Qu’y a-t-il de commun entre l’Exposition sur l’édification économique de la
Chine à Bamako du 30 décembre 1963 et la participation malienne aux Jeux
Olympiques de Pékin en août 2008 ? Les deux événements procèdent des mêmes
enjeux : pour la Chine des années 1960, il s’agissait - dans un contexte
international qui lui était particulièrement défavorable - de convaincre, de
séduire le maximum de pays africains pour les rallier aux positions et thèses
chinoises. Défendre l’unicité de la Chine, « vendre » un pays plein d’avenir.
Pour le Mali d’aujourd’hui, il est aussi question de s’exporter, de s’exposer,
de se vendre auprès de ce partenaire géant et toujours plus puissant. Pour cela,
l’occasion est bonne. Les Jeux de Pékin de 2008 ne pouvaient pas tomber mieux.
Uniques. Incontournables. Avec plus de 8 milliards de téléspectateurs cumulés et
autant d’exposition médiatique, Pékin 2008 est la plus grande foire d’exposition
universelle. Effet d’aubaine donc à ne surtout pas rater.
Avec ces Jeux de Pékin, une analyse croisée des enjeux de la participation
malienne en Chine et de l’ombre portée de la Chine sur l’Afrique semble
pertinente. Jeux d’ombre(s) chinoise(s) réciproques, où l’aigle malien n’a pas à
se dérober face au dragon chinois. Que peuvent apporter aux relations
sino-maliennes ces Jeux ? Comment le Mali peut-il assurer sa propre promotion
aux yeux du milliard de Chinois à travers les Jeux ? Que peut tirer Bamako en
termes de bénéfices de sa participation aux Jeux chinois de 2008 ? Le Mali
est-il encore, aux yeux de Pékin, un pays-cible au 21e siècle ? La Chine
est-elle encore un bon compagnon de route sur la voie du développement ou
seulement un prédateur des ressources naturelles africaines, en ce nouveau
siècle ?
Les relations sino-maliennes débutent en 1960 au moment où les deux pays étaient
en quête de crédibilité internationale. Le Mali - tenant la France pour
responsable de l’éclatement de sa Fédération avec le Sénégal le 19 août 1960 et
tournant le dos à l’ancienne puissance coloniale - avait mis le cap sur les «
pays frères » de l’Est européen. Mais aussi, et surtout sur la Chine. Pas celle
qui siégeait à l’époque au Conseil de sécurité – c’est-à-dire Taïwan, membre
fondateur de l’ONU. Mais l’autre, la République populaire de Chine, elle qui
annonçait « vent d’Est », « Orient rouge », « révolution mondiale » et « avenir
radieux ». Pékin avait besoin de voix africaines et d’appui des nouveaux Etats
indépendants du Continent noir pour se faire davantage entendre dans les
cénacles internationaux. Pour faire nombre. Pour monter un camp contre l’autre.
Et crédibiliser du même coup ses prétentions d’une Chine une, unie, unique. On
n’en était pas encore, à Pékin, à admettre « un pays, deux systèmes »
Les temps ont désormais changé. La RPC existe sur la scène publique. On est
membre permanent du Conseil de sécurité. Le concurrent soviétique et dans « les
poubelles de l’Histoire ». Le tigre de papier américain a perdu de sa superbe.
Le Japon est un pays has been. Le voisin indien peut certes, dans un proche
avenir, être le grand rival. Mais, pour l’instant, le monde entier - sportif,
politique, financier – accourt à Pékin pour la grande kermesse olympique d’août
2008.
A ce grand jeu de la séduction chinoise, rien n’était gagné d’avance. Et pour
cause. L’hostilité des pays africains à l’égard de la Chine est au zénith. Le
président ivoirien Félix Houphouët-Boigny, lors du discours de Daloa (1965) a
insisté sur ce péril jaune qui se dessinait : « A Nankin, on apprend à
assassiner ceux qui ont les yeux ouverts sur le danger chinois pour mettre à
leur place des hommes serviles qui ouvrent les portes de l’Afrique à la Chine…
Même si le péril chinois n’est pas pour demain, il est à la mesure de
l’histoire. Même si la Chine conquiert l’Inde, le Vietnam, la Corée, le Laos,
elle pourra tout juste y héberger quelques cinq ou six millions d’individus. Le
vide africain la tente. C’est vers nous qu’elle s’oriente… ». Le Chef de l’Etat
malgache de l’époque, Philibert Tsiranana, a abondé dans le même sens : « Quitte
à être seul contre le monde entier, je m’opposerai de toutes mes forces à
l’entrée de la Chine aux Nations Unies car il s’agit d’une force nuisible pas
seulement pour nos jeunes et fragiles Etats mais pour toute la Communauté
internationale… ». Dans cette marée d’hostilité, l’objectif de la diplomatie
chinoise a été de séduire, de convaincre et de faire adhérer. Dès lors, les
visites officielles se multipliaient. Les foires et expositions chinoises aussi.
Cette politique de séduction grandeur nature de Pékin a produit ses effets.
Entre 1960 et 1964, Modibo Keïta (Père de l’indépendance, premier Président
malien, Panafricaniste) n’a-t-il pas effectué quatre voyages en Chine ? Les
visites de Modibo Keïta ne mobilisaient-elles pas des centaines de milliers de
Chinois ? Radios, journaux et télévision se chargeaient de relayer et de
marteler le message aux deux bouts de la nouvelle chaîne d’amitié Bamako-Pékin.
L’intensité des relations sino-maliennes augurait des lendemains prometteurs
entre les deux pays. Est-ce un hasard si la journée du 22 octobre 1971 a
entièrement été consacrée au Mali par Radio Mali à la réintégration de la Chine
au Conseil de Sécurité des Nations Unies ? La suite allait être moins
gratifiante.
Le Mali de Modibo Keïta avait usé et abusé du sport comme support de sa
politique étrangère. Lors de la rupture de la Fédération du Mali, le jeune Etat
malien proclamé, en rancœur avec la France le 22 septembre 1960, se désolidarisa
de tout regroupement sportif incluant la République française. Bamako a, tout de
suite, entrepris une « décolonisation toponymique » (Hélène Topor d’Almeida) de
ses équipements sportifs. Il fallait débaptiser installations sportives et clubs
du Mali pour en faire disparaître toute trace française. Ainsi, les stades
Frédéric-Assomption de Bamako et Bouvier de N’Tomikorobougou devenaient
respectivement Ouezzin Coulibaly et Mamadou Konaté. Les noms de clubs se
changeaient. La Jeanne d’Arc fusionna avec L’Espérance pour devenir pour devenir
le Stade malien de Bamako. L’Avenir et le Racing de Bamako se transformaient en
Association Sportive Réal de Bamako. Les clubs Foyer et Africa Sports
disparaissaient pour renaître comme Djoliba Athletic Club. Modibo Keïta se
servit du sport pour afficher sa politique de « neutralité active ». Cela s’est
traduit par le refus malien de participer aux Jeux de l’Amitié de Dakar (1963),
considérés comme survivance de la domination coloniale française sur ses
anciennes possessions africaines. Le Mali a préféré participer, en football et
en athlétisme, aux premiers Jeux des Forces nouvelles montantes (Games of New
Emergencing Forces), organisés dans la capitale indonésienne (Djakarta, 10-22
novembre 1963) par les promoteurs du non-alignement. Le Mali n’en était pas à sa
première manifestation d’hostilité envers la France à travers le sport. Déjà, en
1960, Bamako avait participé aux Jeux de l’Afrique de l’Ouest organisés pour
fêter l’indépendance du Nigeria. Ces derniers Jeux, réplique des Jeux de
l’Amitié et regroupant 13 nations (dont d’anciennes colonies britanniques plus
le Liberia, la Guinée portugaise, le Cameroun, mais aussi la Grande-Bretagne et
les EU), avaient la faveur du Mali dans sa politique d’évitement de la France.
Le sport comme support de la politique étrangère du Mali pour son rayonnement
est exprimé par le Haut Commissaire malien au Sport en 1965 soulignant «
l’exigence d’une représentation toujours plus honorable du Mali dans les
compétitions internationales, les résultats sportifs rejaillissant sur toute la
Nation ».
Le sport au service du politique s’est observé également au plan international.
Les jeunes Etats africains, dès 1960, avaient compris ce que pouvaient leur
apporter les activités sportives. En termes de prestige et de reconnaissance.
Déjà en 1959, le Sous-Secrétaire d’Etat sénégalais, Alioune Tall, expliquait
combien le niveau sportif servait à « mesurer la vitalité et le dynamisme d’un
peuple. A tel point que les succès des champions dans les compétitions
internationales situent, dans une certaine mesure, leurs peuples dans le concert
des nations ». Pour Léopold Sedar Senghor qui s’adressait à l’équipe
représentant le Sénégal aux Jeux de l’Amitié d’Abidjan 1961, « dans la
considération dont les peuples jouissent à l’étranger, les performances
sportives entrent dans une proportion non négligeable » (Dakar Matin, 20
décembre 1961). Il s’agissait de transformer les athlètes en « diplomates en
survêtement ». Effet d’aubaine ?
Toutefois, cette période faste des relations sino-maliennes est, depuis,
révolue. Les grands dossiers prioritaires de la politique étrangère chinoise -
Taiwan, réintégration au Conseil de Sécurité, lutte contre l’impérialisme… - ont
perdu de leur superbe. La Chine d’aujourd’hui n’a plus grande chose à voir avec
celle des années 1960. La Chine est devenue une puissance économique (11% de
taux de croissance en 2007), une puissance militaire (capacité de destruction
des satellites, développement d’un programme spatial), puissance financière
(fonds d’investissement souverains à l’étranger : China Investment Corporation
dotée d’une réserve estimée à $200 milliards), puissance marchande (marché
chinois convoité et produits chinois bradés sur le Continent noir). Les pays
africains, qui l’avaient reniée des décennies, ont changé d’avis depuis. Le
dragon chinois est de retour sur le continent noir. Pas seulement pour défendre
ses acquis. Mais à l’offensive. Pékin, à l’occasion, sait montrer ses crocs pour
faire rentrer dans le rang ceux qui peuvent lui nuire. Pékin, à l’occasion sait
montrer ses crocs pour faire rentrer dans le rang ceux qui peuvent lui nuire.
Chen Shui Bian, chef de l’Etat taïwanais invité à la cérémonie d’investiture du
président de la République Idriss Deby pour sa troisième réélection au Tchad,
l’a appris à ses dépens. En août 2006, en route pour N’Djamena, il apprenait
dans l’avion que le Tchad venait de reconnaître Pékin et donc de rompre avec
Taïwan. Furieux, Chen Shui Bian a dû rebrousser chemin. Le Tchad, aux ressources
naturelles prometteuses mais très dépendant des aides chinoises, a senti le vent
du couperet et a dû réviser en hâte ses fondamentaux en matière diplomatique.
Message passé aux chefs d’Etat africains. Leçon reçue sur toute la ligne dans
toutes les capitales concernées.
Cette « masse rouge et laborieuse », qui faisait si peur, est aujourd’hui
adulée, courtisée, chérie particulièrement au moment où une éventuelle place
permanente se fait réserver pour l’Afrique au Conseil de Sécurité des Nations
Unies. Egalement, au même moment, les besoins énergétiques de la Chine n’ont
jamais été aussi énormes. Ménageant la chèvre et le chou. Flattant l’utile,
morigénant l’importun. Au moment où un siège de membre permanent au Conseil de
Sécurité des Nations Unies se profile pour un pays africain (Afrique du Sud,
Algérie, Egypte, Nigeria ?). Pékin - pragmatisme économique oblige - se tourne
dorénavant vers des pays producteurs de matières premières : cobalt, pétrole,
uranium, cuivre… La Chine, peut-être inconsciemment, établit, elle aussi à son
tour (à l’image des Etats-Unis par exemple), la carte d’une « Afrique utile ».
Les nouveaux amis africains de Pékin se recrutent du côté de l’Angola, du
Soudan, de la Guinée équatoriale, du Gabon.
Et le Mali dans tout cela ? Bamako, en vrai, n’a pas grand’chose à offrir en
matière énergétique. Le croisement de l’évanescence des objectifs classiques de
la politique étrangère chinoise (Taiwan, lutte contre l’impérialisme…) et le
remodelage de la diplomatie chinoise autour des matières énergétiques semblent
disqualifier, tout en les ramenant à leur plus petit dénominateur commun, les
relations entre Pékin et Bamako. Il est peut-être temps de réagir. Et les Jeux
de Pékin 2008 sont plus qu’un effet d’aubaine.
Les enjeux des Jeux de Pékin 2008 sont donc énormes à deux points de vue..
D’abord, il s’agit pour la délégation malienne de se découvrir, de se montrer
visible par ses exploits. De se faire (re)découvrir. Pour être crédible aux yeux
des Chinois, même sur le plan sportif. Pour être vu par la communauté
internationale sur un podium olympique. En mettant en avant plusieurs atouts. Le
premier, c’est de convaincre le peuple chinois qu’il y a en Afrique
subsaharienne un pays ami qui l’a toujours soutenu dans ses grandes batailles
diplomatiques. Dans la pauvreté comme dans l’opulence. Et que, quelle que puisse
être la richesse en matières premières des nouveaux venus, ils ne pourront
jamais atteindre la profondeur des liens pérennes entre les deux pays. Bref, il
s’agit pour le Mali de toucher la rançon de fidélité. Ibrahim Boubacar Keïta,
alors Premier Ministre du Mali, avait affirmé, lors d’une visite à Pékin, que la
diplomatie malienne n’était pas une girouette. Pour mettre toutes les chances de
leur côté, les officiels maliens, dans les visites d’avant-JO en Chine, ont
inclus dans leur délégation des représentants de la communauté chinoise du Mali
comme porteur du trait d’union entre les deux peuples. Egalement, pour témoigner
leur solidarité à l’endroit du peuple chinois suite au séisme survenu en Chine,
le gouvernement et le peuple maliens ont, avec le Président de la République,
Amadou Toumani Touré, remis à l’ambassadeur chinois à Bamako, un chèque de 62
millions de francs CFA (76200 euros). A l’inverse, voir comment Pékin va loger
protocolairement les délégations officielles africaines dans la capitale comme
au village olympique et découvrir comment sont traités les autres continents
(Amériques, Europe et Asie-Océanie) par rapport à l’Afrique mettront au grand
jour les priorités stratégiques et diplomatiques de la République populaire de
Chine.
Le deuxième enjeu se situe sur le plan sportif. 2 octobre 2007 : à Koulouba
(présidence de la République), le président malien Amadou Toumani Touré,
recevant l’équipe nationale féminine de basket nouvelle championne d’Afrique au
30 septembre 2007, a été très explicite : « J’ai instruit à M. le Premier
ministre, au Ministère de la Jeunesse et des Sports, au Comité olympique et
sportif de prendre toutes les dispositions nécessaires pour la préparation de
nos sportifs devant représenter le Mali aux Jeux olympiques de Beijing. A la
série victorieuse, celle d’un Mali qui gagne, je veux ajouter la qualification
de Daba Modibo Keïta, champion du monde de taekwondo, pour les Jeux olympiques
de 2008 ». Effet d’annonce : ces propos permettent de prendre la mesure du rôle
exponentiel, grandissant et envahissant du sport dans la vie politique du Mali.
Utilisation et exploitation des victoires sportives tranchent avec morosité
quotidienne et absence de perspectives économiques pour des millions de jeunes,
déçus par la lenteur des changements tant attendus. Tout ceci n’est pas étranger
à cet engouement soudain et croissant des autorités maliennes pour le Sport.
Se projeter sur Pékin 2008, c’est faire d’une pierre deux coups. Retrouver les
liens forts entre Sport et Politique au Mali, en instrumentalisant les victoires
sportives, comme vitrine du Mali nouveau. Gagneur-gagnant. Pays ayant retrouvé
voie, voix et audience sur la scène publique et internationale. Ensuite, se
rappeler au bon souvenir de la Chine, un peu oublieuse de ce qu’elle doit
historiquement et diplomatiquement au Mali, appui pionnier et majeur de l’Empire
du Milieu en Afrique. Le 8 juin 1992, Alpha Oumar Konaré, ex-professeur
d’Histoire à l’Ecole normale supérieure de Bamako, prêtait serment pour devenir
le premier Président démocratiquement élu de la République du Mali. Avec comme
ambition de forger le nouveau Mali en lui apportant bien-être et prospérité mais
aussi lui assurer rayonnement international. Ce qui, a priori, ne s’annonçait
pas facile dans un pays laminé par 8 années d’orientation idéologique mal
négociée avec Modibo Keïta puis 23 ans de dictature et d’appauvrissement continu
avec Moussa Traoré. Ces tares historiques ajoutées aux faibles ressources du
Mali ont nourri frustration et pessimisme sporadiquement exprimés par une
jeunesse en proie au doute sur son devenir.
L’organisation au Mali de la Coupe d’Afrique des Nations de football (CAN) en
janvier 2002 répondait à ce besoin hyper symbolique d’un pays réconcilié avec
lui-même, à l’unité nationale retrouvée après deux décennies de marasme
économique. Oubliée, la suspicion entre élite toujours plus aisée, gavée de
corruption, d’enrichissement illicite et population démunie, toujours plus
pauvre. La ferveur nationale autour des Aigles (équipe nationale de football),
avant, pendant et même après la compétition de football – plus que le résultat
sportif – a agi comme signe tangible de l’union nationale sacrée (Labass Diallo,
« Avec la CAN, la Nation toute entière se réconcilie avec l’existence »,
Libération, 2 février 2002). Dans ce registre, la Coupe d’Afrique des Nations au
Mali en 2002 a été présentée d’abord par le président Konaré comme une fête
africaine, en invitant aux cérémonies d’ouverture de la CAN le président
mauritanien Ould Taya, dont le pays n’était pas qualifié pour le tournoi final.
Le Mali a ainsi démontré sa capacité à organiser les grands rendez-vous sportifs
internationaux et la fameuse hospitalité des Maliens, la désormais célèbre
Jatigiya. La défaite, en 2005 à Bamako aux éliminatoires de la Coupe d’Afrique
des Nations (CAN/Egypte 2006), des Aigles face aux Eperviers togolais
(qualifiés, eux, pour la CAN comme pour la Coupe du monde de football Allemagne
2006) a, certes, servi de révélateur et de détonateur de la colère sociale
allant au-delà de la simple déception après une défaite sportive. Mais tout est
rapidement rentré dans l’ordre, d’autant que le Mali s’est qualifié pour la
phase finale de la CAN 2008 au Ghana.
44 ans auparavant, le Mali participait, pour la première fois, aux Jeux
Olympiques de Tokyo de 1964. Quarante quatre ans sans médaille olympique. Et si
Pékin 2008 mettait fin à ce signe indien, en prélude au cinquantième
anniversaire de l’indépendance du Mali et de l’établissement des relations
diplomatiques entre Pékin et Bamako en 2010 ? Et si le karma des liens
Bamako-Pékin se révélait enfin ? La préparation de l’équipe malienne témoigne
des réels espoirs du Mali aux Jeux olympiques de Pékin 2008. D’autant plus qu’il
a raison(s) à espérer. Les arguments en faveur d’une médaille d’or ne manquent
pas. Les victoires successives des sportifs maliens, depuis cinq ans, incitent
se gonfler d’espérance.
La nécessaire appropriation politique des différentes consécrations n’échappait
plus à la présidence de la République. Les basketteuses de l’équipe nationale,
championnes d’Afrique (victorieuses des Sénégalaises dans leur antre Marius
N’Diaye de Dakar le 30 septembre 2007) ont été chaleureusement mises à
contribution. En envoyant son tout nouveau Premier ministre, Modibo Sidibé,
accueillir les Reines d’Afrique, à l’aéroport de Bamako-Sénou, par 30° de
chaleur et en plein mois du Ramadan, en octroyant à chacune des 12 joueuses une
récompense de 30 millions de francs CFA ainsi qu’une villa individuelle à
Bamako, en promettant à la capitaine Amchétou Maïga la construction d’une
dizaine de terrains de basket sur tout le territoire ainsi que la mise en
chantier, dès janvier 2008, d’un nouveau complexe omnisports à Bamako, le chef
de l’Etat malien a habilement manœuvré. Les exploits des Reines d’Afrique,
l’ascension fulgurante de Modibo Daba Keïta, vainqueur de l’Open international
de New York en taekwondo (quatre combats et autant de victoires dans un tournoi
regroupant les 500 meilleurs combattants en taekwondo des Etats-Unis, du Canada
et du Mexique, «Taekwondo : Open de New York, Daba Modibo Keïta sur le podium”,
L’Essor, 18 octobre 2006) ., champion d’Afrique à Madagascar ainsi que vainqueur
de la troisième édition de la Coupe du monde francophone à Niamey (Niger) en
2005 donnent à penser qu’une médaille est possible en Chine.
Surtout, la victoire du jeune taekwondoka malien au championnat du monde de la
spécialité à... Pékin en mai 2007 n’est-elle pas un signe du destin ? Les 18es
championnats du monde de Taekwondo se sont déroulés à Pékin du 18 au 22 mai 2007
(«Taekwondo, championnats du monde : Daba Keïta entre dans l’Histoire »,
L’Essor, 22 mai 2007). S’adressant au champion du monde, le président Amadou
Toumani Touré a dit : « après votre sacre au championnat du monde, le 21 mai
2007, beaucoup de chefs d’Etat africains m’ont téléphoné pour dire leur fierté
de voir un enfant du continent remporter une couronne mondiale » et ajoutait,
lyrique, le 7 juillet 2007 : « Vous êtes l’enfant du Mali et de toute l’Afrique
». On prend le train en marche. En le magnifiant. Train de la victoire. Celui
d’un Mali domptant ses doutes au moment où il est confronté à la résurgence sous
la forme la plus violente de la rébellion touarègue au Nord. Sous l’effet-zoom
de la conscience internationale (emprisonnement puis libération de deux
journalistes français d’Arte, au contact avec es chefs touaregs). Dès lors, on
saisit, a posteriori, toute l’utilité des promesses présidentielles pour
assurer, dans les meilleures conditions, la préparation des athlètes maliens
pour les Jeux de 2008. Les retombées politiques, en termes d’apaisement social
pouvant résulter d’une médaille aux JO ainsi que le prestige international,
conforteraient davantage les assises politiques d’un pouvoir en butte à des
difficultés socio-économiques profondes et à un début d’accusation de laxisme
vis-à-vis des rebelles touaregs.
Autre signe du sérieux accordé à la chance de médaille à Pékin en 2008 pour les
athlètes maliens, des entraîneurs étrangers sont appelés à la rescousse pour
leur savoir-faire. José Ruiz (France), l’entraîneur des nouvelles Reines
d’Afrique, Francis Charneux (France) pour les hommes en basket, José Santa Cruz
(Cuba) pour l’athlétisme. Les dernières victoires notables[1] à une compétition
d’athlétisme de haut niveau datent de 1965 et 1978 lors des Jeux africains de
Brazzaville et d’Alger. A Brazzaville, le judoka Lamine Touré, dit «Lamine judo»
remporte la première médaille d’or dans la catégorie des moins de 71 kilos.
Namakoro Niaré est, quant à lui, médaillé d’or au lancer du disque. Il a réédité
cette même performance à Alger en 1978 en remportant l’or dans le lancer du
disque et l’argent dans celui du poids. Malheureusement, les soubresauts de la
vie politique interne du Mali en 1968[2] n’ont pas permis aux champions maliens de
défendre leurs chances lors des Jeux Olympiques de Mexico de la même année.
Namakoro Niaré s’est, depuis, installé en France d’abord comme athlète au Racing
Club de Paris, ensuite comme maître d’éducation physique et sportive. Il
entraîne ainsi son fils, Yves Niaré, plusieurs fois champion de France au lancer
du poids. Aux Jeux africains de Johannesbourg (Afrique du Sud) en 1999 et
d’Abuja en 2003, deux judokas maliens, Ibrahim Guindo et Bourama Mariko ont
décroché des médailles de bronze.
Mais le revers de la médaille existe : l’accoutumance à la victoire -
qualification des « Aigles » à la Coupe d’Afrique des Nations de football au
Ghana en 2008, victoire des basketteuses à la Coupe d’Afrique des Nations en
septembre 2007, victoire des « Aigles B »( équipe espoir) à la Coupe Amilcar
Cabral de football en décembre 2007 ainsi que les nombreuses victoires de Daba
Modibo Keïta lors des compétitions internationales de Taekwondo - ont contribué
à rehausser le niveau d’exigence du public sportif malien qui ne compte se
contenter d’une simple participation. Malgré les différentes préparations en
cours - multiplication des bourses olympiques, entraîneurs expatriés -, une
participation malienne sans médaille risque de provoquer des mouvements de
mécontentement et agir comme révélateur de multiples tensions liées au contexte
socio-économique du Mali. L’effet boomerang n’est pas loin. Or, un premier
signal d’alerte est donné : les Jeux africains d’Alger (11-23 juillet 2007), qui
devraient être un avant-goût de Pékin 2008, n’ont pas donné de résultats très
probants. Lors de ces Jeux, le Mali n’a récolté que quatre médailles : une en or
(du karateka Fousseyni Sacko) et trois en bronze (dont deux en taekwondo et une
en athlétisme). Le grand espoir malien Daba Modibo Keïta était forfait, victime
d’une douleur au dos (« Jeux africains, Alger 2007 : les athlètes africains
affichent leurs ambitions », Les Echos). Malgré cette réalité du terrain, les
responsables du Comité olympique malien persistent et signent : « Le Mali mérite
une médaille olympique et a les moyens de l’obtenir… ». Reste à savoir comment
sera comblé le fossé entre cette si honorable ambition et les moyens d’y
parvenir.
Rien n’est donné. Rien n’est assuré. Rien n’est jamais acquis d’avance.
Rien de rien … Question récurrente.
Zoumana FANE, GRESASIE, Université de Paris X-Nanterre
zoumanaf@yahoo.fr