Pourquoi parler de l’Afrique alors que les Jeux olympiques se déroulent à
Pékin, en Chine. Là-bas en Asie. Le pays-continent chinois semble si loin du
continent africain. Et pourtant si proches. Si rapprochés maintenant. Actualité
internationale et fantasmes collectifs se chargent des piqûres de rappel. Pour
tout un chacun.
Pour répondre à l’offre de TT, des questionnements ont surgi de suite pour
GREASIE : les Jeux de Pékin auront-ils lieu ? Et avec qui ? Certes, le monde
entier y est convié, mais échiquier stratégique global et évolution politique
interne chinoise - sans compter l’angoisse des secousses tectoniques et de leurs
répliques - ne vont-ils pas réduire la participation des nations sportives à un
entre-soi idéologique. Une réunion de coquins-copains. Petit lot de pays mis à
l’index de la communauté universelle comme aux temps des Jeux de l’Amitié, des
Spartakiades : quelques-uns viennent, les autres boycottent. Comme à Montréal, à
Moscou ou à Los Angeles. Vont-ils être les derniers Jeux olympiques dans
l’espace et le temps ? Même si Londres 2012 et consorts sont déjà programmés. Ou
vraiment les derniers JO en Asie : cela intéresse qui de candidater à nouveau ?
Faut-il braquer le projecteur uniquement sur la Chine ou parler de sa relation
au monde extérieur ? Ne faut-il pas plutôt montrer la résonance interne-externe
du visible-invisible ? Quel coût stratégique et politique pour ce coup
médiatique de Beijing 2008 ? Ces impératifs de sécurité ont imposé à GREASIE sa
logique de réflexion et d’écriture pour ce numéro spécial consacré aux Jeux
olympiques 2008.
Les JO, événement routinier (tous les 4 ans), rendez-vous ritualisé (ayant lieu
quand même, malgré guerres et boycotts, sauf conflagrations mondiales 1914-1918
et 1939-1945), rassemblement banalisé (mais souhaité) font-ils encore sens pour
tout le monde : CIO autorité de tutelle, pays organisateur, comité
d’organisation, pays hôte, nations participantes, sponsors, athlètes,
spectateurs, téléspectateurs. Est-ce que cela vaut la peine d’organiser, au 21e
siècle, une quinzaine olympique, coûteuse, dispendieuse ? Pourquoi tant de
sacrifices consentis ? Pour des résultats, somme toute, négligeables. A supposer
que la Chine réussisse ses Jeux, cette réputation flatteuse dure peu. Les
autorités chinoises, de par le monde, font déjà plus de battage et de bruit pour
Shanghai 2010 (Exposition universelle) que pour Beijing 2008 (Jeux olympiques).
Comme si se voir attribuer les Jeux est fait accompli et avoir à les honorer
déjà corvée, bientôt pensum. Vu les problèmes endurés. Et à venir. Donc ne pas
perdre la face. Tourner vite la page et oublier. Y penser toujours. N’en plus
jamais parler.
GREASIE ne peut feindre d’ignorer tout cela. Le « détour » intellectuel et
géographique a alors paru pertinent. Aller ailleurs pour mieux retourner au
point de départ : pourquoi l’Afrique intéresse-t-elle tant la Chine depuis
quelque temps ? Et réciproquement. La lecture attentive du 8e voyage du dragon
de Bruce Swanson (The Eighth Voyage of the Dragon ? A History of China’s Quest
for Seapower, Annapolis 1984) signalait déjà avec force le retour de la Chine en
Afrique. Là où l’amiral Zheng He, au 15e siècle, avait porté loin et fort sur
les côtes africaines la puissance et le rayonnement de la Chine des Han.
Confucianisme puis communisme avaient fermé pour quelques siècles la Chine au
monde extérieur. Et rabattre ses ambitions. Mais le temps du repli frileux est
maintenant terminé. Après la disparition du Grand Timonier Mao, le petit
timonier Deng Xiaoping a mis la Chine à l’heure de son siècle avec son «
Enrichissez vous ! » des Quatre Modernisations. Jeng Zemin avec son zou chuqu,
sortez de vos frontières ! a préparé la Chine à l’actionnariat mondial. Hu
Jintao continue plus que jamais sur la voie de l’activisme chinois globalisé en
Afrique.
La Chine, on s’y est intéressé depuis longtemps à GREASIE. Dès la fin de la
guerre du Vietnam en 1975-1979. La communisation de la Péninsule indochinoise,
la nord-malisation à la chinoise progressive du petit frère vietnamien ont
enlevé le verrou physique, idéologique, psychologique à la lente descente de la
Chine populaire vers les détroits stratégiques indonésiens et malais, lui
ouvrant les portes du monde du 21e siècle. L’Asie n’est plus, pour le milliard
de Chinois, l’aire de dépression démographique utile ni le champ de ressources
naturelles nécessaire pour leur développement. La mer de Chine est Méditerranée
acquise. Il faut d’autres horizons. Humer le grand large. Vers le Pacifique où
la VIIe Flotte américaine règne en maître (donc rivalité/partenariat stratégique
Chine-EU). Vers l’océan Indien qui porte le nom de l’ennemi par vocation en Asie
(lors du tsunami de décembre 2004, les premiers bateaux arrivés dans le golfe du
Bengale étaient des bateaux de guerre … chinois portant secours aux militaires
chinois de la base secrète chinoise dans les eaux birmanes). Vers les mers du
monde qui permettent la projection de puissance de l’Empire du Milieu. Trouver
des points d’appui où la madrépore chinoise puisse prendre racine, s’épanouir et
servir les intérêts de la nation-mère. L’Afrique s’y prête à merveille.
Géographie et Histoire réunies donnent ainsi nouveau sens à la géopolitique vue
de Pékin
Françafrique, on connaît : relations asymétriques, barbouzeries, manipulations,
prédation. Mais Chinafrique ? Rien que du pareil au même ? Voir plus loin que le
bout de son nez, c’est plus et mieux. Bien sûr, attrait des matières premières,
ouverture de nouveaux marchés, coopération win-win derrière laquelle se cachent
d’ambitieux projets de façonner le monde à la chinoise (entrisme partout, pesée
en tout et maîtrise sur tout). Afrique, continent ressource(s) et/ou espace
cible. Mais les deux, bien sûr ! Proverbe chinois : « ceux qui disent ne savent
rien, ceux qui savent ne disent rien ». Pour tenir un juste milieu confucéen,
GREASIE sait et ne dit que l’essentiel. Dans les contributions rassemblées ici.
Au livre grand public (donc méritoire !) de Serge Michel & Michel Beuret, La
Chinafrique. Pékin à la conquête du continent noir, Grasset 2008, de passer
message.
Festivités sportives ou kow tow (génuflexion) politique ? Aller à Pékin pour la
fête olympique ou à Beijing/Canossa pour faire allégeance ? Afrique, nouveau Far
West pour Chinois. Chine, nouveau partenaire gagneur-gagnant pour Africains.
Cette énigme à multiples inconnues ne concerne pas que l’Europe ou les
Etats-Unis. Après tout, le tribut est de tradition chinoise. Déjà, en 2005,
selon un Sud-Africain averti, « l’Afrique vend des matières premières à la Chine
et la Chine vend des biens manufacturés à l’Afrique. C’est une équation
dangereuse qui reproduit l’ancienne relation africaine avec les puissances
coloniales. Non seulement l’Afrique doit préserver ses ressources pour sa propre
industrialisation mais la Chine contribue à la désindustrialisation de certains
pays relativement développés ». Affaire entendue ?
Cadeaux aux invités et aux amis venus à Pékin ! Bateaux pour rapporter en Chine
le nécessaire et le superflu ! Pour autant, rameau … d’olivier ? Gage de paix ?