Le Japon
face aux J.O
Alexandre
Leroi-Corot

D’un point de vue strictement sportif, les Jeux de Pékin en 2008 s’inscrivent dans un mouvement global d’insertion progressive de l’Asie au sein des institutions et des pratiques de la compétition sportive de haut niveau à l’échelle mondiale. Après la première importante qu’avait constitué l’organisation conjointe par le Japon et la Corée du Sud de la Coupe du monde de football en 2002, la tenue des Jeux de la XXIXe olympiade dans la capitale chinoise consacre une tendance ouverte avec les Jeux de Tokyo il y a près de 44 ans. Cette insertion s’exprime d’ailleurs parfaitement dans les excellents résultats obtenus par la Chine, le Japon et la Corée à Athènes en 2004. Mais, au-delà d’une vision idéaliste du sport et d’une sympathique - mais illusoire - croyance sur l’éthique sportive dissociée des contingences politiques, la focale asiatique ouverte par les échéances sportives d’août 2008 révèle tout le sens que peut prendre un tel événement dans le contexte stratégique particulier de l’Asie du Nord-Est. Les Jeux de Pékin vont être la vitrine sportive d’une compétition permanente mettant aux prises les trois grandes nations de la région.


Le Japon, premier pays asiatique à accueillir les Jeux en 1964, a voulu en faire démonstration de son savoir-faire organisationnel, symbole de sa normalisation politique après la défaite de 1945 et l’occupation américaine de son territoire. Il a célébré, avec Tokyo 1964, un modèle de développement économique qui le porte, au terme d’une décennie de croissance inégalée, à rattraper et à dépasser des puissances européennes (France, Grande-Bretagne et Allemagne). La défaite du Japon impérial n’avait fait qu’accélérer la tendance depuis qu’en 1885, Fukuzawa Yukichi a exhorté son pays à « quitter l’Asie pour rejoindre l’Occident ». Significativement, le Japon s’est retrouvé troisième au classement informel des médailles à l’heure où ses rivaux actuels, Corée du Sud et Chine - absents ou inexistants aux Jeux - sont restés sous emprise de régimes rétrogrades (dictature militaire en Corée et totalitarisme collectiviste en Chine). Les quarante années suivantes ont vu ses voisins, auxquels le lient toujours des relations passionnelles faites d’admiration secrète, de rancoeurs façonnées par une histoire tumultueuse et de rivalités dans de multiples domaines, contester sa suprématie.

Là encore, les Jeux Olympiques ont mis en lumière de telles mutations. Le Japon a dû, ainsi, se résoudre à voir le CIO attribuer l’organisation des Jeux de 1988 à Séoul contre Nagoya. Ôsaka a dû, pareillement, s’incliner devant la candidature de Pékin pour les Jeux de 2008. Le choix de Séoul coïncidait avec le début de la démocratisation du Pays du Matin Calme et, comme pour Tokyo en 1964, a consacré deux décennies de haute croissance ininterrompue, sous les dictatures des généraux Park Chung-hee et Chun Doo-hwan. Même si bien peu de signes laissent imaginer que s’y fasse jour une avancée significative des droits civiques, le choix de Pékin, aujourd’hui troisième puissance de la planète, est « attendu » depuis que la Chine, abandonnant l’isolationnisme de la révolution maoïste, entend jouer un rôle à sa mesure sur la scène internationale en coopérant assidûment aux instances de régulations internationales (ONU, OMC, etc. ...).

Ainsi, même si le Japon peut se satisfaire d’avoir en outre accueilli deux olympiades d’hiver, à Sapporo en 1972 et Nagano en 1998, il se retrouve à devoir défendre son prestige par rapport à ses voisins. C’est là tout l’enjeu de ces Jeux où, après une décennie de résultats en berne, en même temps qu’il s’est enlisé dans la crise économique, financière et politique au cours des années 1990, il se doit de confirmer les excellents résultats obtenus lors des olympiades d’Athènes - placé cinquième -, pour ne pas apparaître comme la « vieille puissance » de l’Asie. Car de 1912 à 2008, quels qu’en soient les revirements, l’histoire de la participation du Japon aux Jeux Olympiques peut se confondre avec celle de son insertion régionale et internationale, même si aujourd’hui il n’est pas dit que ce révélateur d’influence passe toujours exclusivement par la volonté de briller dans les stades.

Les bénéfices que les nations sont susceptibles de retirer de l’organisation de « méga événements » sportifs, tels que les Jeux Olympiques, ont fait jaser bien des gouvernements. La glose en la matière reste assez discrète, « politiquement incorrecte », et d’autant plus importune qu’il s’agit ici du premier vecteur de divertissement populaire à l’échelle de la planète. Sur le plan économique, les grandes messes de la performance physique sont censées aider à stimuler ou restructurer l’activité des localités les accueillant, alors que sur le plan social, la communion sportive doit redonner de l’élan à des dynamiques d’intégration ou de développement urbains avec la réalisation de projets d’aménagement de grande ampleur. En même temps, de telles opportunités représentent un investissement financier considérable et très souvent sous-estimé en comparaison des avantages escomptés. Cette question des coûts est donc très importante et constitue en quelque sorte le pendant prosaïque à la « magie de l’évènement », chère aux commentateurs mais que les esprits plus résignés, ou simplement politiques, considèrent plutôt comme des manifestations récurrentes et contrôlées d’une lutte symbolique consentie entre les nations. Cette dialectique du symbole et de la matérialité, sans laquelle il ne saurait y avoir de « grands événements », se retrouve parfaitement dans la posture que le Japon a adoptée à l’égard des Jeux Olympiques.





En 1912, l’ère Taïsho succède à l’ère Meiji avec le décès de l’empereur Mutsuhito. Ce dernier, depuis 1868, a conduit la modernisation de l’Archipel à marche forcée, plus pour se protéger des appétits coloniaux de l’Occident que pour s’y intégrer véritablement. S’étant libéré dès la fin du XIXe siècle des traités inégaux signés après son ouverture contrainte en 1853, il défait l’armée du tsar à Tsushima en 1905, s’octroyant des intérêts en Mandchourie et en Corée, partage le gâteau chinois à la table des puissances européennes et, par l’annexion pure et simple de ses protectorats coréens en 1910, se bâtit un empire colonial. Condition estimée, à raison, nécessaire pour traiter d’égal à égal avec les Occidentaux. Ce que ces derniers ne le permettent pas longtemps : le système de Washington, en 1922, a obligé le Japon à consentir la supériorité navale des flottes américaine et anglaise. Avant de se résoudre au statut de puissance subordonnée souhaité par ses rivaux et de se lancer dans une fuite en avant, entamée par l’invasion de la Mandchourie en 1931, le Japon entend d’emblée prendre sa place sur la photo de famille des nations industrialisées s’adonnant pacifiquement aux joies du sport. Le déclenchement du premier conflit mondial deux ans plus tard a donné au cliché, pris à Stockholm durant l’été 1912, une teinte prématurée de sépia. Il n’ y a pas eu de Jeux en 1916, en tous cas pas dans l’enceinte des stades. Les deux athlètes nippons envoyés à Stockholm n’ont guère fait mieux que de la figuration. Mais, comme dit le baron de Coubertin, l’important n’est-il pas de participer ?

Le Japon s’est, en tout cas, fermement investi, gardant un pied dans l’Archipel pour ne pas trop perdre son âme au-delà des mers. Pour cela, Jigoro Kano, fondateur du judôkan, discipline peut-être moins emblématique que le sumô parmi les sports nippons mais promis à une popularité autrement plus conséquente au delà des tatamis de l’Archipel, avait pris l’initiative de la fondation du Comité Olympique Japonais en 1911. Après quelques médailles engrangées lors des olympiades suivantes à Anvers et Paris, dans des disciplines pour lesquelles l’histoire ne lui accorde guère qu’une place anecdotique (tennis et lutte libre), l’Empire du Soleil Levant a commencé à faire bonne figure à Amsterdam en 1928 avec notamment ses premières médailles d’or, obtenues dans les disciplines reines que sont l’athlétisme et la natation.

A partir de Los Angeles en 1932, les délégations présentées par l’Archipel témoignent d’une crue comparable à celle de l’empire de Hiro-Hito qui a succédé à son père, monarque à la santé mentale et physique plus que chancelante. L’idéologie nationale théorise alors le kokutai, « l’essence », ou « le corps » de la nation, diluant toutes individualités dans la masse de sujets subordonnés à un empereur « fils du ciel », dont l’essence est divine. Les corps japonais sont envoyés en masse pour faire bonne figure à Berlin (179 athlètes, une des délégations les plus importantes de l’histoire de la participation nipponne aux Jeux). Au delà de l’introduction du rituel olympique du relais de la flamme, et de la grandiloquence prévisible de la cérémonie d’ouverture, les Jeux de Berlin renouent de manière presque surréaliste avec le modèle originel. Les sympathiques aristocrates, aventuriers ou enfants de la rue s’adonnant au tir à l’arc comme d’autres à la pêche à la ligne, cèdent leurs places à des athlètes surentraînés. Entre la régénération italienne, tâche primordiale dévolue au fascisme mussolinien, les confus panégyriques hitlériens sur le modèle spartiate et la glorification du lien unissant la masse des Japonais au monde divin par le trait d’union impérial, les corps sont sollicités pour servir de vitrines à de fumeuses idéologies palingénésiques, fustigeant le matérialisme, exaltant le surhumain, l’être humain étant - quant à lui - tout entier dilué dans le système totalitaire. Il ne manque décidément à ce tableau que Staline, fort occupé à décimer tous les cadres de son armée, et qui préfère distraire le peuple soviétique avec ses propres Spartakiades (l’Antiquité toujours !). Georges Sorel au delà des Alpes, Nietzsche outre-Rhin ou les nébuleuses assertions politico-théologiques des (très) rares écrits sur le shintô, - religion originelle des Japonais -, ou de la place du « fils du ciel » dans la cosmogonie du Japon « terre des dieux », autant de lectures mal digérées ouvrant place aux « dieux du stade » dont les exploits sont suivis par les radios du monde entier en direct, et en pleine nuit sur la NHK, la radio nationale de l’Archipel. La télévision est déjà prête à prendre le relais.

Si la cérémonie d’ouverture mettait en scène un envol de colombes « porteuses au monde d’un message de paix », les symboles sont têtus et les images éloquentes. Immédiatement suivi de salves de canons prémonitoires, le fragile envol se fait au milieu d’une masse de bras droits tendus vers le ciel, un ciel d’Europe bientôt plein de ces avions déversant feu et acier sur l’Espagne. Le Japon a pris clairement acte de ce nouveau climat. C’est à l’issue de la sinistre olympiade de Berlin, que le CIO avait désigné Tokyo et Sapporo pour accueillir respectivement les Jeux Olympiques d’été et d’hiver en 1940. Honneur douteux que l’Archipel a fini par décliner. Ce sont alors les militaires qui tiennent les commandes à Tokyo et ceux-ci ont d’autres projets, et des priorités toutes autres d’investissements physiques et financiers. Cinq ans après avoir quitté la SDN, le Japon a adressé, à nouveau, un signe fort du peu d’enthousiasme qu’il manifeste alors à l’égard de la paix dans le monde en enterrant le projet. La question des coûts financiers a eu bon dos. Avec l’agression brutale sur la Chine à partir de 1937, et les atrocités commises ici ou là …, l’image à donner du Japon était bien secondaire face aux choix politiques du moment : l’Asie aux Asiatiques, c’est-à-dire aux Japonais.

La rupture entre l’enthousiasme candide de 1912 et le cynisme calculateur de 1938 ne relève toutefois que des apparences. La manière dont les cercles dirigeants japonais ont envisagé le sport, en tout cas à travers le prisme de la politique intérieure, a montré flagrante continuité. Dès les premières années de Meiji, le sport, rendu obligatoire dans les programmes d’éducation scolaires, est une pièce maîtresse du dispositif d’endoctrinement et de contrôle social mis en place par la restauration impériale. Dès les années 1880, dans les écoles primaires, les enfants marchent au pas et pratiquent des exercices de gymnastique utilisant des accessoires militaires tels que fusils et sabres en bois. Le Japon devenu puissance coloniale au cours des années 1910 (annexion de la Corée, vingt et une « demandes» à la Chine en 1915 et reprise des intérêts coloniaux allemands en Asie consentie par le traité de Versailles). Le comité spécial pour l’éducation préconise, dès 1917, que l’enseignement secondaire constitue une sorte de formation pré-militaire, destinant les jeunes Japonais à devenir des soldats forts et obéissants, endurcis par un patriotisme intransigeant et le culte de l’Empereur. Exigences reprises par le ministère de l’armée étendant sa domination sur le gouvernement civil à partir de 1931. Selon l’historien américain Edwin Reischauer, le secret de l’intégration sociale dans la modernité de Meiji était basé sur une ambiguïté : l’inculcation à l’ensemble de la population de l’idéologie dominante - contrôle de soi, obéissance et sacrifice - caractérisant jusque-là une caste rendue définitivement caduque par la restauration Meiji, celle des samuraï. De ce point de vue, le souhait des cercles militaires de rendre obligatoires dans les programmes d’enseignement les disciplines sportives locales, les arts martiaux (budô), apparaît en conformité avec les principes de la restauration Meiji, de plus en plus réaffirmés après la phase libérale des années 1870. Les arts martiaux japonais, mettant l’accent sur les valeurs de contrôle de soi, d’endurance à l’effort et d’obéissance aux principes intangibles les régissant, rencontrent parfaitement les conceptions militaires en matière d’intégration sociale, typiquement confondue avec la nécessité du contrôle social.

A partir de 1931, les freins libéraux au sein de la société et de la bureaucratie japonaise étant peu à peu écartés, les militaires peuvent graduellement réaliser leurs objectifs : introduction des arts martiaux dans les programmes obligatoires, organisation de « Jeux de défense nationale de la jeunesse » (Seinen gakkô kokubô taiiku taikai) et marginalisation des sports occidentaux par la stigmatisation du principe de compétition, qui est à la discipline militaire ce que l’oreiller est à la messe du dimanche. A la fin des années 1930, guerre oblige, les militaires font de la santé publique, et indirectement du sport, un enjeu national en faisant publier des statistiques alarmantes sur une dégradation de la santé des jeunes, accélérant leur emprise sur la question, et par là sur la population. La radio, précieux outil d’encadrement des mentalités, entame, dès les années 1930, ses émissions de gymnastique radiophoniques, les fameuses Rajio taisô, destinées à conserver la santé des corps et la pureté de sentiments pour les enfants comme pour les adultes. Chaque 3 novembre, jour anniversaire de l’empereur Meiji, des millions de Japonais communient lors de la fête nationale de la gymnastique (Taisô matsuri) dont plusieurs milliers réunis à quelques pas du sanctuaire dédié à la mémoire du monarque emblématique de la modernité nippone. Le choix de la discipline est éloquent : ni vainqueurs, ni perdants, des millions d’individus effectuant en rythme les mêmes mouvements dans une symbolique soumission à un principe d’autorité intangible et inattaquable. Dans les collèges et lycées, les Japonais ayant atteint quinze printemps peuvent alors s’entraîner au lancer de grenade lors d’un test national obligatoire, avant de bientôt exercer leur art sur les théâtres de la « guerre de libération de la grande Asie »....

Le rendez-vous manqué de 1940 témoigne de la fuite en avant dans laquelle sa radicalisation idéologique a enfermé le Japon au cours des années 1930. Renonçant à des festivités qui venaient pourtant auréoler sa déjà prodigieuse affirmation sur la scène internationale en moins de 70 ans, il ne se soucie absolument plus de paraître à son avantage, s’accommodant, avec le réalisme habituel de sa diplomatie, de la marche des événements mais choisissant le mauvais camp. Le Japon s’est pourtant rendu compte, dès avant la guerre, des bénéfices - escomptés en terme d’image - d’une participation remarquée aux Jeux Olympiques. Tirant les conclusions de la participation japonaise aux épreuves de Los Angeles, le président de l’association du sport amateur a noté, dans un rapport présenté à l’Empereur, que les bons résultats obtenus avaient permis d’atténuer considérablement les critiques de la presse américaine sur l’agression japonaise en Mandchourie. Ruiné par sa guerre et ravagé par les bombardements, le Japon vaincu de 1945 a dû opérer un second miracle pour se relever. Privé d’armée - au titre de la Constitution pacifique imposée par son vainqueur et occupant américain -, il n’a guère d’autre choix que de coopérer loyalement avec les Etats-Unis. Pour se refaire une vertu dans le monde … quitte à se voir imposer des traités inégaux, dont celui liant sa sécurité nationale au parapluie nucléaire américain. En 1948, s’est tenu à Tokyo, le procès de quelques seconds couteaux : leur exécution a gravé, dans le marbre d’un Japon reconstruit, le dogme de la non-culpabilité de son Empereur dans les crimes commis un peu partout en Asie. En 1948 donc, les Jeux olympiques ont repris cours à Londres.

Le Japon, toujours au ban des nations, n’y est certes pas invité mais, en prévision de sa souveraineté retrouvée après le départ du commandement militaire américain, le Comité International Olympique s’est empressé de le réintégrer en son sein dès 1951. Si l’Empereur reste en place avec charge de déclarer l’ouverture de deux olympiades à venir, l’occupant a pris soin de débarrasser le Japon des symboles trop visibles de ses errements passés. En même temps que l’armée, les arts martiaux disparaissent de l’horizon des écoliers. Supprimés de l’enseignement obligatoire dès 1945, ils ne sont que partiellement réhabilités en 1948 et, en 1952, à nouveau admis dans les programmes. Mais ils n’ont jamais retrouvé une position dominante dans les pratiques sportives préférées des habitants de l’Archipel. Ceux-ci privilégient clairement le baseball, déjà populaire avant-guerre, et dénommé de manière assez cocasse par les militaires Yakyû, terminologie encore en usage aujourd’hui de ce sport. Mais les années d’après-guerre voient surtout les Japonais se tourner vers les sports individuels. Ce que traduit l’engouement, jamais démenti, pour le golf, consécutif à la victoire des golfeurs nippons lors de la Coupe de l’America en 1957. Mais il ne s’agit pas là d’une discipline olympique.

Le timide retour du Japon aux Jeux Olympiques, dès 1952 à Helsinki (72 athlètes), marque son ancrage dans le camp occidental alors que l’Union Soviétique, avec laquelle les relations diplomatiques ne sont pas encore normalisées, commence à s’intéresser aux Jeux comme terrain d’affrontement idéologique. Cette dernière se place deuxième derrière les Etats-Unis au classement informel des médailles, non reconnu (touchante naïveté) par le Comité International Olympique, mais présent dans tous les esprits. La guerre froide met alors à feu la Corée, bientôt déchirée en deux, signe de la soumission de la région au statu quo nucléaire. Le Japon est, à sa manière, également écartelé par le modus vivendi hérité du système de Yalta. Les Soviétiques occupent les îles septentrionales au nord de l’île de Hokkaïdo, les Kouriles, et font savoir qu’une rétrocession ne saurait intervenir tant que les GIs américains resteront à Okinawa. Il fait bien moins froid dans l’archipel des Ryûkyû mais il apparaît clair, dans ces années où doit être renégocié le traité de sécurité passé avec l’Amérique, que les boys n’ont pas l’intention de se contenter de musarder sur les plages, et que les « bateaux noirs » de l’oncle Sam vont continuer d’y débarquer bien autre chose que des planches de surf. Alors le Japon a hésité. La reconduction du traité vassalisant le pays à son vainqueur d’hier ne va pas sans de monstrueuses manifestations d’hostilité à partir de 1956 et, dans ces conditions, la re-création/récréation du monde lors des échéances sportives donne aux hauts faits athlétiques des Japonais la fierté nationale du relèvement. A défaut d’une indépendance réelle plus qu’improbable. Le Japon, comme le reste du monde, est « acté » par l’affrontement bipolaire et en adopte les règles et rituels avec une grande efficacité. Il connaît son rôle dans le théâtre de la guerre froide : les Jeux Olympiques constituent une scène où il peut figurer en bonne place.

De Helsinki en 1952 et Melbourne en 1956 à Rome en 1960, signe d’une confiance retrouvée et corollaire du prodigieux redécollage de l’économie, les délégations japonaises sont de plus en plus importantes. Le nombre de médailles glanées lui redonne une place équivalente à celle qu’il occupait lors des deux dernières olympiades d’avant-guerre. Les enfants du Rajio taisô arrivent alors à pleine maturité physique et les Japonais se font une spécialité des épreuves de gymnastique artistique. Mais c’est avec le judo, un autre symbole de l’avant-guerre, qu’il entend frapper un grand coup lors de ses olympiades, prévues pour 1964 à Tokyo. Le Japon avait espéré les obtenir en 1960, ce qui aurait rendu problématique la renégociation du traité de sécurité, mais le CIO lui avait préféré Rome, tout en notant la solidité de son dossier. Le rendez-vous était donc à demi pris et c’est un autre vestige d’avant-guerre, le symbole d’un passé insuffisamment questionné, l’empereur Hiro-Hito, qui, au terme de la cérémonie d’ouverture, a prononcé, avec sa raideur habituelle, les rituelles paroles d’ouverture des Jeux. Le Japon y a présenté sa plus importante délégation pour une moisson de médailles inégalée (troisième derrière les deux mastodontes américain et soviétique, ceux-ci concédant à leurs rivaux la première place conquise dès leur seconde participation en 1956). Les Japonais sont particulièrement fiers de la médaille d’or arrachée à l’ennemi soviétique par les « magiciennes de l’Asie » lors de la finale de l’épreuve de volley-ball, encore aujourd’hui l’un des sports les plus populaires au Japon. Sa troisième place obtenue exprime assez bien l’air du temps et la place confortable du Japon dans le monde de la détente. Son prodigieux développement économique lui a permis de dépasser très rapidement les vieilles nations européennes pour s’installer, dès la fin de la décennie, à sa place de deuxième puissance économique de la planète, domaine où il n’est pas près de quitter le podium mondial. En même temps, ses attraits culturels dépassent peu à peu le seuil de l’exotisme pour s’exporter réellement. Ainsi, à la surprise générale, le Japon rafle toutes les médailles de judo pour chaque catégorie. A l’exception de celle les mêlant toutes, la seule - soit dit en passant - qui est le plus dans l’esprit d’une discipline qui ne connaît pas le principe de catégorisation des combattants, quels que soient les critères retenus. La « toutes catégories » avec la victoire d’un judoka non Japonais, Anton Geesink, sur le sol japonais en 1964, a été vécue comme drame national. Au point de disparaître des compétitions de judo après 1984. Eternel paradoxe du Soleil Levant …



A bien des égards, une histoire se termine et une autre commence pour le Japon en 1964. La reconstruction du pays est alors terminée, de même que le lent processus, à présent centenaire, de modernisation du pays selon les critères occidentaux. Du point de vue de l’équipement et des infrastructures, les bouleversements habituels entraînés par la tenue de « méga événements » sportifs ont constitué un prélude en fanfare aux orgies de travaux publics qui vont caractériser la période de haute croissance (1962-1972) et qui constituent surtout l’un des piliers du système de régulation politique, économique et sociale de l’Archipel. Le Japon n’est déjà plus un « marchand de transistor », selon les termes peu courtois que le général de Gaulle a employé pour qualifier son hôte, le Premier Ministre Ikeda Hayato. Le Shinkansen, le train à grande vitesse local, constitue sans doute la réalisation la plus emblématique de cette immense opération de développement des infrastructures et annonce, par ailleurs, l’excellence japonaise en matière de technologie, dont les produits vont déferler sur la planète dès la décennie suivante. Mais ce rattrapage brutal s’est fait de manière totalement anarchique, hypertrophiant démesurément les principales mégapoles et laissant certaines régions dans un état de sous-développement caricatural. Ce bétonnage de l’Archipel, l’un des produits dérivés de Tokyo 1964, est alors la face la plus disgracieuse d’un modèle de développement qui séduit dans la région, à Singapour, à Taiwan, ostensiblement, en Corée du Sud, sans le dire, et bientôt en Malaisie.

Car l’après 1964 est aussi, pour le Japon, un mouvement de réintégration régionale après un siècle d’isolement. Au milieu d’une zone de sous-développement massif ou de plongée dans une désolante léthargie à l’image de la Chine, dépecée par les prédateurs coloniaux au siècle précédent et somnolant alors sous la coupe du président Mao Zedong. Le Japon avait d’autant plus accéléré son insertion occidentale après la défaite que ses agissements passés n’avaient laissé que peu de bons souvenirs aux nations qu’il a prétendu vouloir libérer. Ainsi, la création de l’ASEAN en 1967 n’a pas été dénuée d’une certaine méfiance de l’Asie du Sud-Est envers l’ancien envahisseur. Mais le Japon, qui ne réalise en 1960 avec la zone Asie que 14% de son commerce extérieur, comprend très vite l’intérêt à tirer de cette amorce de démarrage économique. Dont il entend tirer grand bénéfice par une politique d’aide au développement très largement destinée à ses nouveaux partenaires.

L’Asie du Sud-Est est, en effet, une zone vitale pour le Japon qui y trouve l’essentiel des matières premières dont il a besoin et qui doit absolument sécuriser l’accès au détroit de Malacca, par lequel est acheminée la quasi-totalité de ses importations de pétrole. Les années 1960 et 1970 le voient donc opérer un retour fracassant dans les dynamiques régionales exprimées en orientations diplomatiques volontaristes et relativement autonomes vis-à-vis du protecteur américain. Ainsi, un an après les Jeux de Tokyo, le Premier ministre Satô Eisaku et le dirigeant coréen Park Chung-hee, officier ayant fait ses classes du temps de l’occupation au sein de l’armée japonaise, renouent des relations diplomatiques relativement apaisées. Le partenariat stratégique du Japon avec Taïwan et la normalisation des rapports avec Séoul s’expliquent volontiers par le contexte de guerre froide, le rôle d’agent du containment opposé à la subversion communiste leur étant dévolu. Par contre, la reconnaissance, en 1972, d’une seule Chine, celle de Pékin, par le Premier Ministre Tanaka Kakuei a devancé les propres initiatives de l’Amérique de Richard Nixon et de Henry Kissinger dans ce domaine. Le Japon des années 1960-1980 triomphe sur le plan économique : il se remet très rapidement des chocs pétroliers de 1973 en maintenant son taux d’exportation à un niveau exceptionnel et en procédant à de drastiques restructurations industrielles n’occasionnant que très peu de « casses sociales ». Son réalisme politique lui permet alors de tirer très efficacement son épingle du jeu de défiance entre Moscou et Pékin, en s’alliant ouvertement à ce dernier. Comme Washington en a usé avec lui, Tokyo passe à Pékin un excédent commercial très important, et n’oublie pas le reste de l’Asie, notamment l’Asie du Sud-Est où vont 30% de ses investissements à la fin de la décennie.

Témoin de la position privilégiée du Japon dans ce jeu de redistribution de la croissance japonaise dans toute l’Asie, les Jeux Asiatiques dans lesquels le Japon s’arroge continuellement la première place, en écho de ses bonnes performances aux Jeux Olympiques. Depuis leur création en 1951 jusqu’à 1978, le Japon assume « sportivement » une position régionale économiquement dominante mais politiquement marginalisée. Car si ses partenaires ont besoin de ses capitaux et de ses marchés, le Japon n’est pas sorti du purgatoire dans lequel l’ont plongé ses errements passés. De Pékin à Jakarta, en passant par Singapour, on compte bien que Tokyo continue d’adopter un profil bas. Dans ces conditions, l’émergence de nouvelles économies développées chez ses voisins (Taïwan et Corée du Sud classés Nouveaux Pays Industrialisés/NPI par l’OCDE cette même année 1978), la fin de l’autarcie chinoise et les débordements frontaliers consécutifs à la débâcle américaine au Viêt-Nam vont prendre de front un Japon à nouveau immergé dans la région. En décembre 1978, à l’issue des Jeux Asiatiques de Bangkok, la Chine, jusque là absente de ces manifestations, talonne le Japon en nombre de médailles et l’on s’attend à un retour à la réalité difficile pour Tokyo. Car la réalité de la région c’est un durcissement de la guerre froide suite au fiasco vietnamien. Quelques jours après la fin des Jeux de Bangkok, l’URSS appuie son allié vietnamien et cueille le protégé de la Chine, un Cambodge ravagé par la folie autarcique, la régression agrarienne et la paranoïa répressive des Khmers rouges. Quelques semaines plus tard, le régime iranien du Shah, soutenu par Washington, s’effondre sous les coups de boutoirs des ayatollahs et l’URSS se sent pousser des ailes pour envahir l’Afghanistan en décembre 1979. Tokyo, ayant définitivement choisi de jouer Pékin contre Moscou, s’est montré solidaire du Cambodge en suspendant programmes d’aide et de coopération avec le Viêt-Nam, pourtant conclus sitôt les GIs déguerpis de Saigon, et a attendu l’annonce du boycott des Jeux de Moscou par la Chine pour officialiser le sien. Le regain de tension dans la région, le désengagement américain imposé par Nixon et des enjeux économiques importants ne permettent plus au Japon, pris entre un premier flirt chinois vite décevant, le basculement de toute l’Indochine dans le communisme et les intérêts commerciaux se développant avec les pays de l’ASEAN, de se soustraire à des responsabilités politiques que ses voisins voient toujours d’un mauvais oeil. La doctrine Fukuda (du nom de Fukuda Takeo, le père de l’actuel Premier Ministre nippon, Fukuda Yasuo) s’impose alors, s’appuyant sur la poursuite d’un équilibre entre bloc communiste et ASEAN libérale, par une volonté réaffirmée de ne pas intervenir militairement mais privilégiant l’aide financière au développement des pays de l’ASEAN. L’opération de charme en Asie du Sud-Est commence à porter ses fruits. Le Japon parie alors sur cette région qui a l’immense avantage de la stabilité politique, face à un bloc communiste particulièrement remuant à la fin de la décennie. Dans ce contexte de durcissement, le Japon s’offre volontiers comme porte-parole des intérêts de ses voisins coréens et des membres de l’ASEAN lors des réunions du G7.

Au cours des années 1980, le terme d’internationalisation (kokusaika) est revenu inlassablement dans la rhétorique des gouvernements. Pour poser la question de l’échec relatif d’un choix de positionnement ambigu entre réaffirmation de l’appartenance au bloc occidental et rêve nippon d’un destin régional asiatique. Vis-à-vis de l’Occident, la relation privilégiée avec Washington est plus que jamais à l’ordre du jour, en raison du regel consécutif à l’invasion afghane. Mais la confiance est durablement entamée par la volte-face chinoise de Nixon et les déconvenues américaines du containment en Asie. C’est l’époque où le Japon, première puissance financière de la planète, s’arrache gratte-ciels new-yorkais et toiles de maîtres pour des sommes astronomiques comme des trophées enlevés à un Occident coupable de jalouser la réussite économique nippone. Réussite que le gonflement de la bulle spéculative immobilière pendant toute la décennie a fini par rendre déraisonnable.

L’acrimonie occidentale envers le Japon, le tristement répandu Japan Bashing illustrés en France par des Edith Cresson ou des Jacques Calvet, a ses relais officiels aux Etats-Unis où des best-sellers préparent l’opinion à « la guerre à venir avec le Japon ». Remettant sur le tapis la mauvaise conscience d’un Japon insuffisamment repenti et rêvant de sa revanche sur Hiroshima, bien des plumitifs prophètes en matière de confrontation et autres conflits civilisationnels retrouvent étrangement les admonestations chinoises ou soviétiques, souhaitant freiner l’influence régionale que le Japon est en train de reconquérir. Les intérêts supérieurs japonais en matière de défense et d’économie ne peuvent lui permettre d’imaginer dire « non » au canevas d’alliances et de coopérations développées depuis 1945, comme le suggèrent le nationaliste Ishihara Shintarô appuyé par le dirigeant malais Mohamad Mahattir, chantre des « valeurs asiatiques », aux clairs relents anti-démocratiques. Tokyo ne peut espérer contourner cette défiance que par une politique de l’image dont les Jeux Olympiques doivent être, là encore, les révélateurs plutôt que les déterminants.

Les années 1980 et 1990 ont été marquées, en deux temps, du sceau de la déconvenue pour le Japon, à la fois dans et en dehors de l’enceinte des stades. La rivalité sportive que le Japon entretient avec ses voisins prolonge une certaine répugnance des citoyens de l’Archipel à admettre la perte du statut d’unique membre asiatique du club fermé des nations développées. Le Japon se voit d’abord préférer la candidature de Séoul contre Nagoya pour la XXIVe olympiade en 1988 : Séoul s’y est déjà préparée par l’organisation des Jeux Asiatiques de 1986, où Chine et Corée ont définitivement pris le dessus en termes de performances sportives. Alors que depuis l’organisation de ses Jeux de 1964, il s’était toujours maintenu dans les cinq premiers en nombre de médailles, le retour à Los Angeles en 1984, après huit années de diplomatie tous azimuts au bilan mitigé, s’est avéré décevant. Logiquement dépassé par la Chine en nombre de médailles, il a également été surclassé par la Corée à Séoul. Alors que ses deux principaux voisins exercent sur lui une pression accrue, en remettant sur le tapis son attitude passée : c’est à partir des années 1980 que les visites des Premiers ministres au sanctuaire controversé de Yasukuni prennent un caractère ostensible et que se développe conjointement la polémique sur le silence ou la minimisation des exactions de l’armée impériale dans les manuels scolaires. L’accroissement de l’interdépendance économique entre le Japon et ses voisins ne peut masquer un climat politique toujours délétère.

Dès la fin des années 1980, déclassé stratégiquement par la fin de la guerre froide, le Japon sombre dans une crise systémique profonde, déclenchée par l’éclatement de la bulle spéculative de l’immobilier. En même temps, il doit faire face à des critiques de plus en plus pressantes de ses partenaires occidentaux pour qu’il libéralise ses pratiques commerciales. Récession, instabilité politique et mutations du contexte régional laissent le tissu social japonais malmené par le vent du changement. Comme dans le reste de l’Asie, on assiste naturellement au réveil du nationalisme au Japon, même s’il n’atteint pas la proportion complaisamment sur-médiatisée de la frange très minoritaire et marginalisée des ultras du révisionnisme. Le sport, dans ces conditions, est l’une des rares opportunités de remettre le peuple en symbiose et de donner un peu de répit à une caste politique déconsidérée : question de prestige national autant que vitrine culturelle et commerciale. Les vieilles sirènes de l’embrigadement d’avant-guerre n’ont pas complètement disparu et, sur ce point, la Chine et le Japon s’entendent. La décennie des années 1990 a souvent vu les antagonismes subsistant entre les trois grands pays de l’Asie du Nord-Est se cristalliser autour des événements sportifs, suscitant tantôt défiance, tantôt rapprochement.

Après le triste bilan de 1988 et un décrochage encore plus prononcé lors des Jeux de Barcelone en 1992, le Japon accueille ses voisins sur son territoire lors des douzièmes Jeux Asiatiques à Hiroshima, en octobre 1994. La Chine est alors très remontée contre un Japon accusé de continuer de soutenir Taïwan à l’encontre de sa position officielle depuis la déclaration de Tanaka Kakuei. Deux semaines auparavant, la Chine s’était bruyamment opposée à ce que la question du retour de Taïwan au sein de l’ONU soit discutée en Assemblée générale. Le Japon s’est alors gardé de s’opposer à la venue annoncée du Premier Ministre taïwanais lors de la cérémonie d’ouverture d’Hiroshima. Le camouflet diplomatique de Pékin a été cinglant. Un moment envisagé, le boycott a été jugé incompréhensible par une opinion travaillée par la passion chauviniste volontiers entretenue par le Parti communiste chinois. Par ailleurs, les efforts herculéens de préparation des athlètes ont fait envisager une moisson de médailles colossale. Cinq jours après le début des épreuves, alors que toute l’Asie célèbre la paix par le sport à Hiroshima, la Chine a procédé à un essai nucléaire. Et la première place du podium toutes catégories est en prime. Symboles implacables, ambiance garantie, la Chine a renoué avec une méthode éprouvée : trente ans plus tôt, six jours seulement s’étaient écoulés entre l’ouverture des Jeux de Tokyo et l’explosion de la première bombe chinoise. Rude feu d’artifice et cadeau d’anniversaire douteux qui remet le Japon devant les incertitudes de son positionnement stratégique. Celui-ci a pu se satisfaire de ne pas en plus perdre la face (sportive) devant son ancienne colonie coréenne, mais la consolation est bien maigre en regard de ce terrible affront.

La cristallisation autour d’enjeux sportifs des rivalités et des crispations politiques en Asie se retrouve également, à la même époque, dans la lutte entre gouvernements de Tokyo et de Séoul pour l’organisation de la Coupe du monde de football en 2002. Evincé par la capitale coréenne en 1988, Tokyo est bien décidé à prendre sa revanche dans un contexte où les relations entre les deux capitales restent très tendues. L’arrivée au pouvoir à Tokyo d’un faucon, le néo-nationaliste Hashimoto Ryûtarô, s’est traduite, en février 1996, par une offensive politique sur la question des eaux territoriales, vieux contentieux nippo-coréen. Hashimoto délimite arbitrairement une zone exclusive de 200 miles qui englobe les îlots Takeshima (Tokdô en coréen) en pleine mer du Japon. Îlots occupés de fait par les Coréens, mais que Tokyo continue de réclamer. Les Coréens répliquent par des manoeuvres navales dans la région et remettent sur le tapis les contentieux historiques hérités de la guerre avec le Japon. Séoul exige notamment des excuses pour l’épineuse question des femmes de réconfort, enrôlées de force dans les bordels de l’armée impériale pour la distraction de la soldatesque nippone, que le porte-parole du gouvernement, Keizo Obuchi, se laisse aller à affirmer qu’elles se sont vendues de leur plein gré.

Le Japon, entré dans un lancinant cycle de récession à la fin de la décennie précédente, et la Corée, frappée de plein fouet par la crise asiatique de 1997, rivalisent pourtant sur des projets pharaoniques mettant dans l’embarras la FIFA (Fédération Internationale de Football Association). FIFA ne souhaitant surtout pas prendre la responsabilité de nourrir l’animosité croissante entre les deux nations par sa décision. Les deux pays ont dû donc co-organiser l’épreuve. Solution élégante, préalablement envisagée par les deux gouvernements, mais pleine d’embûches à cause de l’hostilité des deux fédérations nationales de football. Cette décision du 1er juin 1996 a suscité un large scepticisme des commentateurs. Pourtant, cette solution mi chèvre-mi-chou a aplani les tensions constatées. Même si les contentieux ne sont pas réglés, la rhétorique revancharde de Hashimoto a été mise au placard et son successeur, Keizo Obuchi, a été le premier chef de gouvernement japonais à présenter, en 1998, des excuses officielles du Japon au peuple coréen (faveur cependant refusée à la Chine). Le président Kim Dae-Jong a alors considéré que l’affaire pouvait être classée.

Le dossier a pourtant été ré-ouvert par le tumultueux Koizumi Jun’Ichirô, Premier Ministre emblématique d’une génération de politiciens décidés à en finir avec cette économie des regrets éternels, adressés par le Japon à ses voisins, et dont le raidissement idéologique est à la mesure de la difficulté que rencontre le Japon à trouver sa place au sein de la région. Alors que la Corée, en se qualifiant pour le dernier carré finaliste de la compétition de football co-organisée avec le Japon, a le tardif dernier mot sur le match qui l’avait opposé à son rival, le Premier Ministre nippon entreprend de (dé)lester son pays des complexes de la défaite en se rendant prier au sanctuaire du Yasukuni, gardien de l’idéologie impérialiste. Indélicatesse maintes fois renouvelée durant son mandat. Ayant construit son aura diplomatique en privilégiant des approches bilatérales avec ses voisins, le renforcement de son partenariat stratégique avec Washington et sa volonté de retrouver un statut de puissance normale passant par une politique de défense autonome - que ses voisins voient d’un très mauvais œil -, laissent le Japon et les dynamiques d’intégration régionale, inéluctable au vu du seuil d’interdépendance économique, dans une impasse. Les manifestations sportives, mis à part la semi-réussite qu’a constituée la co-organisation de la Coupe du monde avec la Corée en 2002, ne peuvent donc que continuer de porter la marque de la transposition sur les stades de rivalités stratégiques acerbes et insolubles. En 1996, le Japon, encore traumatisé par le tremblement de terre de Kobé et les attaques au gaz sarin dans le métro de Tokyo, n’obtient qu’une pâle vingt-troisième place lors des Jeux d’Atlanta, sa plus mauvaise performance de l’histoire de sa participation aux Jeux, à l’exception de la première durant laquelle il ne s’était déplacé que pour figuration. La moisson du millenium à Sydney, après l’hiver de Nagano, a été à peine plus convaincante, le Japon décrochant une quinzième place à quelques médailles de la Corée mais loin derrière la Chine. « Le soleil se couche aussi », ironisait déjà l’économiste Bill Emmott en 1989...



Au fil des années, le Japon est apparu incapable de remettre en cause son modèle de développement hérité de l’emballement de l’histoire et de la redistribution des cartes entre 1945 et 1947. Ses faiblesses structurelles (insuffisance du taux de natalité, insuffisance des ressources naturelles ou absence d’options coercitives à tout le moins du point de vue de légalité constitutionnelle) se conjuguent alors avec les aléas conjoncturels de la crise politique et sociale née de l’éclatement de la bulle spéculative (alternance ratée et instabilité gouvernementale, mouvements contradictoires de réaffirmation ou de défiance envers la « société corsetée » kanri shakai, rites de pression sociale très anxiogène gouvernant le Japon : repli identitaire, néo-nationalisme ou, à l’inverse, mouvements de citoyens, cynisme social et montée de l’individualisme). D’une certaine manière, un nouveau Japon est né de cette période de doute sur lui-même, reliquat d’une position internationale inconfortable et peu lisible, sur laquelle l’émergence de la Chine jette une lumière crue. Le sport est un bon indicateur de l’évolution des repères idéologiques vécue par le Japon. La désillusion des années 1990 a fait progresser de manière spectaculaire les valeurs individualistes, en prolongement de la normalisation libérale mise en oeuvre par quinze années de réformes structurelles, plus ou moins habilement mises en oeuvre et strictement appliquées. Ces années ont vu, de la même manière, la « starisation » des vedettes sportives s’imposer dans la panoplie du chauvinisme nippon. Jusque là, les athlètes japonais, ternes et effacés devant le collectif, mettaient volontiers leurs performances sur le compte du travail en groupe. En comparaison, la judoka multi-médaillée, Ryoko Tani, peut affirmer, comme avant Sydney, qu’elle va obtenir « au mieux une médaille d’or et au pire une médaille d’or », assertions certes non démenties par les faits mais à des années lumières des tortueuses circonlocutions nippones visant à s’entortiller derrière le voile de l’humilité.

La société entière est travaillée à fond par ces tendances. S’échappant de l’Île/Pays (Shimaguni), les vedettes les plus prisées sont celles qui s’exportent dans les clubs de baseball aux Etats-Unis, ou de football en Europe. Les athlètes abandonnent de plus en plus volontiers les méthodes d’entraînement en équipe, jugées archaïques et responsables du déclin des performances nippones lors des Jeux Olympiques. Enfin, le tropisme individuel se retrouve dans la désaffection que connaissent les sports collectifs. Si le tournoi de baseball des lycéens, dans lequel continue de régner une discipline militaire parfaitement assumée, reste l’équivalent nippon du Tour de France hexagonal (y compris par son caractère suranné), le roi des sports nippons n’est guère plus pratiqué que dans les cours d’école. Les Japonais s’adonnant au sport plébiscitent plutôt les disciplines individuelles telles que la randonnée, la gymnastique, le cyclisme, la natation et même les inusables parcours de golf dans les campagnes japonaises. Aussi la fièvre nationale se déchaîne lors des médailles obtenues en solo, lors des olympiades d’Athènes par Kôsuke Kitajima (natation), Ryoko Tani et Tadahiro Nomura (Judo), Mizuki Noguchi (marathon) ou Kôji Murofushi (lancer de marteau). Il faut aussi remarquer que parmi les 16 médailles d’or obtenues à Athènes en 2004, une majorité était arborée par des athlètes féminines, tournant la page des troupeaux d’athlètes très majoritairement masculins des décennies précédentes.

En écho à la cinquième place obtenue à Athènes, le Japon apparaît mieux que convalescent sur la scène régionale. Avant de devoir se mesurer à un adversaire de taille, l’encombrant et ombrageux voisin chinois, qui organise les festivités à domicile. Encore une fois, le Japon s’était fait damer le pion par un CIO qui, partenaire élégant de l’OMC, avait accordé à Pékin, tout fraîchement converti aux joies du libéralisme économique sans entrave, la tenue des Jeux de 2008, contre Ôsaka. Quelques vagues promesses en matière de droits de l’homme ne pesant guère au regard de l’immensité de marchés à conquérir, la survie de l’idéal olympique va sans doute passer par quelques turbulences, comme en 1936 ou 1980. Mais la « magie de l’instant », propre au savoir-faire des illusionnistes, va forcément être au rendez-vous et le Japon en bonne place. Il veut sûrement y faire bonne figure pour exorciser la réelle angoisse nationale suscitée par le réveil chinois. Les relations très tendues ayant opposé les deux pays tout récemment en disent long sur la complexité de ce problème nodal, au cœur des interrogations des Japonais. Alors que ces deux pays sont l’un pour l’autre les premiers partenaires économiques, la rivalité politique et stratégique est toujours à son comble. En dépit d’une nette accalmie consécutive au départ des affaires du nationaliste Jun’Ichirô Koizumi en 2006. Ses successeurs Shinzo Abe et Yasuo Fukuda ont réservé à la Chine leurs premiers déplacements officiels importants, avant l’allégeance rituelle à Washington.

Ainsi, les mauvaises relations, macérées cinq années durant dans l’écume du nationalisme outrancier et de l’instrumentalisation de l’Histoire, ont été remisées. Mais les rivalités persistent. D’abord dans le domaine des ressources, et notamment énergétique, puisque les deux géants asiatiques consomment énormément et que le Japon est totalement dépendant de la diversification de ses approvisionnements. Au delà, d’autres sujets de frictions économiques se profilant, comme l’accès aux produits alimentaires (récente affaire des nouilles importées de Chine), les incompatibilités politiques ont peu de chance de se résorber. La question du leadership, âprement disputée, fait de la tenue des Jeux de Pékin une compétition dépassant largement l’enceinte des stades et remettant plus que jamais les ressources en soft power des deux nations en jeu.

L’une des faiblesses structurelles de la diplomatie japonaise, rendant souvent peu lisible ses positions internationales et régionales, provient d’un manque de réactivité qui s’apprécie à l’aune de l’activisme chinois. L’offensive chinoise sur le terrain régional a été particulièrement efficace s’agissant de l’affaire nord-coréenne, Pékin réussissant à attirer la Corée du Sud dans son orbite et, avec l’appui de la Russie, à marginaliser l’intransigeance japonaise, focalisée sur la question des enlèvements de citoyens nippons par des agents infiltrés au cours des années 1970. Si dans les pourparlers à six, réunissant les acteurs stratégiques de la question, à peu près personne ne souhaite à court terme une réunification coréenne, on laisse volontiers le Japon porter le discrédit en terme d’image d’une situation bloquée mais sur laquelle il ne peut influer que de manière très limitée. Plus : le décrochage diplomatique de Tokyo vis-à-vis de Pékin se vérifie également sur d’autres théâtres comme celui de l’intégration régionale, notamment le projet d’édification d’une zone de libre échange en Asie. Là encore, la Chine apparaît plus active dans ce domaine par rapport à un Japon pris entre le marteau de Washington, dissuadant Tokyo de favoriser tout mouvement d’intégration économique pouvant se traduire par des mesures hostiles aux importations américaines, et l’enclume de l’opinion nationale, et notamment du lobby agricole, inusable et puissant socle électoral du parti au pouvoir, qui ne veut pas en entendre parler.

La question des régimes politiques entre pour bonne part dans cette différence de taille qui apparente la diplomatie japonaise à un pas de tango, quand la Chine déboule au galop sur la scène asiatique et même mondiale. Le Japon reste un pays démocratique marqué par un Exécutif très précaire se traduisant par une instabilité politique structurelle en dépit d’une quasi-absence d’alternance politique depuis plus de cinquante ans. A contrario, le régime chinois, résolument fermé à la subversion démocratique, paye en déficit d’image ce qu’il peut gagner en efficacité, ainsi qu’en témoignent les indignations suscitées par le tour de vis autoritaire de Pékin à l’approche des Jeux. La Chine souffre, par ailleurs, du peu de crédibilité de ses produits, et notamment au Japon où les affaires de toxicité de jouets ou de produits alimentaires sont nombreuses et très médiatisées. Alors que les tensions enflamment l’Asie lors de la Coupe asiatique de football en 2004 (joueurs japonais vilipendés, quittant le terrain sous escorte, drapeaux brûlés et hymnes sifflés), les officiels japonais jouent ainsi volontiers de la condescendance. Pékin, dit alors le ministre japonais des affaires étrangères Nobutaka Machimura, doit « grandir » et « apprendre à se passer de l’aide japonaise ». Depuis 2002, la part des investissements japonais en Chine est passée en quatrième position derrière l’Inde, le rival stratégique de Pékin, l’Indonésie, pivot de l’Asie du Sud-Est, et même la Turquie. Pékin souffre toujours de son image d’atelier du monde et en reste encore à aller chercher au Japon les méthodes d’organisation de la production qui ont fait le succès de l’Archipel durant la haute croissance. En ces temps de demandes de régulations politiques douces, induites par la déconsidération de l’unilatéralisme type Washington ou de la brutalité répressive type Pékin, si le Japon ne peut compter sur l’outil de la puissance pour influer sur la région et le monde afin de sauvegarder ses intérêts, il dispose de bien des atouts dans la compétition de l’image, un des niveaux d’analyse de ses performances athlétiques à Pékin.

Il y a d’abord, en dépit d’un déclin démographique préoccupant, une culture populaire de masse s’adressant aux jeunes, s’exportant très bien chez tous ses voisins. Les groupes et chanteurs de pop nippone, les animés, mangas et tout les atours d’une société moderne tournée vers un consumérisme high-tech forcené (téléphones portables, appareils numériques) séduisent aussi bien à Taïwan, Singapour, Séoul qu’à Pékin, en attendant Hànôi, Manille ou Jakarta. Il y a également une capacité d’innovation technologique et industrielle demeurée intacte, malgré la crise systémique l’ayant quelque peu éclipsé au cours des années 1990. Les premières années du XXIe siècle ont vu le Japon porter à un niveau inégalé et sans cesse croissant son budget en matière de recherche scientifique et il entend par ailleurs se montrer à la pointe de valeurs politiques émergentes comme le développement durable et la défense de l’environnement. Le sport est bien évidemment convié à la mise en avant des capacités d’innovations technologiques de l’Archipel. A Nagano, en 1998, loin du bon vieux bétonnage d’antan, est mise en avant la recherche d’une relation harmonieuse entre activités humaines et environnement, en généralisant les méthodes modernes de recyclage des ressources. De la même façon, loin des camps d’entraînement collectifs en vase clos façon Japon totalitaire d’avant guerre ou encadrement des sportifs chinois par le parti, les athlètes de marathon nippons ont pu bénéficier d’un programme inédit de travail individuel d’amélioration de la résistance à la chaleur et d’entraînements en altitude, couronné par les excellents résultats obtenus dans ce domaine (médailles d’or dans les disciplines féminines) à Sydney et Athènes.

Face à une Chine engagée dans un combat d’arrière garde contre la dissidence, et pour laquelle la première place du podium fait figure d’horizon indépassable, il y a tout à parier que le Japon va miser sur des performances individuelles et « propres » plutôt que sur le contingent collectif et le chiffre global. Dès février 2008, le Comité Olympique Japonais a, par ailleurs, concédé qu’il paraissait difficile d’imaginer que le Japon fasse aussi bien qu’à Athènes, réduisant son objectif à cinq médailles d’or dans ses disciplines d’excellence (judo, natation et gymnastique). La même semaine, la Chine, critiquée par les organisations internationales en faveur des droits de l’homme pour sa campagne de persécutions des dissidents, a dévoilé le projet de parcours de la flamme olympique attestant d’une bien prévisible lecture politique à des fins de propagande de la discipline : la flamme olympique sera portée jusqu’en haut de l’Everest, histoire de réaffirmer la souveraineté chinoise sur le Tibet, et passera par Pyongyang, le faire-valoir de la puissance régionale de Pékin, Taïpeh ayant décliné ce qu’elle a ressenti comme une « insupportable subordination de son statut ». Comme rien n’est laissé au hasard, le Japon qui a surmonté les chocs pétroliers en délocalisant, notamment en Chine, ses industries les plus polluantes, a proposé, cette même semaine, à ses partenaires, lors du forum de Davos, d’aider les pays émergents à réduire leurs émissions de CO2 par une politique de transfert technologique, et affirmer ne désespérer pas, selon ses propres mots de « convaincre » ses partenaires américains, chinois et indiens, à changer leurs attitudes dans ce domaine.



1912, 1940, 1964, 2008 : l’histoire du Japon et son rapport à l’extérieur se retrouve bien à travers ces dates et ces différences de posture adoptées à l’égard des Jeux Olympiques. Dans la compétition d’image qui se prépare à Pékin 2008, le raisonnable et humble Japon semble vouloir laisser aux mastodontes le soin de courir après d’éphémères trophées dans une compétition déjà passablement discréditée pour se projeter plus sereinement vers l’avenir.

L’économie d’énergie passe également par l’enceinte des stades.





* Alexandre Leroi-Cortot, Groupe de Recherche sur l’Asie (GREASIE), Université de Paris X-Nanterre,D’un point de vue strictement sportif, les Jeux de Pékin en 2008 s’inscrivent dans un mouvement global d’insertion progressive de l’Asie au sein des institutions et des pratiques de la compétition sportive de haut niveau à l’échelle mondiale. Après la première importante qu’avait constitué l’organisation conjointe par le Japon et la Corée du Sud de la Coupe du monde de football en 2002, la tenue des Jeux de la XXIXe olympiade dans la capitale chinoise consacre une tendance ouverte avec les Jeux de Tokyo il y a près de 44 ans. Cette insertion s’exprime d’ailleurs parfaitement dans les excellents résultats obtenus par la Chine, le Japon et la Corée à Athènes en 2004. Mais, au-delà d’une vision idéaliste du sport et d’une sympathique - mais illusoire - croyance sur l’éthique sportive dissociée des contingences politiques, la focale asiatique ouverte par les échéances sportives d’août 2008 révèle tout le sens que peut prendre un tel événement dans le contexte stratégique particulier de l’Asie du Nord-Est. Les Jeux de Pékin vont être la vitrine sportive d’une compétition permanente mettant aux prises les trois grandes nations de la région.


Le Japon, premier pays asiatique à accueillir les Jeux en 1964, a voulu en faire démonstration de son savoir-faire organisationnel, symbole de sa normalisation politique après la défaite de 1945 et l’occupation américaine de son territoire. Il a célébré, avec Tokyo 1964, un modèle de développement économique qui le porte, au terme d’une décennie de croissance inégalée, à rattraper et à dépasser des puissances européennes (France, Grande-Bretagne et Allemagne). La défaite du Japon impérial n’avait fait qu’accélérer la tendance depuis qu’en 1885, Fukuzawa Yukichi a exhorté son pays à « quitter l’Asie pour rejoindre l’Occident ». Significativement, le Japon s’est retrouvé troisième au classement informel des médailles à l’heure où ses rivaux actuels, Corée du Sud et Chine - absents ou inexistants aux Jeux - sont restés sous emprise de régimes rétrogrades (dictature militaire en Corée et totalitarisme collectiviste en Chine). Les quarante années suivantes ont vu ses voisins, auxquels le lient toujours des relations passionnelles faites d’admiration secrète, de rancoeurs façonnées par une histoire tumultueuse et de rivalités dans de multiples domaines, contester sa suprématie.

Là encore, les Jeux Olympiques ont mis en lumière de telles mutations. Le Japon a dû, ainsi, se résoudre à voir le CIO attribuer l’organisation des Jeux de 1988 à Séoul contre Nagoya. Ôsaka a dû, pareillement, s’incliner devant la candidature de Pékin pour les Jeux de 2008. Le choix de Séoul coïncidait avec le début de la démocratisation du Pays du Matin Calme et, comme pour Tokyo en 1964, a consacré deux décennies de haute croissance ininterrompue, sous les dictatures des généraux Park Chung-hee et Chun Doo-hwan. Même si bien peu de signes laissent imaginer que s’y fasse jour une avancée significative des droits civiques, le choix de Pékin, aujourd’hui troisième puissance de la planète, est « attendu » depuis que la Chine, abandonnant l’isolationnisme de la révolution maoïste, entend jouer un rôle à sa mesure sur la scène internationale en coopérant assidûment aux instances de régulations internationales (ONU, OMC, etc. ...).

Ainsi, même si le Japon peut se satisfaire d’avoir en outre accueilli deux olympiades d’hiver, à Sapporo en 1972 et Nagano en 1998, il se retrouve à devoir défendre son prestige par rapport à ses voisins. C’est là tout l’enjeu de ces Jeux où, après une décennie de résultats en berne, en même temps qu’il s’est enlisé dans la crise économique, financière et politique au cours des années 1990, il se doit de confirmer les excellents résultats obtenus lors des olympiades d’Athènes - placé cinquième -, pour ne pas apparaître comme la « vieille puissance » de l’Asie. Car de 1912 à 2008, quels qu’en soient les revirements, l’histoire de la participation du Japon aux Jeux Olympiques peut se confondre avec celle de son insertion régionale et internationale, même si aujourd’hui il n’est pas dit que ce révélateur d’influence passe toujours exclusivement par la volonté de briller dans les stades.

Les bénéfices que les nations sont susceptibles de retirer de l’organisation de « méga événements » sportifs, tels que les Jeux Olympiques, ont fait jaser bien des gouvernements. La glose en la matière reste assez discrète, « politiquement incorrecte », et d’autant plus importune qu’il s’agit ici du premier vecteur de divertissement populaire à l’échelle de la planète. Sur le plan économique, les grandes messes de la performance physique sont censées aider à stimuler ou restructurer l’activité des localités les accueillant, alors que sur le plan social, la communion sportive doit redonner de l’élan à des dynamiques d’intégration ou de développement urbains avec la réalisation de projets d’aménagement de grande ampleur. En même temps, de telles opportunités représentent un investissement financier considérable et très souvent sous-estimé en comparaison des avantages escomptés. Cette question des coûts est donc très importante et constitue en quelque sorte le pendant prosaïque à la « magie de l’évènement », chère aux commentateurs mais que les esprits plus résignés, ou simplement politiques, considèrent plutôt comme des manifestations récurrentes et contrôlées d’une lutte symbolique consentie entre les nations. Cette dialectique du symbole et de la matérialité, sans laquelle il ne saurait y avoir de « grands événements », se retrouve parfaitement dans la posture que le Japon a adoptée à l’égard des Jeux Olympiques.

En 1912, l’ère Taïsho succède à l’ère Meiji avec le décès de l’empereur Mutsuhito. Ce dernier, depuis 1868, a conduit la modernisation de l’Archipel à marche forcée, plus pour se protéger des appétits coloniaux de l’Occident que pour s’y intégrer véritablement. S’étant libéré dès la fin du XIXe siècle des traités inégaux signés après son ouverture contrainte en 1853, il défait l’armée du tsar à Tsushima en 1905, s’octroyant des intérêts en Mandchourie et en Corée, partage le gâteau chinois à la table des puissances européennes et, par l’annexion pure et simple de ses protectorats coréens en 1910, se bâtit un empire colonial. Condition estimée, à raison, nécessaire pour traiter d’égal à égal avec les Occidentaux. Ce que ces derniers ne le permettent pas longtemps : le système de Washington, en 1922, a obligé le Japon à consentir la supériorité navale des flottes américaine et anglaise. Avant de se résoudre au statut de puissance subordonnée souhaité par ses rivaux et de se lancer dans une fuite en avant, entamée par l’invasion de la Mandchourie en 1931, le Japon entend d’emblée prendre sa place sur la photo de famille des nations industrialisées s’adonnant pacifiquement aux joies du sport. Le déclenchement du premier conflit mondial deux ans plus tard a donné au cliché, pris à Stockholm durant l’été 1912, une teinte prématurée de sépia. Il n’ y a pas eu de Jeux en 1916, en tous cas pas dans l’enceinte des stades. Les deux athlètes nippons envoyés à Stockholm n’ont guère fait mieux que de la figuration. Mais, comme dit le baron de Coubertin, l’important n’est-il pas de participer ?

Le Japon s’est, en tout cas, fermement investi, gardant un pied dans l’Archipel pour ne pas trop perdre son âme au-delà des mers. Pour cela, Jigoro Kano, fondateur du judôkan, discipline peut-être moins emblématique que le sumô parmi les sports nippons mais promis à une popularité autrement plus conséquente au delà des tatamis de l’Archipel, avait pris l’initiative de la fondation du Comité Olympique Japonais en 1911. Après quelques médailles engrangées lors des olympiades suivantes à Anvers et Paris, dans des disciplines pour lesquelles l’histoire ne lui accorde guère qu’une place anecdotique (tennis et lutte libre), l’Empire du Soleil Levant a commencé à faire bonne figure à Amsterdam en 1928 avec notamment ses premières médailles d’or, obtenues dans les disciplines reines que sont l’athlétisme et la natation.

A partir de Los Angeles en 1932, les délégations présentées par l’Archipel témoignent d’une crue comparable à celle de l’empire de Hiro-Hito qui a succédé à son père, monarque à la santé mentale et physique plus que chancelante. L’idéologie nationale théorise alors le kokutai, « l’essence », ou « le corps » de la nation, diluant toutes individualités dans la masse de sujets subordonnés à un empereur « fils du ciel », dont l’essence est divine. Les corps japonais sont envoyés en masse pour faire bonne figure à Berlin (179 athlètes, une des délégations les plus importantes de l’histoire de la participation nipponne aux Jeux). Au delà de l’introduction du rituel olympique du relais de la flamme, et de la grandiloquence prévisible de la cérémonie d’ouverture, les Jeux de Berlin renouent de manière presque surréaliste avec le modèle originel. Les sympathiques aristocrates, aventuriers ou enfants de la rue s’adonnant au tir à l’arc comme d’autres à la pêche à la ligne, cèdent leurs places à des athlètes surentraînés. Entre la régénération italienne, tâche primordiale dévolue au fascisme mussolinien, les confus panégyriques hitlériens sur le modèle spartiate et la glorification du lien unissant la masse des Japonais au monde divin par le trait d’union impérial, les corps sont sollicités pour servir de vitrines à de fumeuses idéologies palingénésiques, fustigeant le matérialisme, exaltant le surhumain, l’être humain étant - quant à lui - tout entier dilué dans le système totalitaire. Il ne manque décidément à ce tableau que Staline, fort occupé à décimer tous les cadres de son armée, et qui préfère distraire le peuple soviétique avec ses propres Spartakiades (l’Antiquité toujours !). Georges Sorel au delà des Alpes, Nietzsche outre-Rhin ou les nébuleuses assertions politico-théologiques des (très) rares écrits sur le shintô, - religion originelle des Japonais -, ou de la place du « fils du ciel » dans la cosmogonie du Japon « terre des dieux », autant de lectures mal digérées ouvrant place aux « dieux du stade » dont les exploits sont suivis par les radios du monde entier en direct, et en pleine nuit sur la NHK, la radio nationale de l’Archipel. La télévision est déjà prête à prendre le relais.

Si la cérémonie d’ouverture mettait en scène un envol de colombes « porteuses au monde d’un message de paix », les symboles sont têtus et les images éloquentes. Immédiatement suivi de salves de canons prémonitoires, le fragile envol se fait au milieu d’une masse de bras droits tendus vers le ciel, un ciel d’Europe bientôt plein de ces avions déversant feu et acier sur l’Espagne. Le Japon a pris clairement acte de ce nouveau climat. C’est à l’issue de la sinistre olympiade de Berlin, que le CIO avait désigné Tokyo et Sapporo pour accueillir respectivement les Jeux Olympiques d’été et d’hiver en 1940. Honneur douteux que l’Archipel a fini par décliner. Ce sont alors les militaires qui tiennent les commandes à Tokyo et ceux-ci ont d’autres projets, et des priorités toutes autres d’investissements physiques et financiers. Cinq ans après avoir quitté la SDN, le Japon a adressé, à nouveau, un signe fort du peu d’enthousiasme qu’il manifeste alors à l’égard de la paix dans le monde en enterrant le projet. La question des coûts financiers a eu bon dos. Avec l’agression brutale sur la Chine à partir de 1937, et les atrocités commises ici ou là …, l’image à donner du Japon était bien secondaire face aux choix politiques du moment : l’Asie aux Asiatiques, c’est-à-dire aux Japonais.

La rupture entre l’enthousiasme candide de 1912 et le cynisme calculateur de 1938 ne relève toutefois que des apparences. La manière dont les cercles dirigeants japonais ont envisagé le sport, en tout cas à travers le prisme de la politique intérieure, a montré flagrante continuité. Dès les premières années de Meiji, le sport, rendu obligatoire dans les programmes d’éducation scolaires, est une pièce maîtresse du dispositif d’endoctrinement et de contrôle social mis en place par la restauration impériale. Dès les années 1880, dans les écoles primaires, les enfants marchent au pas et pratiquent des exercices de gymnastique utilisant des accessoires militaires tels que fusils et sabres en bois. Le Japon devenu puissance coloniale au cours des années 1910 (annexion de la Corée, vingt et une « demandes» à la Chine en 1915 et reprise des intérêts coloniaux allemands en Asie consentie par le traité de Versailles). Le comité spécial pour l’éducation préconise, dès 1917, que l’enseignement secondaire constitue une sorte de formation pré-militaire, destinant les jeunes Japonais à devenir des soldats forts et obéissants, endurcis par un patriotisme intransigeant et le culte de l’Empereur. Exigences reprises par le ministère de l’armée étendant sa domination sur le gouvernement civil à partir de 1931. Selon l’historien américain Edwin Reischauer, le secret de l’intégration sociale dans la modernité de Meiji était basé sur une ambiguïté : l’inculcation à l’ensemble de la population de l’idéologie dominante - contrôle de soi, obéissance et sacrifice - caractérisant jusque-là une caste rendue définitivement caduque par la restauration Meiji, celle des samuraï. De ce point de vue, le souhait des cercles militaires de rendre obligatoires dans les programmes d’enseignement les disciplines sportives locales, les arts martiaux (budô), apparaît en conformité avec les principes de la restauration Meiji, de plus en plus réaffirmés après la phase libérale des années 1870. Les arts martiaux japonais, mettant l’accent sur les valeurs de contrôle de soi, d’endurance à l’effort et d’obéissance aux principes intangibles les régissant, rencontrent parfaitement les conceptions militaires en matière d’intégration sociale, typiquement confondue avec la nécessité du contrôle social.

A partir de 1931, les freins libéraux au sein de la société et de la bureaucratie japonaise étant peu à peu écartés, les militaires peuvent graduellement réaliser leurs objectifs : introduction des arts martiaux dans les programmes obligatoires, organisation de « Jeux de défense nationale de la jeunesse » (Seinen gakkô kokubô taiiku taikai) et marginalisation des sports occidentaux par la stigmatisation du principe de compétition, qui est à la discipline militaire ce que l’oreiller est à la messe du dimanche. A la fin des années 1930, guerre oblige, les militaires font de la santé publique, et indirectement du sport, un enjeu national en faisant publier des statistiques alarmantes sur une dégradation de la santé des jeunes, accélérant leur emprise sur la question, et par là sur la population. La radio, précieux outil d’encadrement des mentalités, entame, dès les années 1930, ses émissions de gymnastique radiophoniques, les fameuses Rajio taisô, destinées à conserver la santé des corps et la pureté de sentiments pour les enfants comme pour les adultes. Chaque 3 novembre, jour anniversaire de l’empereur Meiji, des millions de Japonais communient lors de la fête nationale de la gymnastique (Taisô matsuri) dont plusieurs milliers réunis à quelques pas du sanctuaire dédié à la mémoire du monarque emblématique de la modernité nippone. Le choix de la discipline est éloquent : ni vainqueurs, ni perdants, des millions d’individus effectuant en rythme les mêmes mouvements dans une symbolique soumission à un principe d’autorité intangible et inattaquable. Dans les collèges et lycées, les Japonais ayant atteint quinze printemps peuvent alors s’entraîner au lancer de grenade lors d’un test national obligatoire, avant de bientôt exercer leur art sur les théâtres de la « guerre de libération de la grande Asie »....

Le rendez-vous manqué de 1940 témoigne de la fuite en avant dans laquelle sa radicalisation idéologique a enfermé le Japon au cours des années 1930. Renonçant à des festivités qui venaient pourtant auréoler sa déjà prodigieuse affirmation sur la scène internationale en moins de 70 ans, il ne se soucie absolument plus de paraître à son avantage, s’accommodant, avec le réalisme habituel de sa diplomatie, de la marche des événements mais choisissant le mauvais camp. Le Japon s’est pourtant rendu compte, dès avant la guerre, des bénéfices - escomptés en terme d’image - d’une participation remarquée aux Jeux Olympiques. Tirant les conclusions de la participation japonaise aux épreuves de Los Angeles, le président de l’association du sport amateur a noté, dans un rapport présenté à l’Empereur, que les bons résultats obtenus avaient permis d’atténuer considérablement les critiques de la presse américaine sur l’agression japonaise en Mandchourie. Ruiné par sa guerre et ravagé par les bombardements, le Japon vaincu de 1945 a dû opérer un second miracle pour se relever. Privé d’armée - au titre de la Constitution pacifique imposée par son vainqueur et occupant américain -, il n’a guère d’autre choix que de coopérer loyalement avec les Etats-Unis. Pour se refaire une vertu dans le monde … quitte à se voir imposer des traités inégaux, dont celui liant sa sécurité nationale au parapluie nucléaire américain. En 1948, s’est tenu à Tokyo, le procès de quelques seconds couteaux : leur exécution a gravé, dans le marbre d’un Japon reconstruit, le dogme de la non-culpabilité de son Empereur dans les crimes commis un peu partout en Asie. En 1948 donc, les Jeux olympiques ont repris cours à Londres.

Le Japon, toujours au ban des nations, n’y est certes pas invité mais, en prévision de sa souveraineté retrouvée après le départ du commandement militaire américain, le Comité International Olympique s’est empressé de le réintégrer en son sein dès 1951. Si l’Empereur reste en place avec charge de déclarer l’ouverture de deux olympiades à venir, l’occupant a pris soin de débarrasser le Japon des symboles trop visibles de ses errements passés. En même temps que l’armée, les arts martiaux disparaissent de l’horizon des écoliers. Supprimés de l’enseignement obligatoire dès 1945, ils ne sont que partiellement réhabilités en 1948 et, en 1952, à nouveau admis dans les programmes. Mais ils n’ont jamais retrouvé une position dominante dans les pratiques sportives préférées des habitants de l’Archipel. Ceux-ci privilégient clairement le baseball, déjà populaire avant-guerre, et dénommé de manière assez cocasse par les militaires Yakyû, terminologie encore en usage aujourd’hui de ce sport. Mais les années d’après-guerre voient surtout les Japonais se tourner vers les sports individuels. Ce que traduit l’engouement, jamais démenti, pour le golf, consécutif à la victoire des golfeurs nippons lors de la Coupe de l’America en 1957. Mais il ne s’agit pas là d’une discipline olympique.

Le timide retour du Japon aux Jeux Olympiques, dès 1952 à Helsinki (72 athlètes), marque son ancrage dans le camp occidental alors que l’Union Soviétique, avec laquelle les relations diplomatiques ne sont pas encore normalisées, commence à s’intéresser aux Jeux comme terrain d’affrontement idéologique. Cette dernière se place deuxième derrière les Etats-Unis au classement informel des médailles, non reconnu (touchante naïveté) par le Comité International Olympique, mais présent dans tous les esprits. La guerre froide met alors à feu la Corée, bientôt déchirée en deux, signe de la soumission de la région au statu quo nucléaire. Le Japon est, à sa manière, également écartelé par le modus vivendi hérité du système de Yalta. Les Soviétiques occupent les îles septentrionales au nord de l’île de Hokkaïdo, les Kouriles, et font savoir qu’une rétrocession ne saurait intervenir tant que les GIs américains resteront à Okinawa. Il fait bien moins froid dans l’archipel des Ryûkyû mais il apparaît clair, dans ces années où doit être renégocié le traité de sécurité passé avec l’Amérique, que les boys n’ont pas l’intention de se contenter de musarder sur les plages, et que les « bateaux noirs » de l’oncle Sam vont continuer d’y débarquer bien autre chose que des planches de surf. Alors le Japon a hésité. La reconduction du traité vassalisant le pays à son vainqueur d’hier ne va pas sans de monstrueuses manifestations d’hostilité à partir de 1956 et, dans ces conditions, la re-création/récréation du monde lors des échéances sportives donne aux hauts faits athlétiques des Japonais la fierté nationale du relèvement. A défaut d’une indépendance réelle plus qu’improbable. Le Japon, comme le reste du monde, est « acté » par l’affrontement bipolaire et en adopte les règles et rituels avec une grande efficacité. Il connaît son rôle dans le théâtre de la guerre froide : les Jeux Olympiques constituent une scène où il peut figurer en bonne place.

De Helsinki en 1952 et Melbourne en 1956 à Rome en 1960, signe d’une confiance retrouvée et corollaire du prodigieux redécollage de l’économie, les délégations japonaises sont de plus en plus importantes. Le nombre de médailles glanées lui redonne une place équivalente à celle qu’il occupait lors des deux dernières olympiades d’avant-guerre. Les enfants du Rajio taisô arrivent alors à pleine maturité physique et les Japonais se font une spécialité des épreuves de gymnastique artistique. Mais c’est avec le judo, un autre symbole de l’avant-guerre, qu’il entend frapper un grand coup lors de ses olympiades, prévues pour 1964 à Tokyo. Le Japon avait espéré les obtenir en 1960, ce qui aurait rendu problématique la renégociation du traité de sécurité, mais le CIO lui avait préféré Rome, tout en notant la solidité de son dossier. Le rendez-vous était donc à demi pris et c’est un autre vestige d’avant-guerre, le symbole d’un passé insuffisamment questionné, l’empereur Hiro-Hito, qui, au terme de la cérémonie d’ouverture, a prononcé, avec sa raideur habituelle, les rituelles paroles d’ouverture des Jeux. Le Japon y a présenté sa plus importante délégation pour une moisson de médailles inégalée (troisième derrière les deux mastodontes américain et soviétique, ceux-ci concédant à leurs rivaux la première place conquise dès leur seconde participation en 1956). Les Japonais sont particulièrement fiers de la médaille d’or arrachée à l’ennemi soviétique par les « magiciennes de l’Asie » lors de la finale de l’épreuve de volley-ball, encore aujourd’hui l’un des sports les plus populaires au Japon. Sa troisième place obtenue exprime assez bien l’air du temps et la place confortable du Japon dans le monde de la détente. Son prodigieux développement économique lui a permis de dépasser très rapidement les vieilles nations européennes pour s’installer, dès la fin de la décennie, à sa place de deuxième puissance économique de la planète, domaine où il n’est pas près de quitter le podium mondial. En même temps, ses attraits culturels dépassent peu à peu le seuil de l’exotisme pour s’exporter réellement. Ainsi, à la surprise générale, le Japon rafle toutes les médailles de judo pour chaque catégorie. A l’exception de celle les mêlant toutes, la seule - soit dit en passant - qui est le plus dans l’esprit d’une discipline qui ne connaît pas le principe de catégorisation des combattants, quels que soient les critères retenus. La « toutes catégories » avec la victoire d’un judoka non Japonais, Anton Geesink, sur le sol japonais en 1964, a été vécue comme drame national. Au point de disparaître des compétitions de judo après 1984. Eternel paradoxe du Soleil Levant …


A bien des égards, une histoire se termine et une autre commence pour le Japon en 1964. La reconstruction du pays est alors terminée, de même que le lent processus, à présent centenaire, de modernisation du pays selon les critères occidentaux. Du point de vue de l’équipement et des infrastructures, les bouleversements habituels entraînés par la tenue de « méga événements » sportifs ont constitué un prélude en fanfare aux orgies de travaux publics qui vont caractériser la période de haute croissance (1962-1972) et qui constituent surtout l’un des piliers du système de régulation politique, économique et sociale de l’Archipel. Le Japon n’est déjà plus un « marchand de transistor », selon les termes peu courtois que le général de Gaulle a employé pour qualifier son hôte, le Premier Ministre Ikeda Hayato. Le Shinkansen, le train à grande vitesse local, constitue sans doute la réalisation la plus emblématique de cette immense opération de développement des infrastructures et annonce, par ailleurs, l’excellence japonaise en matière de technologie, dont les produits vont déferler sur la planète dès la décennie suivante. Mais ce rattrapage brutal s’est fait de manière totalement anarchique, hypertrophiant démesurément les principales mégapoles et laissant certaines régions dans un état de sous-développement caricatural. Ce bétonnage de l’Archipel, l’un des produits dérivés de Tokyo 1964, est alors la face la plus disgracieuse d’un modèle de développement qui séduit dans la région, à Singapour, à Taiwan, ostensiblement, en Corée du Sud, sans le dire, et bientôt en Malaisie.

Car l’après 1964 est aussi, pour le Japon, un mouvement de réintégration régionale après un siècle d’isolement. Au milieu d’une zone de sous-développement massif ou de plongée dans une désolante léthargie à l’image de la Chine, dépecée par les prédateurs coloniaux au siècle précédent et somnolant alors sous la coupe du président Mao Zedong. Le Japon avait d’autant plus accéléré son insertion occidentale après la défaite que ses agissements passés n’avaient laissé que peu de bons souvenirs aux nations qu’il a prétendu vouloir libérer. Ainsi, la création de l’ASEAN en 1967 n’a pas été dénuée d’une certaine méfiance de l’Asie du Sud-Est envers l’ancien envahisseur. Mais le Japon, qui ne réalise en 1960 avec la zone Asie que 14% de son commerce extérieur, comprend très vite l’intérêt à tirer de cette amorce de démarrage économique. Dont il entend tirer grand bénéfice par une politique d’aide au développement très largement destinée à ses nouveaux partenaires.

L’Asie du Sud-Est est, en effet, une zone vitale pour le Japon qui y trouve l’essentiel des matières premières dont il a besoin et qui doit absolument sécuriser l’accès au détroit de Malacca, par lequel est acheminée la quasi-totalité de ses importations de pétrole. Les années 1960 et 1970 le voient donc opérer un retour fracassant dans les dynamiques régionales exprimées en orientations diplomatiques volontaristes et relativement autonomes vis-à-vis du protecteur américain. Ainsi, un an après les Jeux de Tokyo, le Premier ministre Satô Eisaku et le dirigeant coréen Park Chung-hee, officier ayant fait ses classes du temps de l’occupation au sein de l’armée japonaise, renouent des relations diplomatiques relativement apaisées. Le partenariat stratégique du Japon avec Taïwan et la normalisation des rapports avec Séoul s’expliquent volontiers par le contexte de guerre froide, le rôle d’agent du containment opposé à la subversion communiste leur étant dévolu. Par contre, la reconnaissance, en 1972, d’une seule Chine, celle de Pékin, par le Premier Ministre Tanaka Kakuei a devancé les propres initiatives de l’Amérique de Richard Nixon et de Henry Kissinger dans ce domaine. Le Japon des années 1960-1980 triomphe sur le plan économique : il se remet très rapidement des chocs pétroliers de 1973 en maintenant son taux d’exportation à un niveau exceptionnel et en procédant à de drastiques restructurations industrielles n’occasionnant que très peu de « casses sociales ». Son réalisme politique lui permet alors de tirer très efficacement son épingle du jeu de défiance entre Moscou et Pékin, en s’alliant ouvertement à ce dernier. Comme Washington en a usé avec lui, Tokyo passe à Pékin un excédent commercial très important, et n’oublie pas le reste de l’Asie, notamment l’Asie du Sud-Est où vont 30% de ses investissements à la fin de la décennie.

Témoin de la position privilégiée du Japon dans ce jeu de redistribution de la croissance japonaise dans toute l’Asie, les Jeux Asiatiques dans lesquels le Japon s’arroge continuellement la première place, en écho de ses bonnes performances aux Jeux Olympiques. Depuis leur création en 1951 jusqu’à 1978, le Japon assume « sportivement » une position régionale économiquement dominante mais politiquement marginalisée. Car si ses partenaires ont besoin de ses capitaux et de ses marchés, le Japon n’est pas sorti du purgatoire dans lequel l’ont plongé ses errements passés. De Pékin à Jakarta, en passant par Singapour, on compte bien que Tokyo continue d’adopter un profil bas. Dans ces conditions, l’émergence de nouvelles économies développées chez ses voisins (Taïwan et Corée du Sud classés Nouveaux Pays Industrialisés/NPI par l’OCDE cette même année 1978), la fin de l’autarcie chinoise et les débordements frontaliers consécutifs à la débâcle américaine au Viêt-Nam vont prendre de front un Japon à nouveau immergé dans la région. En décembre 1978, à l’issue des Jeux Asiatiques de Bangkok, la Chine, jusque là absente de ces manifestations, talonne le Japon en nombre de médailles et l’on s’attend à un retour à la réalité difficile pour Tokyo. Car la réalité de la région c’est un durcissement de la guerre froide suite au fiasco vietnamien. Quelques jours après la fin des Jeux de Bangkok, l’URSS appuie son allié vietnamien et cueille le protégé de la Chine, un Cambodge ravagé par la folie autarcique, la régression agrarienne et la paranoïa répressive des Khmers rouges. Quelques semaines plus tard, le régime iranien du Shah, soutenu par Washington, s’effondre sous les coups de boutoirs des ayatollahs et l’URSS se sent pousser des ailes pour envahir l’Afghanistan en décembre 1979. Tokyo, ayant définitivement choisi de jouer Pékin contre Moscou, s’est montré solidaire du Cambodge en suspendant programmes d’aide et de coopération avec le Viêt-Nam, pourtant conclus sitôt les GIs déguerpis de Saigon, et a attendu l’annonce du boycott des Jeux de Moscou par la Chine pour officialiser le sien. Le regain de tension dans la région, le désengagement américain imposé par Nixon et des enjeux économiques importants ne permettent plus au Japon, pris entre un premier flirt chinois vite décevant, le basculement de toute l’Indochine dans le communisme et les intérêts commerciaux se développant avec les pays de l’ASEAN, de se soustraire à des responsabilités politiques que ses voisins voient toujours d’un mauvais oeil. La doctrine Fukuda (du nom de Fukuda Takeo, le père de l’actuel Premier Ministre nippon, Fukuda Yasuo) s’impose alors, s’appuyant sur la poursuite d’un équilibre entre bloc communiste et ASEAN libérale, par une volonté réaffirmée de ne pas intervenir militairement mais privilégiant l’aide financière au développement des pays de l’ASEAN. L’opération de charme en Asie du Sud-Est commence à porter ses fruits. Le Japon parie alors sur cette région qui a l’immense avantage de la stabilité politique, face à un bloc communiste particulièrement remuant à la fin de la décennie. Dans ce contexte de durcissement, le Japon s’offre volontiers comme porte-parole des intérêts de ses voisins coréens et des membres de l’ASEAN lors des réunions du G7.

Au cours des années 1980, le terme d’internationalisation (kokusaika) est revenu inlassablement dans la rhétorique des gouvernements. Pour poser la question de l’échec relatif d’un choix de positionnement ambigu entre réaffirmation de l’appartenance au bloc occidental et rêve nippon d’un destin régional asiatique. Vis-à-vis de l’Occident, la relation privilégiée avec Washington est plus que jamais à l’ordre du jour, en raison du regel consécutif à l’invasion afghane. Mais la confiance est durablement entamée par la volte-face chinoise de Nixon et les déconvenues américaines du containment en Asie. C’est l’époque où le Japon, première puissance financière de la planète, s’arrache gratte-ciels new-yorkais et toiles de maîtres pour des sommes astronomiques comme des trophées enlevés à un Occident coupable de jalouser la réussite économique nippone. Réussite que le gonflement de la bulle spéculative immobilière pendant toute la décennie a fini par rendre déraisonnable.

L’acrimonie occidentale envers le Japon, le tristement répandu Japan Bashing illustrés en France par des Edith Cresson ou des Jacques Calvet, a ses relais officiels aux Etats-Unis où des best-sellers préparent l’opinion à « la guerre à venir avec le Japon ». Remettant sur le tapis la mauvaise conscience d’un Japon insuffisamment repenti et rêvant de sa revanche sur Hiroshima, bien des plumitifs prophètes en matière de confrontation et autres conflits civilisationnels retrouvent étrangement les admonestations chinoises ou soviétiques, souhaitant freiner l’influence régionale que le Japon est en train de reconquérir. Les intérêts supérieurs japonais en matière de défense et d’économie ne peuvent lui permettre d’imaginer dire « non » au canevas d’alliances et de coopérations développées depuis 1945, comme le suggèrent le nationaliste Ishihara Shintarô appuyé par le dirigeant malais Mohamad Mahattir, chantre des « valeurs asiatiques », aux clairs relents anti-démocratiques. Tokyo ne peut espérer contourner cette défiance que par une politique de l’image dont les Jeux Olympiques doivent être, là encore, les révélateurs plutôt que les déterminants.

Les années 1980 et 1990 ont été marquées, en deux temps, du sceau de la déconvenue pour le Japon, à la fois dans et en dehors de l’enceinte des stades. La rivalité sportive que le Japon entretient avec ses voisins prolonge une certaine répugnance des citoyens de l’Archipel à admettre la perte du statut d’unique membre asiatique du club fermé des nations développées. Le Japon se voit d’abord préférer la candidature de Séoul contre Nagoya pour la XXIVe olympiade en 1988 : Séoul s’y est déjà préparée par l’organisation des Jeux Asiatiques de 1986, où Chine et Corée ont définitivement pris le dessus en termes de performances sportives. Alors que depuis l’organisation de ses Jeux de 1964, il s’était toujours maintenu dans les cinq premiers en nombre de médailles, le retour à Los Angeles en 1984, après huit années de diplomatie tous azimuts au bilan mitigé, s’est avéré décevant. Logiquement dépassé par la Chine en nombre de médailles, il a également été surclassé par la Corée à Séoul. Alors que ses deux principaux voisins exercent sur lui une pression accrue, en remettant sur le tapis son attitude passée : c’est à partir des années 1980 que les visites des Premiers ministres au sanctuaire controversé de Yasukuni prennent un caractère ostensible et que se développe conjointement la polémique sur le silence ou la minimisation des exactions de l’armée impériale dans les manuels scolaires. L’accroissement de l’interdépendance économique entre le Japon et ses voisins ne peut masquer un climat politique toujours délétère.

Dès la fin des années 1980, déclassé stratégiquement par la fin de la guerre froide, le Japon sombre dans une crise systémique profonde, déclenchée par l’éclatement de la bulle spéculative de l’immobilier. En même temps, il doit faire face à des critiques de plus en plus pressantes de ses partenaires occidentaux pour qu’il libéralise ses pratiques commerciales. Récession, instabilité politique et mutations du contexte régional laissent le tissu social japonais malmené par le vent du changement. Comme dans le reste de l’Asie, on assiste naturellement au réveil du nationalisme au Japon, même s’il n’atteint pas la proportion complaisamment sur-médiatisée de la frange très minoritaire et marginalisée des ultras du révisionnisme. Le sport, dans ces conditions, est l’une des rares opportunités de remettre le peuple en symbiose et de donner un peu de répit à une caste politique déconsidérée : question de prestige national autant que vitrine culturelle et commerciale. Les vieilles sirènes de l’embrigadement d’avant-guerre n’ont pas complètement disparu et, sur ce point, la Chine et le Japon s’entendent. La décennie des années 1990 a souvent vu les antagonismes subsistant entre les trois grands pays de l’Asie du Nord-Est se cristalliser autour des événements sportifs, suscitant tantôt défiance, tantôt rapprochement.

Après le triste bilan de 1988 et un décrochage encore plus prononcé lors des Jeux de Barcelone en 1992, le Japon accueille ses voisins sur son territoire lors des douzièmes Jeux Asiatiques à Hiroshima, en octobre 1994. La Chine est alors très remontée contre un Japon accusé de continuer de soutenir Taïwan à l’encontre de sa position officielle depuis la déclaration de Tanaka Kakuei. Deux semaines auparavant, la Chine s’était bruyamment opposée à ce que la question du retour de Taïwan au sein de l’ONU soit discutée en Assemblée générale. Le Japon s’est alors gardé de s’opposer à la venue annoncée du Premier Ministre taïwanais lors de la cérémonie d’ouverture d’Hiroshima. Le camouflet diplomatique de Pékin a été cinglant. Un moment envisagé, le boycott a été jugé incompréhensible par une opinion travaillée par la passion chauviniste volontiers entretenue par le Parti communiste chinois. Par ailleurs, les efforts herculéens de préparation des athlètes ont fait envisager une moisson de médailles colossale. Cinq jours après le début des épreuves, alors que toute l’Asie célèbre la paix par le sport à Hiroshima, la Chine a procédé à un essai nucléaire. Et la première place du podium toutes catégories est en prime. Symboles implacables, ambiance garantie, la Chine a renoué avec une méthode éprouvée : trente ans plus tôt, six jours seulement s’étaient écoulés entre l’ouverture des Jeux de Tokyo et l’explosion de la première bombe chinoise. Rude feu d’artifice et cadeau d’anniversaire douteux qui remet le Japon devant les incertitudes de son positionnement stratégique. Celui-ci a pu se satisfaire de ne pas en plus perdre la face (sportive) devant son ancienne colonie coréenne, mais la consolation est bien maigre en regard de ce terrible affront.

La cristallisation autour d’enjeux sportifs des rivalités et des crispations politiques en Asie se retrouve également, à la même époque, dans la lutte entre gouvernements de Tokyo et de Séoul pour l’organisation de la Coupe du monde de football en 2002. Evincé par la capitale coréenne en 1988, Tokyo est bien décidé à prendre sa revanche dans un contexte où les relations entre les deux capitales restent très tendues. L’arrivée au pouvoir à Tokyo d’un faucon, le néo-nationaliste Hashimoto Ryûtarô, s’est traduite, en février 1996, par une offensive politique sur la question des eaux territoriales, vieux contentieux nippo-coréen. Hashimoto délimite arbitrairement une zone exclusive de 200 miles qui englobe les îlots Takeshima (Tokdô en coréen) en pleine mer du Japon. Îlots occupés de fait par les Coréens, mais que Tokyo continue de réclamer. Les Coréens répliquent par des manoeuvres navales dans la région et remettent sur le tapis les contentieux historiques hérités de la guerre avec le Japon. Séoul exige notamment des excuses pour l’épineuse question des femmes de réconfort, enrôlées de force dans les bordels de l’armée impériale pour la distraction de la soldatesque nippone, que le porte-parole du gouvernement, Keizo Obuchi, se laisse aller à affirmer qu’elles se sont vendues de leur plein gré.

Le Japon, entré dans un lancinant cycle de récession à la fin de la décennie précédente, et la Corée, frappée de plein fouet par la crise asiatique de 1997, rivalisent pourtant sur des projets pharaoniques mettant dans l’embarras la FIFA (Fédération Internationale de Football Association). FIFA ne souhaitant surtout pas prendre la responsabilité de nourrir l’animosité croissante entre les deux nations par sa décision. Les deux pays ont dû donc co-organiser l’épreuve. Solution élégante, préalablement envisagée par les deux gouvernements, mais pleine d’embûches à cause de l’hostilité des deux fédérations nationales de football. Cette décision du 1er juin 1996 a suscité un large scepticisme des commentateurs. Pourtant, cette solution mi chèvre-mi-chou a aplani les tensions constatées. Même si les contentieux ne sont pas réglés, la rhétorique revancharde de Hashimoto a été mise au placard et son successeur, Keizo Obuchi, a été le premier chef de gouvernement japonais à présenter, en 1998, des excuses officielles du Japon au peuple coréen (faveur cependant refusée à la Chine). Le président Kim Dae-Jong a alors considéré que l’affaire pouvait être classée.

Le dossier a pourtant été ré-ouvert par le tumultueux Koizumi Jun’Ichirô, Premier Ministre emblématique d’une génération de politiciens décidés à en finir avec cette économie des regrets éternels, adressés par le Japon à ses voisins, et dont le raidissement idéologique est à la mesure de la difficulté que rencontre le Japon à trouver sa place au sein de la région. Alors que la Corée, en se qualifiant pour le dernier carré finaliste de la compétition de football co-organisée avec le Japon, a le tardif dernier mot sur le match qui l’avait opposé à son rival, le Premier Ministre nippon entreprend de (dé)lester son pays des complexes de la défaite en se rendant prier au sanctuaire du Yasukuni, gardien de l’idéologie impérialiste. Indélicatesse maintes fois renouvelée durant son mandat. Ayant construit son aura diplomatique en privilégiant des approches bilatérales avec ses voisins, le renforcement de son partenariat stratégique avec Washington et sa volonté de retrouver un statut de puissance normale passant par une politique de défense autonome - que ses voisins voient d’un très mauvais œil -, laissent le Japon et les dynamiques d’intégration régionale, inéluctable au vu du seuil d’interdépendance économique, dans une impasse. Les manifestations sportives, mis à part la semi-réussite qu’a constituée la co-organisation de la Coupe du monde avec la Corée en 2002, ne peuvent donc que continuer de porter la marque de la transposition sur les stades de rivalités stratégiques acerbes et insolubles. En 1996, le Japon, encore traumatisé par le tremblement de terre de Kobé et les attaques au gaz sarin dans le métro de Tokyo, n’obtient qu’une pâle vingt-troisième place lors des Jeux d’Atlanta, sa plus mauvaise performance de l’histoire de sa participation aux Jeux, à l’exception de la première durant laquelle il ne s’était déplacé que pour figuration. La moisson du millenium à Sydney, après l’hiver de Nagano, a été à peine plus convaincante, le Japon décrochant une quinzième place à quelques médailles de la Corée mais loin derrière la Chine. « Le soleil se couche aussi », ironisait déjà l’économiste Bill Emmott en 1989...


Au fil des années, le Japon est apparu incapable de remettre en cause son modèle de développement hérité de l’emballement de l’histoire et de la redistribution des cartes entre 1945 et 1947. Ses faiblesses structurelles (insuffisance du taux de natalité, insuffisance des ressources naturelles ou absence d’options coercitives à tout le moins du point de vue de légalité constitutionnelle) se conjuguent alors avec les aléas conjoncturels de la crise politique et sociale née de l’éclatement de la bulle spéculative (alternance ratée et instabilité gouvernementale, mouvements contradictoires de réaffirmation ou de défiance envers la « société corsetée » kanri shakai, rites de pression sociale très anxiogène gouvernant le Japon : repli identitaire, néo-nationalisme ou, à l’inverse, mouvements de citoyens, cynisme social et montée de l’individualisme). D’une certaine manière, un nouveau Japon est né de cette période de doute sur lui-même, reliquat d’une position internationale inconfortable et peu lisible, sur laquelle l’émergence de la Chine jette une lumière crue. Le sport est un bon indicateur de l’évolution des repères idéologiques vécue par le Japon. La désillusion des années 1990 a fait progresser de manière spectaculaire les valeurs individualistes, en prolongement de la normalisation libérale mise en oeuvre par quinze années de réformes structurelles, plus ou moins habilement mises en oeuvre et strictement appliquées. Ces années ont vu, de la même manière, la « starisation » des vedettes sportives s’imposer dans la panoplie du chauvinisme nippon. Jusque là, les athlètes japonais, ternes et effacés devant le collectif, mettaient volontiers leurs performances sur le compte du travail en groupe. En comparaison, la judoka multi-médaillée, Ryoko Tani, peut affirmer, comme avant Sydney, qu’elle va obtenir « au mieux une médaille d’or et au pire une médaille d’or », assertions certes non démenties par les faits mais à des années lumières des tortueuses circonlocutions nippones visant à s’entortiller derrière le voile de l’humilité.

La société entière est travaillée à fond par ces tendances. S’échappant de l’Île/Pays (Shimaguni), les vedettes les plus prisées sont celles qui s’exportent dans les clubs de baseball aux Etats-Unis, ou de football en Europe. Les athlètes abandonnent de plus en plus volontiers les méthodes d’entraînement en équipe, jugées archaïques et responsables du déclin des performances nippones lors des Jeux Olympiques. Enfin, le tropisme individuel se retrouve dans la désaffection que connaissent les sports collectifs. Si le tournoi de baseball des lycéens, dans lequel continue de régner une discipline militaire parfaitement assumée, reste l’équivalent nippon du Tour de France hexagonal (y compris par son caractère suranné), le roi des sports nippons n’est guère plus pratiqué que dans les cours d’école. Les Japonais s’adonnant au sport plébiscitent plutôt les disciplines individuelles telles que la randonnée, la gymnastique, le cyclisme, la natation et même les inusables parcours de golf dans les campagnes japonaises. Aussi la fièvre nationale se déchaîne lors des médailles obtenues en solo, lors des olympiades d’Athènes par Kôsuke Kitajima (natation), Ryoko Tani et Tadahiro Nomura (Judo), Mizuki Noguchi (marathon) ou Kôji Murofushi (lancer de marteau). Il faut aussi remarquer que parmi les 16 médailles d’or obtenues à Athènes en 2004, une majorité était arborée par des athlètes féminines, tournant la page des troupeaux d’athlètes très majoritairement masculins des décennies précédentes.

En écho à la cinquième place obtenue à Athènes, le Japon apparaît mieux que convalescent sur la scène régionale. Avant de devoir se mesurer à un adversaire de taille, l’encombrant et ombrageux voisin chinois, qui organise les festivités à domicile. Encore une fois, le Japon s’était fait damer le pion par un CIO qui, partenaire élégant de l’OMC, avait accordé à Pékin, tout fraîchement converti aux joies du libéralisme économique sans entrave, la tenue des Jeux de 2008, contre Ôsaka. Quelques vagues promesses en matière de droits de l’homme ne pesant guère au regard de l’immensité de marchés à conquérir, la survie de l’idéal olympique va sans doute passer par quelques turbulences, comme en 1936 ou 1980. Mais la « magie de l’instant », propre au savoir-faire des illusionnistes, va forcément être au rendez-vous et le Japon en bonne place. Il veut sûrement y faire bonne figure pour exorciser la réelle angoisse nationale suscitée par le réveil chinois. Les relations très tendues ayant opposé les deux pays tout récemment en disent long sur la complexité de ce problème nodal, au cœur des interrogations des Japonais. Alors que ces deux pays sont l’un pour l’autre les premiers partenaires économiques, la rivalité politique et stratégique est toujours à son comble. En dépit d’une nette accalmie consécutive au départ des affaires du nationaliste Jun’Ichirô Koizumi en 2006. Ses successeurs Shinzo Abe et Yasuo Fukuda ont réservé à la Chine leurs premiers déplacements officiels importants, avant l’allégeance rituelle à Washington.

Ainsi, les mauvaises relations, macérées cinq années durant dans l’écume du nationalisme outrancier et de l’instrumentalisation de l’Histoire, ont été remisées. Mais les rivalités persistent. D’abord dans le domaine des ressources, et notamment énergétique, puisque les deux géants asiatiques consomment énormément et que le Japon est totalement dépendant de la diversification de ses approvisionnements. Au delà, d’autres sujets de frictions économiques se profilant, comme l’accès aux produits alimentaires (récente affaire des nouilles importées de Chine), les incompatibilités politiques ont peu de chance de se résorber. La question du leadership, âprement disputée, fait de la tenue des Jeux de Pékin une compétition dépassant largement l’enceinte des stades et remettant plus que jamais les ressources en soft power des deux nations en jeu.

L’une des faiblesses structurelles de la diplomatie japonaise, rendant souvent peu lisible ses positions internationales et régionales, provient d’un manque de réactivité qui s’apprécie à l’aune de l’activisme chinois. L’offensive chinoise sur le terrain régional a été particulièrement efficace s’agissant de l’affaire nord-coréenne, Pékin réussissant à attirer la Corée du Sud dans son orbite et, avec l’appui de la Russie, à marginaliser l’intransigeance japonaise, focalisée sur la question des enlèvements de citoyens nippons par des agents infiltrés au cours des années 1970. Si dans les pourparlers à six, réunissant les acteurs stratégiques de la question, à peu près personne ne souhaite à court terme une réunification coréenne, on laisse volontiers le Japon porter le discrédit en terme d’image d’une situation bloquée mais sur laquelle il ne peut influer que de manière très limitée. Plus : le décrochage diplomatique de Tokyo vis-à-vis de Pékin se vérifie également sur d’autres théâtres comme celui de l’intégration régionale, notamment le projet d’édification d’une zone de libre échange en Asie. Là encore, la Chine apparaît plus active dans ce domaine par rapport à un Japon pris entre le marteau de Washington, dissuadant Tokyo de favoriser tout mouvement d’intégration économique pouvant se traduire par des mesures hostiles aux importations américaines, et l’enclume de l’opinion nationale, et notamment du lobby agricole, inusable et puissant socle électoral du parti au pouvoir, qui ne veut pas en entendre parler.

La question des régimes politiques entre pour bonne part dans cette différence de taille qui apparente la diplomatie japonaise à un pas de tango, quand la Chine déboule au galop sur la scène asiatique et même mondiale. Le Japon reste un pays démocratique marqué par un Exécutif très précaire se traduisant par une instabilité politique structurelle en dépit d’une quasi-absence d’alternance politique depuis plus de cinquante ans. A contrario, le régime chinois, résolument fermé à la subversion démocratique, paye en déficit d’image ce qu’il peut gagner en efficacité, ainsi qu’en témoignent les indignations suscitées par le tour de vis autoritaire de Pékin à l’approche des Jeux. La Chine souffre, par ailleurs, du peu de crédibilité de ses produits, et notamment au Japon où les affaires de toxicité de jouets ou de produits alimentaires sont nombreuses et très médiatisées. Alors que les tensions enflamment l’Asie lors de la Coupe asiatique de football en 2004 (joueurs japonais vilipendés, quittant le terrain sous escorte, drapeaux brûlés et hymnes sifflés), les officiels japonais jouent ainsi volontiers de la condescendance. Pékin, dit alors le ministre japonais des affaires étrangères Nobutaka Machimura, doit « grandir » et « apprendre à se passer de l’aide japonaise ». Depuis 2002, la part des investissements japonais en Chine est passée en quatrième position derrière l’Inde, le rival stratégique de Pékin, l’Indonésie, pivot de l’Asie du Sud-Est, et même la Turquie. Pékin souffre toujours de son image d’atelier du monde et en reste encore à aller chercher au Japon les méthodes d’organisation de la production qui ont fait le succès de l’Archipel durant la haute croissance. En ces temps de demandes de régulations politiques douces, induites par la déconsidération de l’unilatéralisme type Washington ou de la brutalité répressive type Pékin, si le Japon ne peut compter sur l’outil de la puissance pour influer sur la région et le monde afin de sauvegarder ses intérêts, il dispose de bien des atouts dans la compétition de l’image, un des niveaux d’analyse de ses performances athlétiques à Pékin.

Il y a d’abord, en dépit d’un déclin démographique préoccupant, une culture populaire de masse s’adressant aux jeunes, s’exportant très bien chez tous ses voisins. Les groupes et chanteurs de pop nippone, les animés, mangas et tout les atours d’une société moderne tournée vers un consumérisme high-tech forcené (téléphones portables, appareils numériques) séduisent aussi bien à Taïwan, Singapour, Séoul qu’à Pékin, en attendant Hànôi, Manille ou Jakarta. Il y a également une capacité d’innovation technologique et industrielle demeurée intacte, malgré la crise systémique l’ayant quelque peu éclipsé au cours des années 1990. Les premières années du XXIe siècle ont vu le Japon porter à un niveau inégalé et sans cesse croissant son budget en matière de recherche scientifique et il entend par ailleurs se montrer à la pointe de valeurs politiques émergentes comme le développement durable et la défense de l’environnement. Le sport est bien évidemment convié à la mise en avant des capacités d’innovations technologiques de l’Archipel. A Nagano, en 1998, loin du bon vieux bétonnage d’antan, est mise en avant la recherche d’une relation harmonieuse entre activités humaines et environnement, en généralisant les méthodes modernes de recyclage des ressources. De la même façon, loin des camps d’entraînement collectifs en vase clos façon Japon totalitaire d’avant guerre ou encadrement des sportifs chinois par le parti, les athlètes de marathon nippons ont pu bénéficier d’un programme inédit de travail individuel d’amélioration de la résistance à la chaleur et d’entraînements en altitude, couronné par les excellents résultats obtenus dans ce domaine (médailles d’or dans les disciplines féminines) à Sydney et Athènes.

Face à une Chine engagée dans un combat d’arrière garde contre la dissidence, et pour laquelle la première place du podium fait figure d’horizon indépassable, il y a tout à parier que le Japon va miser sur des performances individuelles et « propres » plutôt que sur le contingent collectif et le chiffre global. Dès février 2008, le Comité Olympique Japonais a, par ailleurs, concédé qu’il paraissait difficile d’imaginer que le Japon fasse aussi bien qu’à Athènes, réduisant son objectif à cinq médailles d’or dans ses disciplines d’excellence (judo, natation et gymnastique). La même semaine, la Chine, critiquée par les organisations internationales en faveur des droits de l’homme pour sa campagne de persécutions des dissidents, a dévoilé le projet de parcours de la flamme olympique attestant d’une bien prévisible lecture politique à des fins de propagande de la discipline : la flamme olympique sera portée jusqu’en haut de l’Everest, histoire de réaffirmer la souveraineté chinoise sur le Tibet, et passera par Pyongyang, le faire-valoir de la puissance régionale de Pékin, Taïpeh ayant décliné ce qu’elle a ressenti comme une « insupportable subordination de son statut ». Comme rien n’est laissé au hasard, le Japon qui a surmonté les chocs pétroliers en délocalisant, notamment en Chine, ses industries les plus polluantes, a proposé, cette même semaine, à ses partenaires, lors du forum de Davos, d’aider les pays émergents à réduire leurs émissions de CO2 par une politique de transfert technologique, et affirmer ne désespérer pas, selon ses propres mots de « convaincre » ses partenaires américains, chinois et indiens, à changer leurs attitudes dans ce domaine.



1912, 1940, 1964, 2008 : l’histoire du Japon et son rapport à l’extérieur se retrouve bien à travers ces dates et ces différences de posture adoptées à l’égard des Jeux Olympiques. Dans la compétition d’image qui se prépare à Pékin 2008, le raisonnable et humble Japon semble vouloir laisser aux mastodontes le soin de courir après d’éphémères trophées dans une compétition déjà passablement discréditée pour se projeter plus sereinement vers l’avenir.

L’économie d’énergie passe également par l’enceinte des stades.





* Alexandre Leroi-Cortot, Groupe de Recherche sur l’Asie (GREASIE), Université de Paris X-Nanterre,
acortot@hotmail.com