Splendeurs
du soir
Pha Lê

"Je sais que je ne pourrai jamais vivre avec un autre
Les moments insensés que j’ai vécus dans tes bras…"
                                         Pour M.

Il était ivre quand il m’a appelé. A distance, j’ai quand même pu entendre son souffle, j’ai fermé les yeux pour mieux imaginer son parfum et sa peau. Il y avait des moments de vérité, des choses qu’il ne m’aurait jamais dites à l’état sobre. Je ne veux pas savoir quelles autres raisons qui l’ont poussé à m’appeler, ses déclarations m’ont remplie de joie. Je me suis sentie belle, désirable face à ses demandes, son insistance, son discours déroutant. L’érotisme était au sommet et j’ai adoré sa voix traînante, implorante. Il aurait pu être là, et Dieu sait ce qui aurait pu  se passer. Je n’avais qu’à dire “oui”, céder aux demandes d’un homme qui me désirait plus que tout au monde.

Le lendemain, il se tenait devant moi, à mon travail. Il était là à me regarder avec les yeux mêlant tendresse et amusement. Il m’a pris la main, s’est excusé des écarts au téléphone  et il a renouvelé sa demande. Il a dit que j’étais différente, j’ai beaucoup maigri depuis. Il m’a touché les cheveux, le dos, en murmurant : “Viens avec moi et oublie ta vie”.

Depuis l’Automne, je brûle d’envie pour cet homme et je vois dans ses yeux le même désir inassouvi. Quelque chose me porte vers l’avant, vers lui; et une voix me retient avec la même force. Mon coeur chantonne son nom déjà du matin au soir, il est devenu aussi vital que mon souffle. Je parle tout bas à mes doutes, je n’arrête pas d’apaiser mes craintes. J’aimerais seulement pouvoir vivre cet amour jusqu’à la fin de mes espoirs. J’ai la conviction et en même temps je ressens de l’effroi que cette histoire nous mènerait très loin. Au-delà de toutes les choses que nous avons vécues chacun de notre côté, au-delà de toute réalité imaginable. Il y a de l’ineffable dans cette attente, les  mots sont illusoires. Et je crois toujours à cette étincelle magique qui nous est arrivés, l’année suivante.

Le baiser du 29 Juin est arrivé comme un éclair. Son parfum, ses lèvres, l’air comprimé de l’espace étroit à travers la vitre, la peur d’être vu... tout était si rapide, si inattendu. Le contact physique a ouvert les portes aux désirs du sexe, dans une ultime quête du Bonheur. J’avais toujours cette peur, ce sentiment confus d’être tombée dans un monde inconnu. Mais cet homme, même par son silence, a su conquérir, réveiller, aimer la femme endormie en moi. Il me donne l’impression d’être l’unique femme sur terre quand il s’arrête au milieu de l’acte d’amour pour me regarder puis m’embrasser lentement. Je me sens sublimée.

Notre relation est ainsi faite d’unions et de désunions. L’attente se termine quand il apparaît au seuil de la porte et me prend dans ses bras. Après son départ, une autre attente commence.  Les nuits sont toujours au-delà de toute espérance. Volcaniques. Il fait l’amour comme on joue d’un instrument avec une maîtrise parfaite et une inspiration suprême. J’adore quand il me parle en français, quand il m’embrasse avec des baisers à la fois doux et violents, quand il couvre mon corps de son corps. Et je réponds de tout mon être à ses désirs.  Nous ne faisons alors qu’un et je rejoins les divinités, celles qu’on ne peut atteindre qu’à la mort. Communion érotique dans toute la splendeur des sens. J’ai mordu dans sa chair d’homme, plaisir inqualifiable. Cette fièvre silencieuse face au fruit interdit depuis des jours monte au gré du plaisir. Avec lui, j’ai pu mesurer le désir, sans réfléchir aux conséquences. En public, je tiens le rôle d’une simple amie. Dans une  chambre, nous sommes des amants sans remords. Des gestes convenables devant les autres deviennent alors des caresses frémissantes sur chaque centimètre de nos corps. A bout de souffle, mon cœur s’égare dans un monde absent d’humanité.

D’un commun accord, on ne parle jamais d’avenir. Le présent, aussi sublime soit-il, sera oublié un jour comme toute chose sur cette terre. Quelque part, au milieu d’une foule indifférente, les instants que nous partageons aujourd’hui reviendront comme dans un rêve lointain. Si, par miracle, on peut encore se souvenir de la chaleur d’une main, l’émotion du début  a disparu, laissant place à une vague mélancolie sans importance.

Il m’a dit, une fois, ce que son nom signifiait dans sa langue maternelle. Il m’a raconté les différents aspects de sa culture et le temps du bonheur dans son pays natal. J’ai découvert un homme brisé, marqué à jamais par des blessures du passé. Cette part de douleur en lui est restée avec moi comme une ombre insaisissable.

Depuis notre dernière rencontre, je me suis mise à l’écriture. Soir après soir, mot après mot, j’ai réalisé qu’il est toujours en moi. Plusieurs fois, je me donne du plaisir quand il me manque. Je ne suis pas venue vers lui pour « oublier ma vie » comme il le prétendait. J’ai choisi d’être avec lui pour embellir mon existence. Ecrire sur lui me donne l’impression d’être si près d’un état de plénitude. Nous avons eu des moments d’ Absolu dans une vie bien ordinaire. Alors tout le reste est insignifiant.