Légitimité, histoire et légitimation:
Vietnam: Têt 1968, la déchirure
Bùi Xuân Quang (*)

NDR : Cet article a été paru dans Cosmopolitiques (trimestriel) n°6/Forum International de Politique
(mars 1988 :36-49) (**)

Fernand Braudel a coutume de répéter: «L’Histoire est l’ingrédient sans quoi aucune conscience nationale n’est viable». Cela est vrai de toutes les nations modernes parties de très loin à la recherche de leur identité profonde et intégrant à la mémoire collective tous les temps forts d’une longue trajectoire. Cela est plus difficile pour les nations communistes. Leur irruption dans l’Histoire est plus récente, souvent en confrontation, en contestation, voire en rupture avec un ordre politique et social ayant existé avant elles. Le rapport à l’Histoire traditionnelle souvent millénaire des pays où les régimes communistes ont émergé est ambigu et heurté.

C’est le cas en Indochine où, depuis 1975, on assiste à une bataille idéologique intense pour justifier la monopolisation par les partis communistes des grandes dates à commémorer. Celles-ci ne prennent en compte que l’historiographie acceptée par les partis. Au Cambodge, Pol Pot et les Khmers rouges se sont livrés à une utopie meurtrière pour supprimer témoins et contradicteurs au moment où l’Angkar, c’est-à-dire le Parti, cherche à renouer avec les splendeurs de l’ère dorée et mythifiée d’Angkor. Les enjeux de ce radicalisme sanglant, derrière le simple fait de dater la fondation du Parti communiste khmer en 1951 ou en 1960, sont de confisquer la mémoire populaire, de réapproprier l’Histoire au profit de l’Angkar. Bataille idéologique mais aussi idéologisante.

Trois dates

Au Vietnam, une fois le pays entièrement contrôlé en 1975, toutes les publications théoriques du Parti, tous les manuels d’histoire sont utilisés pour accréditer les thèses du Parti. Trois dates importantes tiennent au cœur des dirigeants. 1945 où le PCVN, minoritaire mais ayant éliminé toutes les autres composantes nationalistes, a pris le pouvoir, après avoir «soulevé massivement la population contre l’impérialisme français». 1975 où «l’offensive généralisée combinée avec le soulèvement généralisé de la campagne Hồ Chí Minh» a ramené le Sud-Vietnam dans le giron national. Le PCVN tient à occuper en exclusivité le champ politique et social. Reste 1968 que le Parti qualifie aussi – mais avec beaucoup d’embarras – d’offensive générale et de soulèvement général. La nuance sémantique est d’importance. La campagne de légitimation de toutes les actions – victorieuses ou non – du Parti est désormais engagée. Elle est menée au niveau même des typonymes. Dans les manuels d’histoire et de géographie, en raison du contentieux sino-vietnamien actuel, la mer de Chine orientale est devenue la mer Orientale (Nam Hải). La célèbre rue Catinat à Saigon (rebaptisée Hồ Chí Minh-Ville), après avoir été rue Tự Do (Liberté) s’appelle maintenant rue Đồng Khởi (Soulèvement général). On peut être sûr que cette nuance sémantique disparaîtra progressivement pour obéir aux canons du Parti et devenir «offensive généralisée et soulèvement généralisé» dans les documents officiels.

Dans l’histoire récente du Vietnam, le Parti communiste vietnamien n’a de légitimité historique que par la contrainte et la violence. Il n’a pas encore de légitimité élective. «Le langage de l’idéologie politique a toutes les apparences de la clarté. Il expose péremptoirement les principes de l’ordre social légitime, les normes dont l’observation assure la réalisation d’une vie commune conforme aux justes aspirations. Il condamne violemment les modèles sociaux tenus pour illégitimes, en dit l’horreur et l’irrationalité; il désigne les fins louables de l’action collective et appelle à les réaliser. Il incite chacun, et de façon pressante, par l’explication et l’exhortation, à lutter pour la réalisation des objectifs proclamés, condamne directement ou implicitement l’indifférence ou la déviance» (Pierre Ansart). C’est pourquoi les processus de légitimation sont en marche.

Le Parti communiste vietnamien n’est pas encore réconcilié avec les fêtes traditionnelles vietnamiennes. Il ne commémore que les grandes dates de l’internationalisme prolétarien (naissance et mort de Marx, de Lénine, de Staline, de Hồ Chí Minh). Mao, un moment porté aux nues, est retiré e l’autel des ancêtres. Lê Duẫn, secrétaire général du PCVN depuis 1960 et récemment disparu, a droit - mais pour combien de temps encore ? – à la mémoire et à la reconnaissance du Parti. Révolution d’Octobre, fondation des «partis frères» font régulièrement la une et encombrent les colonnes des publications officielle. Les obsèques de Lê Duẫn ont été grandioses. L’arrivée au pouvoir des PS lao et khmer pro-vietnamiens figure au calendrier des réjouissances. Le 70e anniversaire de la victoire bolchevique est célébré avec magnificence pour bien faire sentir au peuple vietnamien à quel point le Vietnam s’inscrit «fièrement» dans la «glorieuse tradition révolutionnaire prolétarienne et ouvrière mondiale».

Pas de Tết Mậu Thìn 1988

A l’inverse, le Parti communiste vietnamien n’évoque subrepticement les grandes dates de l’histoire millénaire du Vietnam (les sœurs Trưng, Trần Hưng Đạo, Quang Trung pour leurs succès sur les «impérialistes chinois») qu’à des fins de propagande et de récupération politique. Le Parti ne se mire que dans sa propre iconolâtrie. Il ne glorifie que sa propre histoire. Toute évocation du passé ne servant pas les intérêts du Parti est blasphématoire ou «contre-révolutionnaire». Les fêtes religieuses sont bannies ou sous stricte surveillance. Le Tết Trung Thu, la grande fête de la mi-automne consacrée aux enfants est depuis longtemps passée aux oubliettes par crainte de dérapages. Quant au Tết, le traditionnel nouvel an lunaire, il met toujours le Parti mal à l’aise. Le Tết est une des blessures secrètes du régime. Sa tare honteuse.

Cette année encore [NdR : 1988], le Parti a voulu occulter le Tết (le premier de l’an tombant le 17 février 1988), cher au cœur des Vietnamiens, en exigeant «modération et économie». Pas de pétards, pas de manifestations populaires et festives dans les rues, pas de visites ni de réunions familiales, pas de cérémonies officielles, pas de trêve es combats. Le pays reste sur pied de guerre. Idéologiquement, pour préserver l’image de marque d’un Parti et d’un Etat austères, soucieux de ne pas gaspiller les rares et précieuses ressources du pays. Concrètement, par peur des dérives possibles à un moment où la liesse populaire peut faire sauter tous les verrouillages du Parti. Pas de Tết Mâu Thìn 1988 donc, pour ne pas faire resurgir dans la mémoire collective du peuple vietnamien l’abominable Tết Mậu Thân 1968 (attaque surprise déclenchée par les communistes dans la nuit du 31 janvier malgré une trêve des combats préalablement annoncée).

Vingt ans déjà, pendant lesquels le Parti n’a cessé de «réévaluer les événements de 1968». A coups de versions successives, de secrets tus, d’Histoire manipulée et réécrite. Pour cacher une vérité difficile à admettre : le Parti s’est trompé lourdement en lançant «l’offensive généralisé et le soulèvement généralisé» (Tổng tấn công và tổng nổi dậy) du Tết Mậu Thân. Il mesure aujourd’hui les conséquences d’avoir été inconséquent en 1968. Quant au peuple vietnamien, il a payé et paye encore au prix fort la décision funeste d’un Parti communiste alors engagé dans une querelle doctrinale et successorale ni éteinte ni résolue aujourd’hui. Depuis 1968, le PCVN a du sang d’innocents sur la conscience. Depuis 1968, l’infaillibilité du Parti et de ses dirigeants est allée en s’amenuisant. Sa crédibilité aussi. Depuis 1968, le Parti essaie de cacher son véritable visage fugitivement entrevu par ses futures victimes pendant l’offensive du Tết.

Débats et fractures

Rétrospectivement, 1968 est, à bien des égards, une date tournante majeure. Les fractures futures (c’est-à-dire présentes et observables aujourd’hui) [NdR: en 1988] ont commencé dès 1964 et vont apparaître au grand jour lors de la préparation de l’offensive du Tết et après son échec. 1968 est un révélateur incomparable.

Depuis 1964 et les incidents du golfe du Tonkin, la guerre est présente sur le territoire même du Nord-Vietnam communiste. Elle a pris une autre dimension. D’escalade en escalade, les bombardements aériens américains ont semé la terreur dans les agglomérations et le trouble dans les esprits des communistes vietnamiens. Le Parti, sous une unité de façade pour résister à l’ennemi, commence à se fissurer. Hồ Chí Minh, malade, ne commande plus à personne et va mourir en 1969 sans voir se réaliser son rêve de réunifier le Nord et el Sud sous la férule du Parti.

Pour lancer l’offensive du Tết 1968, Lê Duẫn (en charge du Parti depuis le IIIe Congrès de septembre 1960, dans sa directive du 18 janvier 1968 au Trung Ương Cục và Quân Uỷ Miền Nam (Bureau central et comité militaire au Sud-Vietnam - COSVN) n’a-t-il pas écrit : «Camarades, vous allez engager vos troupes pour concrétiser une mission grandiose et urgente décidée par le Bureau (politique) central … L’Oncle Hồ porte la plus grande attention à cette nouvelle phase de lutte qui va s’ouvrir. Il veut aller lui-même au Sud pour mobiliser les combattants et la population; mais le Bureau politique lui a suggéré de ne pas se déplacer pour préserver sa santé. Camarades, j’espère de toutes mes forces qu’avec les combattants et la population du Sud vous consacrerez à cette bataille stratégique décisive tout votre esprit et toutes vos forces afin de remporter une victoire totale pour accueillir très rapidement l’Oncle Hồ au Sud».

Sous prétexte de donner rapidement satisfaction à Hồ Chí Minh, cette «bataille décisive» («trận đánh chiến lược» ne marque-t-elle pas plutôt la victoire du clan des durs sur les attentistes du Bureau Politique ? Les luttes de clans et de factions pour la succession de Hồ sont déjà en marche. Pour réponde à l’escalade américaine, le Parti ne peut rester ls bras croisés. Il discute de ligne, mais c’est de ligne de partage à l’intérieur du Parti.

Entre Lê Duẫn et Trường Chinh, la course au pouvoir passe par le triomphe des thèses qu’ils défendent successivement ou alternativement depuis le IIIe Congrès du Parti en 1960. Sur la question centrale de la lutte au Sud-Vietnam, les débats internes du Parti essaient de faire l’impossible synthèse entre le modèle du «soulèvement généralisé» façon 1917 ou 1945 et celui de la «guerre prolongée» façon guerre civile chinoise ou «résistance prolongée contre les Français». Priorité doit-elle être accordée à la construction du socialisme dans le Nord ou à la lutte pour l’unification avec le Sud ?

La pression aérienne des Etats-Unis sur le Nord-Vietnam a obligé Hànôi à compter à la fois sur le matériel sophistiqué et l’appui des Soviétiques et sur la Chine comme base arrière (une Chine emportée dans els tourbillons de la Révolution culturelle depuis 1966). Mais la querelle sino-soviétique allant s’amplifiant (tournant à l’affrontement armé en 1969) presse le PCVN de prendre parti. Ces pesées contradictoires venant tant de l’intérieur que de l’extérieur n’ont-elles pas conduit le Bureau politique, sous l’influence grandissante de Lê Duẫn, à essayer de trancher le nœud gordien en adoptant une solution moyenne tenant des leçons reçues à la fois de Moscou et de Pékin pour combiner facteur technologique et facteur humain ? Le PCVN appelle cela une «pratique créatrice et novatrice de la théorie» marxiste-léniniste. Ce qui peut passer pour volonté d’équidistance entre les deux capitales du communisme n’est, en fait, qu’un dilemme mal résolu. L’opération du Tết Mậu Thân 1968 est peut-être surtout une OPA, un coup de Bourse, une tentative de Lê Duẫn pour s’imposer, en cas de réussite, définitivement à la tête du Parti contre Trường Chinh avant la disparition de Hồ Chí Minh.

Malgré des hésitations perceptibles, Lê Duẫn est convaincu, fin 1966, que «la Révolution s’est souvent développée plus rapidement que prévu» et fustige «certains camarades qui se sont opposés à la décision prise au IXe plenum <décembre 1963> de faire la course contre la montre pour obtenir rapidement la victoire».

Le choix de l’homme chargé de préparer l’offensive au Sud est révélateur. Le général Nguyễn Chí Thanh alias Xuân est un partisan de la réunification du pays à n’importe quel prix, pro-chinois notoire prônant la manipulation des masses populaires, rival e Giap (plus technicien, plus professionnel donc pro-soviétique). Cette désignation va accentuer la querelle des chefs à l’intérieur de l’Armée populaire de Libération. Sa mort prématurée e 1967 avant «l’offensive décisive» a certainement perturbé le déroulement des opérations militaires des communistes vietnamiens dans le Sud. La directive de Lê Duẫn au Trung Ương Cục và Quân Uỷ Miền Nam (Bureau central et comité militaire au Sud-Vietnam - COSVN) du 18 janvier 1968 montre que la décision de forcer le destin est irrémédiablement prise : «La situation présente – les Etats-Unis sont actuellement dans une impasse stratégique, ne pouvant ni avancer ni reculer – nous autorise à passer de la lutte révolutionnaire à l’étape de la victoire décisive. C’est une grande opportunité stratégique pour impulser l’offensive généralisée, le soulèvement généralisé. Nous avons choisi de faire commencer els opérations à l’occasion du Têt, ce qui est une occasion unique».

La recherche du thoi co, de l’occasion unique, de la bonne opportunité est l’obsession majeure des communistes vietnamiens. L’échec militaire de l’offensive du Tết Mậu Thân, les pertes énormes en hommes suite à la réaction vigoureuse des forces américaines et sud-vietnamiennes vont générer des débats interminables au sein du PCVN sur les qualités de chef politique et militaire de Lê Duẫn et obliger ce dernier à de nouvelles surenchères, tout en nouant de nouvelles alliances au sein du Parti (notamment au IVe Congrès de 1976 et Ve Congrès de 1982 avec Lê Đức Thọ pour mieux contrôler Trường Chinh). Ils vont s’amplifier jusqu’en 1975 quand, ans une toute autre conjoncture, le Nord va enfin parvenir à subjuguer le Sud. Ils se prolongeront au-delà de la mort de Lê Duẫn en 1986.

Préparatifs et coup de force

Officiellement, Hànôi a toujours nié avoir des troupes combattantes au Sud-Vietnam. Mais son projet de déstabiliser la République du Vietnam est largement engagé en 1968. Le PCVN n’a pas seulement envoyé au Sud ses unités de combat d’élite. Il y a aussi délégué ses éléments les plus dynamiques et les plus radicaux.

Nguyễn Văn Linh alias Mười Cúc (depuis le VIe Congrès de décembre 1986, Secrétaire général du PCVN) est en charge dès 1957 de toute la zone au sud du 17e parallèle. Võ Văn Kiệt natif de Vĩnh Long, alias Sáu Dân (actuel [1988] n°5 au Bureau politique et vice-premier ministre), est responsable de la zone 9, celle du delta du Mékong, avec comme adjoint Phạm Hùng alias Bảy Cường (actuel |1988] n°2 du BP et Premier ministre en titre). Võ Chí Công alias Năm Công (actuel |1988] n°3 du régime et président du Conseil de l’Etat, chef d’Etat en titre, natif de Quảng Trị, est affecté à la zone 5 du Centre-Vietnam et est, en fait, le commissaire politique du Lao Động (PCVN) en zone Sud sous couvert de président d’un éphémère Parti populaire révolutionnaire.

Ces hommes, membres depuis 1960 du comité central du Lao Động, sont, en réalité, les yeux et les oreilles du Pari au Sud, avec, comme adjoints à Saigon même, Trần Bạch Đằng alias Tư Anh, chargé de la propagande en milieu intellectuel ou Mai Chí Thọ (actuel [1988] n°13 au BP et ministre de l’Intérieur), frère de Lê Đức Thọ et déjà, à l’époque, responsable des questions de sécurité. Le commandant en chef des forces armées du soi-disant Front National de Libération, le général Trần Nam Trung, alias L., alias Hai Hậu, alias Năm Nga, est un envoyé spécial du comité central du Lao Động. Le général Trần Văn Trà, alias Tư Chí, alias Tư Nguyên, autre figure militaire célèbre du «Front», est chargé de B2 couvrant toutes les provinces méridionales du delta du Mékong alors que plus au nord le général Nguyễn Đôn, alias Sơn, dirige la 5e Région militaire (B1), celle de Võ Chí Công.

Des hommes comme Lê Đức Thọ alias Sáu (poussé sur la touche comme «conseiller suprême du parti» en décembre 1986), le général Văn Tiến Dũng alias Tuân, le général Chu Huy Mân alias Hai Mạnh, ancien ministre de la Défense et Commissaire politique général de l’Armée populaire vietnamienne avant leur limogeage en décembre 1986, l’actuel |1988] ministre de la Défense Lê Đức Anh alias Sau Nam, les généraux Hoàng Minh Thảo alias Hoàng et Hoàng Văn Thái alias Mười Khang alias Tam Thành ont fait du va-et-vient entre le Nord et le Sud pour coordonner les opérations de «l’offensive du printemps 1968». Ils sont tous nommément désignés par Lê Duẫn dans son ouvrage Thư Vào Nam/Lettres au Sud publié peu avant sa mort, comme les chargés de mission du Parti dans «l’aventure» du Tết Mậu Thân 1968.

A coups de scénarios tous plus élaborés que le précédent et tous aussi inefficaces à arrêter les infiltrations communistes au Sud-Vietnam, les Etats-Unis vont fournir à Hànôi l’occasion rêvée de renverser le rapport de forces sur le terrain. Les troupes américaines au Vietnam ont atteint un plafond insupportable pour une Amérique en crise financière et morale (annonce impopulaire d’une mobilisation supplémentaire de réservistes). Les Américains, malgré des moyens disproportionnés sur les plans humain, matériel, technologique et économique, ont renouvelé l’erreur française du Corps expéditionnaire, combattant pour une cause à laquelle la nation américaine croit de moins en moins. La capture du bateau-espion américain «Pueblo» par les communistes nord-coréens a bouleversé la Maison Blanche. Le siège de Khê Sanh, commencé en janvier 1968, a renouvelé chez Johnson, chez ses conseillers et dans le peuple américain le syndrome de Điện Biên Phủ. L’Amérique, saoule d’une guerre transportée à domicile par la télévision (the living-room war), se sent engluée au Vietnam. En cette année d’élections présidentielles favorable à toutes les surenchères, elle met la pression sur Johnson qui, jusque-là, «a fait la guerre sans réfléchir», partagé entre la carotte (offre de suspension des bombardements et de négociations) et le bâton (escalade dans les bombardements).

Les communistes vietnamiens entendent profiter de cette conjoncture propice. D’autant que le Sud-Vietnam sort d’une période troublée où les élections de septembre 1967 ont amené au pouvoir le tandem disparate Thiệu-Kỳ. La population du Sud, mise à rude épreuve par les grèves sociales téléguidées par Hànôi et par les harcèlements incessants des guérilleros communistes, éprouve le besoin de respirer. La trêve du Tết semble bien venue. Les autorités de Saigon ont autorisé exceptionnellement pour cette occasion l’usage des pétards, annoncé une trêve des combats, donné permission aux troupes de rejoindre leurs familles lors du nouvel an lunaire. Relâchement providentiel de tension et de vigilance dans le camp gouvernemental profitant aux communistes pour amener dans les villes armes, munitions et combattants. Non sans avoir annoncé, au préalable, une trêve unilatérale pour mieux endormir l’adversaire.

Nul ne peut imaginer que les communistes, s’étant toujours proclamé champions et gardiens des traditions nationales pour mieux capter la confiance populaire, vont eux-mêmes violer délibérément la parole donnée et le pacte sacré. Pour motiver davantage leurs troupes, les communistes ont présenté cette «offensive générale» (plus tard, elle deviendra «offensive généralisée» dans les écrits officiels quand le Parti deviendra «propriétaire» de son histoire) comme le dernier coup de rein et le dernier sacrifice pour emporter la décision. Cela excuse l’oubli de la trêve annoncée et l’entorse aux traditions séculaires. Les soldats communistes sont autorisés à faire comme l’ancien roi Quang Trung, c’est-à-dire à commémorer le Tết avec quelques jours d’avance avant d’aller au combat. On est si sûr du triomphe final que les guérilleros ont été pourvus d’uniformes de parade pour le défilé de la victoire et de papier monnaie nouveau en prime (ces billets de banque serviront après la «victoire» de 1975). Les communiqués de prise de pouvoir étaient prêts pour être diffusés à la radio.

Massacres et bain de sang

Le scénario du Tết Mậu Thân 1968 est trop connu pour qu’il soit besoin de s’y attarder. L’attaque surprise simultanée sur Saigon, les grandes villes et les chefs-lieux de province a pris de court les troupes américaines et sud-vietnamiennes. La leçon est ailleurs. Elle est, certes, dans le succès diplomatique des communistes contraignant ultérieurement leurs adversaires à venir s’asseoir à la table des négociations alors même que le coup de force du Têt a échoué. Qui, à l’époque, aurait blâmé les autorités gouvernementales et leurs alliés américains d’aller au bout des représailles sur les Nord-Vietnamiens après une telle forfaiture de la part des communistes, après ce nouveau Pearl Harbour ? Personne certainement, puisque la guerre est sans merci.

Mais il y a comme un hiatus entre la volonté politique et la pratique réelle, une sorte de lassitude généralisée. Il y a eu comme un mal-vivre dans la jeunesse américaine qui refuse de mourir pour le Vietnam. La «guerre des campus» va déboucher sur la désobéissance civique. Le mouvement «anti-guerre» va être repris et amplifié partout dans le monde où «lutter contre l’impérialisme américain au Vietnam» sert de détonateur et de slogan mobilisateur pour toutes les luttes sociales internes qui n’ont, parfois, rien à voir avec la guerre du Vietnam. La jeunesse du monde entier s’est mise à faire la révolution par procuration, par Vietnam interposé. Et Johnson, empêtré dans ses querelles internes avec la famille Kennedy, avec ses conseillers, avec le Congrès et avec la contestation sociale, a fini par jeter l’éponge et céder. C’est la faiblesse des démocraties occidentales où l’opinion publique est largement prise en compte. Les démocraties populaires dans leur prise de décision et dans le passage à l’acte n’ont à tenir ni des échéances électorales ni de leur opinion publique. L’accomplissement d’un projet justifie tous les moyens employés.

Mais la leçon est surtout dans l’esprit et dans le cœur du petit peuple vietnamien qui a prêté aux communistes plus de vertu qu’ils n’en ont. La leçon va être retenue pour après 1975. La population du Sud, choquée par al duplicité communiste et par ce manquement grave à une trêve annoncée, ne s’est ni ralliée ni soulevée massivement, comme l’a souhaité le Bureau politique de Hànôi. Cette passivité des Sud-Vietnamiens va attirer sur eux haine farouche et désir de vengeance du Parti. Première déchirure entre le peuple du Sud et le Parti. Pour prendre le contrôle des villes, les communistes ont dû faire apparaître au grand jour tous leurs agents dormants et toute l’infrastructure souterraine du Parti dans el sud.

Le grand dérapage vient de là. Une fois repérés, tous les cadres clandestins (ayant servi d’éclaireurs, d’indicateurs dans les villes ou d’exécutants dans les comités populaires révolutionnaires, là où les communistes ont pris le pouvoir assez longtemps, comme à Huê pendant 26 jours) vont être, par la suite, impitoyablement poursuivis et châtiés par la réaction et la répression conjuguées des Américains et des Sud-Vietnamiens. Des milliers de cadres et de combattants sudistes furent ainsi décimés dans les années suivantes par le programme «Phoenix». Les pertes humaines ont été colossales dans les rangs communistes. Elles vont faire s’interroger tous les partisans et sympathisants de Hànôi sur cette saignée humaine. Nouvelle déchirure entre Nordistes et Sudistes. Le PCVN n’a-t-il pas promptement passé à la trappe le Front National de Libération (F.N.L) et le Gouvernement Révolutionnaire Provisoire du Sud (GRP) dès 1975 pour étouffer dans l’œuf toute récrimination ultérieure ? Ceux comme Trương Như Tảng, ancien ministre de la Justice du GRP, auteur de révélations sur les relations orageuses entre le PCVN et le FNL dans Mémoires d’un Việt-Cộng, ont été tout de suite condamnés au silence et contraints à l’exil. Hànôi a-t-il cru trop vite à la victoire ou a-t-il sciemment envoyé à la boucherie tous les cadres sudistes ? Cela n’a-t-il pas nui à la prise de contrôle après 1975 du Sud par le Nord quand le Parti va avoir besoin de cadres compétents et dévoué ?

Les difficultés présentes [NdR : 1988] du PCVN dans le Sud ne remontent-elles pas à cette période funeste ? Le général Trân Van Trà n’est pas loin de le penser : «Pendant le Têt 1968, nous n’avions pas correctement évalué le rapport de forces concret entre nous et l’ennemi. Nous n’avions pas non plus réalisé pleinement que l’ennemi avait encore des possibilités considérables quand les nôtres étaient limitées. En conséquence, nous avions des exigences qui dépassaient nos moyens. Ce faisant, nous n’avions pas fondé notre action sur une base scientifique ou une estimation prudente de tous les facteurs mais, partiellement, sur une illusion née d’un désir subjectif … Lors du Tết 1968, si nous avions considéré les choses plus prudemment et mis en avant des exigences en conformité avec le rapport réel des forces, notre victoire en serait confortée, nos cadres, nos troupes et notre population auraient versé moins de sang, et, en conséquence, le développement de la Révolution en serait différent».

D’avoir osé le révéler au grand jour dans un livre retentissant, La fin d’une guerre de 30 ans, va coûter au général Trà place et honneurs. Il va être mis à l’index, lui l’artisan de la campagne victorieuse de 1975 (et non pas Văn Tiến Dũng comme le Parti a essayé un moment de le faire accroire en 1975 avant de le discréditer en 1986). Le Parti supprime témoins encombrants pour accréditer la version officielle et châtie toujours ceux qui osent révéler ses erreurs.

Cruel aveu préludant à une retraite stratégique entre 1968 et 1973. Mais c’est au sein du Parti que les fractures vont réapparaître. Les perspectives de victoire immédiate sur le Sud semblent s’éloigner. Le modèle chinois, recommandant l’offensive généralisée combinée avec le soulèvement généralisé de la population, s’est discrédité sur le terrain. On comprend que le PCVN va de plus en plus incliner vers l’URSS et sa supériorité dans les domaines du matériel et de la technologie. L’offensive classique de 1975 sur Saigon et le Sud illustre bien l’abandon du dogme de la «guerre populaire révolutionnaire» à partir du soulèvement des masses et le retour à l’orthodoxie soviétique de la supériorité du matériel sur l’homme. Pour sauver la face, le Parti continue à proclamer officiellement que «l’offensive généralisée et le soulèvement généralisé du printemps 1968 ont porté leurs fruits». N’empêche.

La seconde phase de «l’offensive généralisée» de printemps en mai 1968 pour venir en position avantageuse à la table des négociations de Paris (ouvertes le 13 mai 1968) n’apporte pas non plus les résultats escomptés : les forces américaines et sud-vietnamiennes, cette fois-ci sur le qui-vive, ont bien mieux résisté et même infligé des pertes sévères aux communistes. Comme le reconnaît la directive du 10 juin 1968 au Comité du Parti dans le Sud/COSVN : «En prodiguant commandement et instructions aux différents échelons, nous avions omis de leur donner une compréhension approfondie et correcte de la politique, de la ligne et de la détermination stratégique du Parti pour qu’ils mènent à bien correctement cette phase d’offensive générale et de soulèvement général. La mise en œuvre de nos politiques n’a pas été menée de façon tranchante et correcte. Nous avions manqué de sens concret ; nos plans étaient rudimentaires sans aucune coordination ; contrôle et initiatiive étaient très retardés». Amer mea culpa.

Déchirure

Le temps du repli sur soi pour reconstituer ses forces et pour négocier est venu. Dans le camp du Sud-Vietnam, l’Amérique, blessée dans son sentiment d’invulnérabilité et ne sachant comment se dégager du Vietnam, va lâcher son allié. Les parties au conflit vont accepter la négociation comme une pause nécessaire. Comme le dit le général communiste Trần Độ: «en toute honnêteté, nous n’avons pas atteint notre principal objectif qui était de susciter des soulèvements dans tout le Sud … Quant à avoir un impact aux Etats-Unis, telle n’était pas notre intention – mais ce fut un résultat heureux».

Curieux retour des choses, où l’Amérique, ne sachant rien refuser ni à sa jeunesse, gâtée par la société d’abondance et de consommation, ni à ses politiciens en quête d’électorat, s’est infligée elle-même sa propre défaite. Malgré la parole donnée. Malgré les protestations vertueuses. Leçon à retenir pour l’avenir.

Mais pour le peuple vietnamien, les leçons du Tết Mậu Thân 1968 doivent être vues ailleurs. Pendant la période où les communistes ont pris d’assaut Saigon, les grandes villes et surtout Huê, le «pouvoir révolutionnaire» a montré son véritable visage. Elimination physique massive des opposants, exécution sommaire de civils, déportation des populations urbaines se sont produites à grande échelle et au grand jour. Les tombes collectives où sont enterrées vivantes les victimes, les charniers humains découverts à Huê mais aussi aux alentours des agglomérations passées sous contrôle communiste témoignent que le «bain de sang» est une politique bien réelle destinée à gagner du temps et à rallier attentistes et indécis. Les massacres de civils sont tout autant représailles immédiates, avertissement pour l’avenir que mesure préventive pour éviter le contrecoup de la colère des populations.

A Huế, on a atteint le comble de l’horreur. Les responsables provinciaux du Parti, notamment Võ Chí Công, obéissant à l’échelon le plus élevé du Parti, après avoir émergé sur el devant de la scène pendant tout un mois, ont eu peur de la vengeance populaire et ont pris les devants en faisant place nette, en tuant qui risquaient de les dénoncer. Bien avant les Khmers rouges, les communistes vietnamiens ont montré – dans un laps de temps plus court – et démontré par l’absurde que les frustrations engendrées par la lutte clandestine débouchent inévitablement sur la revanche sociale sanglante. Ceci va déclencher en 1975 la logique des réfugiés fuyant le communisme pour ne pas revivre ce qu’ils ont connu en 1968.

Autre leçon du Tết Mậu Thân 1968 : le Parti, si largement impliqué dans le massacre des innocents et dans la répression sociale en 1968, ne s’est pas cru autorisé à «donner des leçons» aux Khmers rouges entre 1975 et 1979, quand ceux-ci se sont livrés au génocide du peuple cambodgien. Ceci explique pour beaucoup la modération et la passivité du PCVN face aux Khmers rouges tant que le Parti vietnamien ne s’est pas senti menacé.

Au lendemain du Têt 1968, le Parti tire les leçons de son échec militaire. Il va transporter à la table des négociations de Paris sa stratégie d’usure pour réduire le Sud. Le contexte international de lassitude généralisée et de détente inquiète va l’y aider puissamment jusqu’en 1975. La victoire finale autorise le Parti à justifier rétrospectivement «l’offensive généralisée» de 1968 en l’inscrivant comme telle dans les canons dogmatiques du PCVN et en les proclamant infaillibles. La réalité fut toute autre. Là où le Parti clame victoire, le général Giáp a parlé d’une «victoire à la Pyrrhus», d’une «victoire éclatée» (et non éclatante !), d’un «succès … à plate couture» (đại thắng …tơi bời = shattering victory»).

Le passé sanglant des dirigeants vietnamiens continue à leur coller à la peau. Le peuple vietnamien n’a jamais cru que les bourreaux d’hier puissent devenir aujourd’hui, d’un seul coup de baguette magique, «rénovateurs» et hommes d’Etat respectables. Ils cherchent, en occultant ce passé et en manipulant l’Histoire, à apparaître comme rénovateurs maintenant pour ne pas remuer de douloureux souvenirs. Le Tết Mậu Thân 1968 est de ceux-là. Le peuple vietnamien a encore une mémoire trop vive des exactions commises par les dirigeants actuels du Parti pour oublier et pardonner. On comprend que le PCVN ne tienne pas à commémorer pareil anniversaire. Toutes les revues théoriques du Parti Nghiên Cứu Lịch Sử/Etudes historiques, Luật Học/Etudes juridiques, Tạp Chí Cộng Sản/Revue communiste continuent de traiter avec la plus grande prudence des «événements de 1968». Elles évitent, pour ne pas contrarier le processus de légitimation en cours, de les mentionner.

«L’Histoire est bien l’argile de l’idéologie» (Georges Lavau).

Vietnam Commentary (Quarterly) n°1 (Inaugural Issue), IRC/Singapore (March 1988: 13-16)

(*) Bùi Xuân Quang, professeur de Relations internationales et spécialiste des questions stratégiques, est auteur de La Troisième Guerre d’Indochine, 1975-1999. Sécurité et Géopolitique en Asie du Sud-Est, L’Harmattan 2000
(**) Cosmopolitiques (trimestriel) n°6/Forum International de Politique (mars 1988 :36-49) Légitimité, histoire et légitimation : Vietnam : Têt 1968, la déchirure NDR : Il y a 20 ans, le Parti communiste vietnamien lançait l’offensive dite du «T?t». Ce fut un échec militaire qui se solda par d’énormes pertes humaines. Ce fut aussi pour le Vietnam une véritable déchirure dont les effets n’ont cessé depuis de se manifester