Empereur reste en place avec charge de déclarer
l’ouverture de deux olympiades à venir, l’occupant a pris soin de débarrasser le
Japon des symboles trop visibles de ses errements passés. En même temps que
l’armée, les arts martiaux disparaissent de l’horizon des écoliers. Supprimés de
l’enseignement obligatoire dès 1945, ils ne sont que partiellement réhabilités
en 1948 et, en 1952, à nouveau admis dans les programmes. Mais ils n’ont jamais
retrouvé une position dominante dans les pratiques sportives préférées des
habitants de l’Archipel. Ceux-ci privilégient clairement le baseball, déjà
populaire avant-guerre, et dénommé de manière assez cocasse par les militaires
Yakyû, terminologie encore en usage aujourd’hui de ce sport. Mais les années
d’après-guerre voient surtout les Japonais se tourner vers les sports
individuels. Ce que traduit l’engouement, jamais démenti, pour le golf,
consécutif à la victoire des golfeurs nippons lors de la Coupe de l’America en
1957. Mais il ne s’agit pas là d’une discipline olympique.
Le timide retour du Japon aux Jeux Olympiques, dès 1952 à Helsinki (72
athlètes), marque son ancrage dans le camp occidental alors que l’Union
Soviétique, avec laquelle les relations diplomatiques ne sont pas encore
normalisées, commence à s’intéresser aux Jeux comme terrain d’affrontement
idéologique. Cette dernière se place deuxième derrière les Etats-Unis au
classement informel des médailles, non reconnu (touchante naïveté) par le Comité
International Olympique, mais présent dans tous les esprits. La guerre froide
met alors à feu la Corée, bientôt déchirée en deux, signe de la soumission de la
région au statu quo nucléaire. Le Japon est, à sa manière, également écartelé
par le modus vivendi hérité du système de Yalta. Les Soviétiques occupent les
îles septentrionales au nord de l’île de Hokkaïdo, les Kouriles, et font savoir
qu’une rétrocession ne saurait intervenir tant que les GIs américains resteront
à Okinawa. Il fait bien moins froid dans l’archipel des Ryûkyû mais il apparaît
clair, dans ces années où doit être renégocié le traité de sécurité passé avec
l’Amérique, que les boys n’ont pas l’intention de se contenter de musarder sur
les plages, et que les « bateaux noirs » de l’oncle Sam vont continuer d’y
débarquer bien autre chose que des planches de surf. Alors le Japon a hésité. La
reconduction du traité vassalisant le pays à son vainqueur d’hier ne va pas sans
de monstrueuses manifestations d’hostilité à partir de 1956 et, dans ces
conditions, la re-création/récréation du monde lors des échéances sportives
donne aux hauts faits athlétiques des Japonais la fierté nationale du
relèvement. A défaut d’une indépendance réelle plus qu’improbable. Le Japon,
comme le reste du monde, est « acté » par l’affrontement bipolaire et en adopte
les règles et rituels avec une grande efficacité. Il connaît son rôle dans le
théâtre de la guerre froide : les Jeux Olympiques constituent une scène où il
peut figurer en bonne place.
De Helsinki en 1952 et Melbourne en 1956 à Rome en 1960, signe d’une confiance
retrouvée et corollaire du prodigieux redécollage de l’économie, les délégations
japonaises sont de plus en plus importantes. Le nombre de médailles glanées lui
redonne une place équivalente à celle qu’il occupait lors des deux dernières
olympiades d’avant-guerre. Les enfants du Rajio taisô arrivent alors à pleine
maturité physique et les Japonais se font une spécialité des épreuves de
gymnastique artistique. Mais c’est avec le judo, un autre symbole de
l’avant-guerre, qu’il entend frapper un grand coup lors de ses olympiades,
prévues pour 1964 à Tokyo. Le Japon avait espéré les obtenir en 1960, ce qui
aurait rendu problématique la renégociation du traité de sécurité, mais le CIO
lui avait préféré Rome, tout en notant la solidité de son dossier. Le
rendez-vous était donc à demi pris et c’est un autre vestige d’avant-guerre, le
symbole d’un passé insuffisamment questionné, l’empereur Hiro-Hito, qui, au
terme de la cérémonie d’ouverture, a prononcé, avec sa raideur habituelle, les
rituelles paroles d’ouverture des Jeux. Le Japon y a présenté sa plus importante
délégation pour une moisson de médailles inégalée (troisième derrière les deux
mastodontes américain et soviétique, ceux-ci concédant à leurs rivaux la
première place conquise dès leur seconde participation en 1956). Les Japonais
sont particulièrement fiers de la médaille d’or arrachée à l’ennemi soviétique
par les « magiciennes de l’Asie » lors de la finale de l’épreuve de volley-ball,
encore aujourd’hui l’un des sports les plus populaires au Japon. Sa troisième
place obtenue exprime assez bien l’air du temps et la place confortable du Japon
dans le monde de la détente. Son prodigieux développement économique lui a
permis de dépasser très rapidement les vieilles nations européennes pour
s’installer, dès la fin de la décennie, à sa place de deuxième puissance
économique de la planète, domaine où il n’est pas près de quitter le podium
mondial. En même temps, ses attraits culturels dépassent peu à peu le seuil de
l’exotisme pour s’exporter réellement. Ainsi, à la surprise générale, le Japon
rafle toutes les médailles de judo pour chaque catégorie. A l’exception de celle
les mêlant toutes, la seule - soit dit en passant - qui est le plus dans
l’esprit d’une discipline qui ne connaît pas le principe de catégorisation des
combattants, quels que soient les critères retenus. La « toutes catégories »
avec la victoire d’un judoka non Japonais, Anton Geesink, sur le sol japonais en
1964, a été vécue comme drame national. Au point de disparaître des compétitions
de judo après 1984. Eternel paradoxe du Soleil Levant …
A bien des égards, une histoire se termine et une autre commence pour le Japon
en 1964. La reconstruction du pays est alors terminée, de même que le lent
processus, à présent centenaire, de modernisation du pays selon les critères
occidentaux. Du point de vue de l’équipement et des infrastructures, les
bouleversements habituels entraînés par la tenue de « méga événements » sportifs
ont constitué un prélude en fanfare aux orgies de travaux publics qui vont
caractériser la période de haute croissance (1962-1972) et qui constituent
surtout l’un des piliers du système de régulation politique, économique et
sociale de l’Archipel. Le Japon n’est déjà plus un « marchand de transistor »,
selon les termes peu courtois que le général de Gaulle a employé pour qualifier
son hôte, le Premier Ministre Ikeda Hayato. Le Shinkansen, le train à grande
vitesse local, constitue sans doute la réalisation la plus emblématique de cette
immense opération de développement des infrastructures et annonce, par ailleurs,
l’excellence japonaise en matière de technologie, dont les produits vont
déferler sur la planète dès la décennie suivante. Mais ce rattrapage brutal
s’est fait de manière totalement anarchique, hypertrophiant démesurément les
principales mégapoles et laissant certaines régions dans un état de
sous-développement caricatural. Ce bétonnage de l’Archipel, l’un des produits
dérivés de Tokyo 1964, est alors la face la plus disgracieuse d’un modèle de
développement qui séduit dans la région, à Singapour, à Taiwan, ostensiblement,
en Corée du Sud, sans le dire, et bientôt en Malaisie.
Car l’après 1964 est aussi, pour le Japon, un mouvement de réintégration
régionale après un siècle d’isolement. Au milieu d’une zone de
sous-développement massif ou de plongée dans une désolante léthargie à l’image
de la Chine, dépecée par les prédateurs coloniaux au siècle précédent et
somnolant alors sous la coupe du président Mao Zedong. Le Japon avait d’autant
plus accéléré son insertion occidentale après la défaite que ses agissements
passés n’avaient laissé que peu de bons souvenirs aux nations qu’il a prétendu
vouloir libérer. Ainsi, la création de l’ASEAN en 1967 n’a pas été dénuée d’une
certaine méfiance de l’Asie du Sud-Est envers l’ancien envahisseur. Mais le
Japon, qui ne réalise en 1960 avec la zone Asie que 14% de son commerce
extérieur, comprend très vite l’intérêt à tirer de cette amorce de démarrage
économique. Dont il entend tirer grand bénéfice par une politique d’aide au
développement très largement destinée à ses nouveaux partenaires.
L’Asie du Sud-Est est, en effet, une zone vitale pour le Japon qui y trouve
l’essentiel des matières premières dont il a besoin et qui doit absolument
sécuriser l’accès au détroit de Malacca, par lequel est acheminée la
quasi-totalité de ses importations de pétrole. Les années 1960 et 1970 le voient
donc opérer un retour fracassant dans les dynamiques régionales exprimées en
orientations diplomatiques volontaristes et relativement autonomes vis-à-vis du
protecteur américain. Ainsi, un an après les Jeux de Tokyo, le Premier ministre
Satô Eisaku et le dirigeant coréen Park Chung-hee, officier ayant fait ses
classes du temps de l’occupation au sein de l’armée japonaise, renouent des
relations diplomatiques relativement apaisées. Le partenariat stratégique du
Japon avec Taïwan et la normalisation des rapports avec Séoul s’expliquent
volontiers par le contexte de guerre froide, le rôle d’agent du containment
opposé à la subversion communiste leur étant dévolu. Par contre, la
reconnaissance, en 1972, d’une seule Chine, celle de Pékin, par le Premier
Ministre Tanaka Kakuei a devancé les propres initiatives de l’Amérique de
Richard Nixon et de Henry Kissinger dans ce domaine. Le Japon des années
1960-1980 triomphe sur le plan économique : il se remet très rapidement des
chocs pétroliers de 1973 en maintenant son taux d’exportation à un niveau
exceptionnel et en procédant à de drastiques restructurations industrielles
n’occasionnant que très peu de « casses sociales ». Son réalisme politique lui
permet alors de tirer très efficacement son épingle du jeu de défiance entre
Moscou et Pékin, en s’alliant ouvertement à ce dernier. Comme Washington en a
usé avec lui, Tokyo passe à Pékin un excédent commercial très important, et
n’oublie pas le reste de l’Asie, notamment l’Asie du Sud-Est où vont 30% de ses
investissements à la fin de la décennie.
Témoin de la position privilégiée du Japon dans ce jeu de redistribution de la
croissance japonaise dans toute l’Asie, les Jeux Asiatiques dans lesquels le
Japon s’arroge continuellement la première place, en écho de ses bonnes
performances aux Jeux Olympiques. Depuis leur création en 1951 jusqu’à 1978, le
Japon assume « sportivement » une position régionale économiquement dominante
mais politiquement marginalisée. Car si ses partenaires ont besoin de ses
capitaux et de ses marchés, le Japon n’est pas sorti du purgatoire dans lequel
l’ont plongé ses errements passés. De Pékin à Jakarta, en passant par Singapour,
on compte bien que Tokyo continue d’adopter un profil bas. Dans ces conditions,
l’émergence de nouvelles économies développées chez ses voisins (Taïwan et Corée
du Sud classés Nouveaux Pays Industrialisés/NPI par l’OCDE cette même année
1978), la fin de l’autarcie chinoise et les débordements frontaliers consécutifs
à la débâcle américaine au Viêt-Nam vont prendre de front un Japon à nouveau
immergé dans la région. En décembre 1978, à l’issue des Jeux Asiatiques de
Bangkok, la Chine, jusque là absente de ces manifestations, talonne le Japon en
nombre de médailles et l’on s’attend à un retour à la réalité difficile pour
Tokyo. Car la réalité de la région c’est un durcissement de la guerre froide
suite au fiasco vietnamien. Quelques jours après la fin des Jeux de Bangkok,
l’URSS appuie son allié vietnamien et cueille le protégé de la Chine, un
Cambodge ravagé par la folie autarcique, la régression agrarienne et la paranoïa
répressive des Khmers rouges. Quelques semaines plus tard, le régime iranien du
Shah, soutenu par Washington, s’effondre sous les coups de boutoirs des
ayatollahs et l’URSS se sent pousser des ailes pour envahir l’Afghanistan en
décembre 1979. Tokyo, ayant définitivement choisi de jouer Pékin contre Moscou,
s’est montré solidaire du Cambodge en suspendant programmes d’aide et de
coopération avec le Viêt-Nam, pourtant conclus sitôt les GIs déguerpis de
Saigon, et a attendu l’annonce du boycott des Jeux de Moscou par la Chine pour
officialiser le sien. Le regain de tension dans la région, le désengagement
américain imposé par Nixon et des enjeux économiques importants ne permettent
plus au Japon, pris entre un premier flirt chinois vite décevant, le basculement
de toute l’Indochine dans le communisme et les intérêts commerciaux se
développant avec les pays de l’ASEAN, de se soustraire à des responsabilités
politiques que ses voisins voient toujours d’un mauvais oeil. La doctrine Fukuda
(du nom de Fukuda Takeo, le père de l’actuel Premier Ministre nippon, Fukuda
Yasuo) s’impose alors, s’appuyant sur la poursuite d’un équilibre entre bloc
communiste et ASEAN libérale, par une volonté réaffirmée de ne pas intervenir
militairement mais privilégiant l’aide financière au développement des pays de
l’ASEAN. L’opération de charme en Asie du Sud-Est commence à porter ses fruits.
Le Japon parie alors sur cette région qui a l’immense avantage de la stabilité
politique, face à un bloc communiste particulièrement remuant à la fin de la
décennie. Dans ce contexte de durcissement, le Japon s’offre volontiers comme
porte-parole des intérêts de ses voisins coréens et des membres de l’ASEAN lors
des réunions du G7.
Au cours des années 1980, le terme d’internationalisation (kokusaika) est revenu
inlassablement dans la rhétorique des gouvernements. Pour poser la question de
l’échec relatif d’un choix de positionnement ambigu entre réaffirmation de
l’appartenance au bloc occidental et rêve nippon d’un destin régional asiatique.
Vis-à-vis de l’Occident, la relation privilégiée avec Washington est plus que
jamais à l’ordre du jour, en raison du regel consécutif à l’invasion afghane.
Mais la confiance est durablement entamée par la volte-face chinoise de Nixon et
les déconvenues américaines du containment en Asie. C’est l’époque où le Japon,
première puissance financière de la planète, s’arrache gratte-ciels new-yorkais
et toiles de maîtres pour des sommes astronomiques comme des trophées enlevés à
un Occident coupable de jalouser la réussite économique nippone. Réussite que le
gonflement de la bulle spéculative immobilière pendant toute la décennie a fini
par rendre déraisonnable.
L’acrimonie occidentale envers le Japon, le tristement répandu Japan Bashing
illustrés en France par des Edith Cresson ou des Jacques Calvet, a ses relais
officiels aux Etats-Unis où des best-sellers préparent l’opinion à « la guerre à
venir avec le Japon ». Remettant sur le tapis la mauvaise conscience d’un Japon
insuffisamment repenti et rêvant de sa revanche sur Hiroshima, bien des
plumitifs prophètes en matière de confrontation et autres conflits
civilisationnels retrouvent étrangement les admonestations chinoises ou
soviétiques, souhaitant freiner l’influence régionale que le Japon est en train
de reconquérir. Les intérêts supérieurs japonais en matière de défense et
d’économie ne peuvent lui permettre d’imaginer dire « non » au canevas
d’alliances et de coopérations développées depuis 1945, comme le suggèrent le
nationaliste Ishihara Shintarô appuyé par le dirigeant malais Mohamad Mahattir,
chantre des « valeurs asiatiques », aux clairs relents anti-démocratiques. Tokyo
ne peut espérer contourner cette défiance que par une politique de l’image dont
les Jeux Olympiques doivent être, là encore, les révélateurs plutôt que les
déterminants.
Les années 1980 et 1990 ont été marquées, en deux temps, du sceau de la
déconvenue pour le Japon, à la fois dans et en dehors de l’enceinte des stades.
La rivalité sportive que le Japon entretient avec ses voisins prolonge une
certaine répugnance des citoyens de l’Archipel à admettre la perte du statut
d’unique membre asiatique du club fermé des nations développées. Le Japon se
voit d’abord préférer la candidature de Séoul contre Nagoya pour la XXIVe
olympiade en 1988 : Séoul s’y est déjà préparée par l’organisation des Jeux
Asiatiques de 1986, où Chine et Corée ont définitivement pris le dessus en
termes de performances sportives. Alors que depuis l’organisation de ses Jeux de
1964, il s’était toujours maintenu dans les cinq premiers en nombre de
médailles, le retour à Los Angeles en 1984, après huit années de diplomatie tous
azimuts au bilan mitigé, s’est avéré décevant. Logiquement dépassé par la Chine
en nombre de médailles, il a également été surclassé par la Corée à Séoul. Alors
que ses deux principaux voisins exercent sur lui une pression accrue, en
remettant sur le tapis son attitude passée : c’est à partir des années 1980 que
les visites des Premiers ministres au sanctuaire controversé de Yasukuni
prennent un caractère ostensible et que se développe conjointement la polémique
sur le silence ou la minimisation des exactions de l’armée impériale dans les
manuels scolaires. L’accroissement de l’interdépendance économique entre le
Japon et ses voisins ne peut masquer un climat politique toujours délétère.
Dès la fin des années 1980, déclassé stratégiquement par la fin de la guerre
froide, le Japon sombre dans une crise systémique profonde, déclenchée par
l’éclatement de la bulle spéculative de l’immobilier. En même temps, il doit
faire face à des critiques de plus en plus pressantes de ses partenaires
occidentaux pour qu’il libéralise ses pratiques commerciales. Récession,
instabilité politique et mutations du contexte régional laissent le tissu social
japonais malmené par le vent du changement. Comme dans le reste de l’Asie, on
assiste naturellement au réveil du nationalisme au Japon, même s’il n’atteint
pas la proportion complaisamment sur-médiatisée de la frange très minoritaire et
marginalisée des ultras du révisionnisme. Le sport, dans ces conditions, est
l’une des rares opportunités de remettre le peuple en symbiose et de donner un
peu de répit à une caste politique déconsidérée : question de prestige national
autant que vitrine culturelle et commerciale. Les vieilles sirènes de
l’embrigadement d’avant-guerre n’ont pas complètement disparu et, sur ce point,
la Chine et le Japon s’entendent. La décennie des années 1990 a souvent vu les
antagonismes subsistant entre les trois grands pays de l’Asie du Nord-Est se
cristalliser autour des événements sportifs, suscitant tantôt défiance, tantôt
rapprochement.
Après le triste bilan de 1988 et un décrochage encore plus prononcé lors des
Jeux de Barcelone en 1992, le Japon accueille ses voisins sur son territoire
lors des douzièmes Jeux Asiatiques à Hiroshima, en octobre 1994. La Chine est
alors très remontée contre un Japon accusé de continuer de soutenir Taïwan à
l’encontre de sa position officielle depuis la déclaration de Tanaka Kakuei.
Deux semaines auparavant, la Chine s’était bruyamment opposée à ce que la
question du retour de Taïwan au sein de l’ONU soit discutée en Assemblée
générale. Le Japon s’est alors gardé de s’opposer à la venue annoncée du Premier
Ministre taïwanais lors de la cérémonie d’ouverture d’Hiroshima. Le camouflet
diplomatique de Pékin a été cinglant. Un moment envisagé, le boycott a été jugé
incompréhensible par une opinion travaillée par la passion chauviniste
volontiers entretenue par le Parti communiste chinois. Par ailleurs, les efforts
herculéens de préparation des athlètes ont fait envisager une moisson de
médailles colossale. Cinq jours après le début des épreuves, alors que toute
l’Asie célèbre la paix par le sport à Hiroshima, la Chine a procédé à un essai
nucléaire. Et la première place du podium toutes catégories est en prime.
Symboles implacables, ambiance garantie, la Chine a renoué avec une méthode
éprouvée : trente ans plus tôt, six jours seulement s’étaient écoulés entre
l’ouverture des Jeux de Tokyo et l’explosion de la première bombe chinoise. Rude
feu d’artifice et cadeau d’anniversaire douteux qui remet le Japon devant les
incertitudes de son positionnement stratégique. Celui-ci a pu se satisfaire de
ne pas en plus perdre la face (sportive) devant son ancienne colonie coréenne,
mais la consolation est bien maigre en regard de ce terrible affront.
La cristallisation autour d’enjeux sportifs des rivalités et des crispations
politiques en Asie se retrouve également, à la même époque, dans la lutte entre
gouvernements de Tokyo et de Séoul pour l’organisation de la Coupe du monde de
football en 2002. Evincé par la capitale coréenne en 1988, Tokyo est bien décidé
à prendre sa revanche dans un contexte où les relations entre les deux capitales
restent très tendues. L’arrivée au pouvoir à Tokyo d’un faucon, le
néo-nationaliste Hashimoto Ryûtarô, s’est traduite, en février 1996, par une
offensive politique sur la question des eaux territoriales, vieux contentieux
nippo-coréen. Hashimoto délimite arbitrairement une zone exclusive de 200 miles
qui englobe les îlots Takeshima (Tokdô en coréen) en pleine mer du Japon. Îlots
occupés de fait par les Coréens, mais que Tokyo continue de réclamer. Les
Coréens répliquent par des manoeuvres navales dans la région et remettent sur le
tapis les contentieux historiques hérités de la guerre avec le Japon. Séoul
exige notamment des excuses pour l’épineuse question des femmes de réconfort,
enrôlées de force dans les bordels de l’armée impériale pour la distraction de
la soldatesque nippone, que le porte-parole du gouvernement, Keizo Obuchi, se
laisse aller à affirmer qu’elles se sont vendues de leur plein gré.
Le Japon, entré dans un lancinant cycle de récession à la fin de la décennie
précédente, et la Corée, frappée de plein fouet par la crise asiatique de 1997,
rivalisent pourtant sur des projets pharaoniques mettant dans l’embarras la FIFA
(Fédération Internationale de Football Association). FIFA ne souhaitant surtout
pas prendre la responsabilité de nourrir l’animosité croissante entre les deux
nations par sa décision. Les deux pays ont dû donc co-organiser l’épreuve.
Solution élégante, préalablement envisagée par les deux gouvernements, mais
pleine d’embûches à cause de l’hostilité des deux fédérations nationales de
football. Cette décision du 1er juin 1996 a suscité un large scepticisme des
commentateurs. Pourtant, cette solution mi chèvre-mi-chou a aplani les tensions
constatées. Même si les contentieux ne sont pas réglés, la rhétorique
revancharde de Hashimoto a été mise au placard et son successeur, Keizo Obuchi,
a été le premier chef de gouvernement japonais à présenter, en 1998, des excuses
officielles du Japon au peuple coréen (faveur cependant refusée à la Chine). Le
président Kim Dae-Jong a alors considéré que l’affaire pouvait être classée.
Le dossier a pourtant été ré-ouvert par le tumultueux Koizumi Jun’Ichirô,
Premier Ministre emblématique d’une génération de politiciens décidés à en finir
avec cette économie des regrets éternels, adressés par le Japon à ses voisins,
et dont le raidissement idéologique est à la mesure de la difficulté que
rencontre le Japon à trouver sa place au sein de la région. Alors que la Corée,
en se qualifiant pour le dernier carré finaliste de la compétition de football
co-organisée avec le Japon, a le tardif dernier mot sur le match qui l’avait
opposé à son rival, le Premier Ministre nippon entreprend de (dé)lester son pays
des complexes de la défaite en se rendant prier au sanctuaire du Yasukuni,
gardien de l’idéologie impérialiste. Indélicatesse maintes fois renouvelée
durant son mandat. Ayant construit son aura diplomatique en privilégiant des
approches bilatérales avec ses voisins, le renforcement de son partenariat
stratégique avec Washington et sa volonté de retrouver un statut de puissance
normale passant par une politique de défense autonome - que ses voisins voient
d’un très mauvais œil -, laissent le Japon et les dynamiques d’intégration
régionale, inéluctable au vu du seuil d’interdépendance économique, dans une
impasse. Les manifestations sportives, mis à part la semi-réussite qu’a
constituée la co-organisation de la Coupe du monde avec la Corée en 2002, ne
peuvent donc que continuer de porter la marque de la transposition sur les
stades de rivalités stratégiques acerbes et insolubles. En 1996, le Japon,
encore traumatisé par le tremblement de terre de Kobé et les attaques au gaz
sarin dans le métro de Tokyo, n’obtient qu’une pâle vingt-troisième place lors
des Jeux d’Atlanta, sa plus mauvaise performance de l’histoire de sa
participation aux Jeux, à l’exception de la première durant laquelle il ne
s’était déplacé que pour figuration. La moisson du millenium à Sydney, après
l’hiver de Nagano, a été à peine plus convaincante, le Japon décrochant une
quinzième place à quelques médailles de la Corée mais loin derrière la Chine. «
Le soleil se couche aussi », ironisait déjà l’économiste Bill Emmott en 1989...
Au fil des années, le Japon est apparu incapable de remettre en cause son modèle
de développement hérité de l’emballement de l’histoire et de la redistribution
des cartes entre 1945 et 1947. Ses faiblesses structurelles (insuffisance du
taux de natalité, insuffisance des ressources naturelles ou absence d’options
coercitives à tout le moins du point de vue de légalité constitutionnelle) se
conjuguent alors avec les aléas conjoncturels de la crise politique et sociale
née de l’éclatement de la bulle spéculative (alternance ratée et instabilité
gouvernementale, mouvements contradictoires de réaffirmation ou de défiance
envers la « société corsetée » kanri shakai, rites de pression sociale très
anxiogène gouvernant le Japon : repli identitaire, néo-nationalisme ou, à
l’inverse, mouvements de citoyens, cynisme social et montée de
l’individualisme). D’une certaine manière, un nouveau Japon est né de cette
période de doute sur lui-même, reliquat d’une position internationale
inconfortable et peu lisible, sur laquelle l’émergence de la Chine jette une
lumière crue. Le sport est un bon indicateur de l’évolution des repères
idéologiques vécue par le Japon. La désillusion des années 1990 a fait
progresser de manière spectaculaire les valeurs individualistes, en prolongement
de la normalisation libérale mise en oeuvre par quinze années de réformes
structurelles, plus ou moins habilement mises en oeuvre et strictement
appliquées. Ces années ont vu, de la même manière, la « starisation » des
vedettes sportives s’imposer dans la panoplie du chauvinisme nippon. Jusque là,
les athlètes japonais, ternes et effacés devant le collectif, mettaient
volontiers leurs performances sur le compte du travail en groupe. En
comparaison, la judoka multi-médaillée, Ryoko Tani, peut affirmer, comme avant
Sydney, qu’elle va obtenir « au mieux une médaille d’or et au pire une médaille
d’or », assertions certes non démenties par les faits mais à des années lumières
des tortueuses circonlocutions nippones visant à s’entortiller derrière le voile
de l’humilité.
La société entière est travaillée à fond par ces tendances. S’échappant de
l’Île/Pays (Shimaguni), les vedettes les plus prisées sont celles qui
s’exportent dans les clubs de baseball aux Etats-Unis, ou de football en Europe.
Les athlètes abandonnent de plus en plus volontiers les méthodes d’entraînement
en équipe, jugées archaïques et responsables du déclin des performances nippones
lors des Jeux Olympiques. Enfin, le tropisme individuel se retrouve dans la
désaffection que connaissent les sports collectifs. Si le tournoi de baseball
des lycéens, dans lequel continue de régner une discipline militaire
parfaitement assumée, reste l’équivalent nippon du Tour de France hexagonal (y
compris par son caractère suranné), le roi des sports nippons n’est guère plus
pratiqué que dans les cours d’école. Les Japonais s’adonnant au sport
plébiscitent plutôt les disciplines individuelles telles que la randonnée, la
gymnastique, le cyclisme, la natation et même les inusables parcours de golf
dans les campagnes japonaises. Aussi la fièvre nationale se déchaîne lors des
médailles obtenues en solo, lors des olympiades d’Athènes par Kôsuke Kitajima
(natation), Ryoko Tani et Tadahiro Nomura (Judo), Mizuki Noguchi (marathon) ou
Kôji Murofushi (lancer de marteau). Il faut aussi remarquer que parmi les 16
médailles d’or obtenues à Athènes en 2004, une majorité était arborée par des
athlètes féminines, tournant la page des troupeaux d’athlètes très
majoritairement masculins des décennies précédentes.
En écho à la cinquième place obtenue à Athènes, le Japon apparaît mieux que
convalescent sur la scène régionale. Avant de devoir se mesurer à un adversaire
de taille, l’encombrant et ombrageux voisin chinois, qui organise les festivités
à domicile. Encore une fois, le Japon s’était fait damer le pion par un CIO qui,
partenaire élégant de l’OMC, avait accordé à Pékin, tout fraîchement converti
aux joies du libéralisme économique sans entrave, la tenue des Jeux de 2008,
contre Ôsaka. Quelques vagues promesses en matière de droits de l’homme ne
pesant guère au regard de l’immensité de marchés à conquérir, la survie de
l’idéal olympique va sans doute passer par quelques turbulences, comme en 1936
ou 1980. Mais la « magie de l’instant », propre au savoir-faire des
illusionnistes, va forcément être au rendez-vous et le Japon en bonne place. Il
veut sûrement y faire bonne figure pour exorciser la réelle angoisse nationale
suscitée par le réveil chinois. Les relations très tendues ayant opposé les deux
pays tout récemment en disent long sur la complexité de ce problème nodal, au
cœur des interrogations des Japonais. Alors que ces deux pays sont l’un pour
l’autre les premiers partenaires économiques, la rivalité politique et
stratégique est toujours à son comble. En dépit d’une nette accalmie consécutive
au départ des affaires du nationaliste Jun’Ichirô Koizumi en 2006. Ses
successeurs Shinzo Abe et Yasuo Fukuda ont réservé à la Chine leurs premiers
déplacements officiels importants, avant l’allégeance rituelle à Washington.
Ainsi, les mauvaises relations, macérées cinq années durant dans l’écume du
nationalisme outrancier et de l’instrumentalisation de l’Histoire, ont été
remisées. Mais les rivalités persistent. D’abord dans le domaine des ressources,
et notamment énergétique, puisque les deux géants asiatiques consomment
énormément et que le Japon est totalement dépendant de la diversification de ses
approvisionnements. Au delà, d’autres sujets de frictions économiques se
profilant, comme l’accès aux produits alimentaires (récente affaire des nouilles
importées de Chine), les incompatibilités politiques ont peu de chance de se
résorber. La question du leadership, âprement disputée, fait de la tenue des
Jeux de Pékin une compétition dépassant largement l’enceinte des stades et
remettant plus que jamais les ressources en soft power des deux nations en jeu.
L’une des faiblesses structurelles de la diplomatie japonaise, rendant souvent
peu lisible ses positions internationales et régionales, provient d’un manque de
réactivité qui s’apprécie à l’aune de l’activisme chinois. L’offensive chinoise
sur le terrain régional a été particulièrement efficace s’agissant de l’affaire
nord-coréenne, Pékin réussissant à attirer la Corée du Sud dans son orbite et,
avec l’appui de la Russie, à marginaliser l’intransigeance japonaise, focalisée
sur la question des enlèvements de citoyens nippons par des agents infiltrés au
cours des années 1970. Si dans les pourparlers à six, réunissant les acteurs
stratégiques de la question, à peu près personne ne souhaite à court terme une
réunification coréenne, on laisse volontiers le Japon porter le discrédit en
terme d’image d’une situation bloquée mais sur laquelle il ne peut influer que
de manière très limitée. Plus : le décrochage diplomatique de Tokyo vis-à-vis de
Pékin se vérifie également sur d’autres théâtres comme celui de l’intégration
régionale, notamment le projet d’édification d’une zone de libre échange en
Asie. Là encore, la Chine apparaît plus active dans ce domaine par rapport à un
Japon pris entre le marteau de Washington, dissuadant Tokyo de favoriser tout
mouvement d’intégration économique pouvant se traduire par des mesures hostiles
aux importations américaines, et l’enclume de l’opinion nationale, et notamment
du lobby agricole, inusable et puissant socle électoral du parti au pouvoir, qui
ne veut pas en entendre parler.
La question des régimes politiques entre pour bonne part dans cette différence
de taille qui apparente la diplomatie japonaise à un pas de tango, quand la
Chine déboule au galop sur la scène asiatique et même mondiale. Le Japon reste
un pays démocratique marqué par un Exécutif très précaire se traduisant par une
instabilité politique structurelle en dépit d’une quasi-absence d’alternance
politique depuis plus de cinquante ans. A contrario, le régime chinois,
résolument fermé à la subversion démocratique, paye en déficit d’image ce qu’il
peut gagner en efficacité, ainsi qu’en témoignent les indignations suscitées par
le tour de vis autoritaire de Pékin à l’approche des Jeux. La Chine souffre, par
ailleurs, du peu de crédibilité de ses produits, et notamment au Japon où les
affaires de toxicité de jouets ou de produits alimentaires sont nombreuses et
très médiatisées. Alors que les tensions enflamment l’Asie lors de la Coupe
asiatique de football en 2004 (joueurs japonais vilipendés, quittant le terrain
sous escorte, drapeaux brûlés et hymnes sifflés), les officiels japonais jouent
ainsi volontiers de la condescendance. Pékin, dit alors le ministre japonais des
affaires étrangères Nobutaka Machimura, doit « grandir » et « apprendre à se
passer de l’aide japonaise ». Depuis 2002, la part des investissements japonais
en Chine est passée en quatrième position derrière l’Inde, le rival stratégique
de Pékin, l’Indonésie, pivot de l’Asie du Sud-Est, et même la Turquie. Pékin
souffre toujours de son image d’atelier du monde et en reste encore à aller
chercher au Japon les méthodes d’organisation de la production qui ont fait le
succès de l’Archipel durant la haute croissance. En ces temps de demandes de
régulations politiques douces, induites par la déconsidération de
l’unilatéralisme type Washington ou de la brutalité répressive type Pékin, si le
Japon ne peut compter sur l’outil de la puissance pour influer sur la région et
le monde afin de sauvegarder ses intérêts, il dispose de bien des atouts dans la
compétition de l’image, un des niveaux d’analyse de ses performances athlétiques
à Pékin.
Il y a d’abord, en dépit d’un déclin démographique préoccupant, une culture
populaire de masse s’adressant aux jeunes, s’exportant très bien chez tous ses
voisins. Les groupes et chanteurs de pop nippone, les animés, mangas et tout les
atours d’une société moderne tournée vers un consumérisme high-tech forcené
(téléphones portables, appareils numériques) séduisent aussi bien à Taïwan,
Singapour, Séoul qu’à Pékin, en attendant Hànôi, Manille ou Jakarta. Il y a
également une capacité d’innovation technologique et industrielle demeurée
intacte, malgré la crise systémique l’ayant quelque peu éclipsé au cours des
années 1990. Les premières années du XXIe siècle ont vu le Japon porter à un
niveau inégalé et sans cesse croissant son budget en matière de recherche
scientifique et il entend par ailleurs se montrer à la pointe de valeurs
politiques émergentes comme le développement durable et la défense de
l’environnement. Le sport est bien évidemment convié à la mise en avant des
capacités d’innovations technologiques de l’Archipel. A Nagano, en 1998, loin du
bon vieux bétonnage d’antan, est mise en avant la recherche d’une relation
harmonieuse entre activités humaines et environnement, en généralisant les
méthodes modernes de recyclage des ressources. De la même façon, loin des camps
d’entraînement collectifs en vase clos façon Japon totalitaire d’avant guerre ou
encadrement des sportifs chinois par le parti, les athlètes de marathon nippons
ont pu bénéficier d’un programme inédit de travail individuel d’amélioration de
la résistance à la chaleur et d’entraînements en altitude, couronné par les
excellents résultats obtenus dans ce domaine (médailles d’or dans les
disciplines féminines) à Sydney et Athènes.
Face à une Chine engagée dans un combat d’arrière garde contre la dissidence, et
pour laquelle la première place du podium fait figure d’horizon indépassable, il
y a tout à parier que le Japon va miser sur des performances individuelles et «
propres » plutôt que sur le contingent collectif et le chiffre global. Dès
février 2008, le Comité Olympique Japonais a, par ailleurs, concédé qu’il
paraissait difficile d’imaginer que le Japon fasse aussi bien qu’à Athènes,
réduisant son objectif à cinq médailles d’or dans ses disciplines d’excellence
(judo, natation et gymnastique). La même semaine, la Chine, critiquée par les
organisations internationales en faveur des droits de l’homme pour sa campagne
de persécutions des dissidents, a dévoilé le projet de parcours de la flamme
olympique attestant d’une bien prévisible lecture politique à des fins de
propagande de la discipline : la flamme olympique sera portée jusqu’en haut de
l’Everest, histoire de réaffirmer la souveraineté chinoise sur le Tibet, et
passera par Pyongyang, le faire-valoir de la puissance régionale de Pékin,
Taïpeh ayant décliné ce qu’elle a ressenti comme une « insupportable
subordination de son statut ». Comme rien n’est laissé au hasard, le Japon qui a
surmonté les chocs pétroliers en délocalisant, notamment en Chine, ses
industries les plus polluantes, a proposé, cette même semaine, à ses
partenaires, lors du forum de Davos, d’aider les pays émergents à réduire leurs
émissions de CO2 par une politique de transfert technologique, et affirmer ne
désespérer pas, selon ses propres mots de « convaincre » ses partenaires
américains, chinois et indiens, à changer leurs attitudes dans ce domaine.
1912, 1940, 1964, 2008 : l’histoire du Japon et son rapport à l’extérieur se
retrouve bien à travers ces dates et ces différences de posture adoptées à
l’égard des Jeux Olympiques. Dans la compétition d’image qui se prépare à Pékin
2008, le raisonnable et humble Japon semble vouloir laisser aux mastodontes le
soin de courir après d’éphémères trophées dans une compétition déjà passablement
discréditée pour se projeter plus sereinement vers l’avenir.
L’économie d’énergie passe également par l’enceinte des stades.
* Alexandre Leroi-Cortot, Groupe de Recherche sur l’Asie (GREASIE), Université
de Paris X-Nanterre,
acortot@hotmail.com