Le mythe de Truong Chi
L'histoire d'un conte

Dans la tradition orale, l'histoire se raconte en couplets de vers à six-et-huit syllabes ou, dans notre langage souvent accepté comme quasi-monosyllabe, à six-et-huit mots. Le premier couplet dit que jadis, vivait un pêcheur, Trương Chi, dont la physionomie était d'une laideur repoussante mais dont la voix possédait un charme exceptionnellement attrayant. Le second couplet décrit lautre personnage, Mỵ Nương qui occupait le pavillon de l'Ouest du palais ; fille de grand mandarin, elle y vivait en recluse. Le troisième couplet rebondit vers Trương Chi qui vivait aux rives du grand fleuve; il y ramait de long en large, nuits et jours. Le quatrième couplet annonça l'intrigue: le soir, il exprima son bonheur paisible par un chant pastoral; le vent emporte sa voix au pavillon de l'Ouest. Le drame se déroula: la jeune fille fut ensorcelée par la voix du pêcheur. La voix se tut-elle, voilà que la jeune fille tomba malade. Le mandarin fit quérir le pêcheur qui se présenta au palais. À sa vue, et repoussée par sa laideur roturière, la jeune fille se trouva guérie de lenvỏtement du chant. L'histoire continuait avec le pêcheur qui fut soudainement ébloui car telle beauté aristocratique nest jamais apparue à ses yeux jusque là; il en fut éperdument amoureux. Il dépérit vite dans son amour pour cette beauté au-delà de sa portée. Il mourut de désespoir. Son cur se cristallisa en une pierre précieuse quune main dartiste fit tourner en une tasse. Un soir, quand la jeune fille y versa du thé, limage du pauvre pêcheur se refléta au fond. Touchée, la jeune fille versa une larme pour un amour sans retour. Par enchantement, la tasse se dissout.

Le Quốc Ngữ qui était au début le jeune et nouveau courant littéraire, sest développé en recordant les oeuvres orales. L'histoire recordée devint

1- Ngày xưa có anh Trương Chi
Người thì rất xấu, hát thì rất hay.

2- Mỵ Nương ở chốn lầu Tây
Con quan Ngự Sử ngày rầy cấm cung. 

...

À ce stage, lhistoire reste un exemple du corpus littéraire oral. Au début du vingtième siècle, des auteurs vietnamiens ont présenté au public francophone les littératures du pays. La tradition des contes et légendes sélargit, les uvres venaient des quatre coins de lempire pour joindre les folklores nordiques, les contes dAndersen, ceux des frères Grimm et de Perrault.

Nguyễn Quốc Bảo a pris la date de 1913 comme un tournant de la littérature dexpression française au Việt Nam parce qu'en cette année, apparurent deux uvres de création, dont l'une était Contes et Légendes de Lê Văn Phát. Une décennie plus tard, cet auteur produisit Légende du ver à soie.

La situation changea entre les deux Guerres. Dans les années trente, au Việt Nam comme dans les autres colonies d'Afrique, les jeunes gradués des Grandes Écoles, tout comme les gradués des colonies, vont marquer la culture locale avec leurs empreintes de France. Les contes vont être analysés sous une direction nouvelle dans l'esprit de la renaissance littéraire du temps.

La renaissance de la mythologie au XXè siècle

Les mythes gréco-latins ont connu une résurrection au XXè siècle après avoir subi un rejet quasi-total par le romantisme. Une vitalité remarquable apparut dans les variétés littéraires, dans la prose, dans la poésie et surtout au théâtre, sous la signature des grands de l’époque comme Giraudoux, Anouilh, Camus, Gide, Paul Valéry etc. L’influence de ces hommes débordait les frontières de la France et gagnait les colonies, par l’éducation locale tout comme par l’apport des gradués de la métropole à leur retour au pays.

La mode néo-antique et "la tendance antiquisante" de l’époque porta plusieurs significations : le goût des mythes définit une fonction esthétique; il marque une admiration et affirme une appartenance à une culture classique; il signale aussi une nouvelle approche à ces histoires d’Antiquité. Cette approche conduit à des interprétations nouvelles enseignées ou suggérées par la psychanalyse. Elle se fait avec un esprit d’université positiviste se reposant sur la connaissance des faits et le raisonnement scientifique.

Freud définit le complexe d’Œdipe; Jung explora l’inceste, le parricide dans l’inconscient collectif ; André Gide discuta les mythes du Narcisse, du mal enchaîné Prométhée. L’histoire d’Antigone fut abordée par plusieurs auteurs. Les mythes furent "modernisés" : Prométhée fréquenta les terrasses des cafés, Eurydice souffre d’un accident d’autocar, Orphée est mort d’un coup de revolver. Ou ils sont "modifiés" : Le Sphinx souffle le mot de l’énigme à Œdipe. Ou encore ils sont "élaborés" : Hector essaie de renvoyer Hélène aux Grecs et collabora avec Ulysse, dans l’espoir que "la Guerre de Troie n’aura pas lieu."

La littérature d’expression française aux colonies rattrapa ainsi le courant littéraire de France avec cette nouvelle mode d’interprétation des histoires anciennes.

Le mythe

Un de ces "retournés de France", Pham duy Khiêm, a présenté une nouvelle interprétation du mythe. Ce faisant, il a impressionné son camarade Nguyễn Mạnh qui, a son tour, a repris l’histoire et la présenta dans une forme inédite. Il dédia son histoire à Pham duy Khiêm.

À Pham duy Khiêm qui a raconté cette histoire et en a approfondi le mystère.

Le regard eut des interprétations nouvelles. Les yeux étaient dans le passé, les fenêtres de l’âme; à travers eux, l’observateur pouvait reconnaître l’âme de l’interlocuteur. Dans cette histoire, le regard projeta un jugement sur le pêcheur tandis qu’un regard similaire de la part du pauvre homme lui fut mortel. La jeune fille avait une ambivalence des sens : l’ouïe et la vue ; et les deux pouvaient établir une certaine balance. Dans l’histoire, la vue l’emporta sur l’ouïe. Le pêcheur n’avait qu’une appré-ciation uni-sensorielle: la beauté aristocra-tique l’envahit dans son entier. Dans l’histoire, la fille fut l’élément perturbateur et non la voix du pêcheur. Il est certes qu’au début, elle tomba malade quand le chant disparut. Cependant, elle avait contrôle sur sa condition. Elle avait à sa disposition, trois lignes de défense: d’abord, elle tourna à la science médicale (qui avait ses limites); puis elle fit appel au pouvoir surnaturel et aux sciences occultes (qui tardèrent à répondre)  alors elle réclama le pouvoir public qui répondit complaisamment et effectivement à la classe dirigeante: le pêcheur fut amené et livré à l’examen de la jeune aristocratique sentimentale.

Nous présentons deux versions de l’histoire, l’une par Lê thành Khôi, intitulée Pierre d’Amour, l’autre par Nguyễn Mạnh Tường, Un pêcheur.

La Pierre d’Amour

Relevons quelques points d’intérêt. Lê thành Khôi laissa en dehors du texte les noms propres qui attachent l’histoire à des personnes précises en des temps précis. Il n’y a avait plus que des archétypes de personnages de contes : le pêcheur, la jeune fille, le mandarin tout comme on trouve la fée et la jeune fille, Merlin l’enchanteur et le paysan, personnages sans temps, sans espace et sans visages concrets. Car l’histoire orale transcrite aujourd’hui n’est pas unique à une personne, ne représente pas un cas particulier. Elle contient une leçon que la mémoire collective des générations se transmet au cours du temps. Le sentiment qui était vrai jadis, l’est et le sera dans l’histoire de l’humanité : comme Phạm văn Ký a écrit : il était une fois, il sera un jour. Le temps devient immatériel, le contemporain conteur a rejoint le paysan-chanteur d’antan.

La jeune fille dans le conte reconnut le fait que sa vie et celle du pêcheur s’étaient passées côte à côte et que sa jeunesse inexpérimentée l’avait empêchée d’appré-cier la brève rencontre; ce qu’on pourrait d’appeler destin de séparation venait en fait de son immaturité. La larme versée témoigne les leçons déjà apprises de l’expérience de la vie. Le rite de passage devrait déjà survenir entre le temps quand le regard tomba sur le pêcheur autrefois et celui, sur son image dans la tasse aujourd’hui.

La cristallisation souligne le souhait éternel de perpétuation. La personne rêve d’une jeunesse sans fin, cherche à éviter la dégénérescence, sinon physique, au moins spirituelle. Cette cristallisation se compare à la renaissance sur les cendres du Phénix, le retour à la vie après un séjour dans les ténèbres. Elle représente la version vietnamienne de l’expérience d’Eurydice et de la tentative d’Orphée. C’est dans ce sens que l’auteur a donné au conte ce titre Pierre d’Amour.

Cette aventure, ce trajet de renaissance, Lê thành Khôi signala qu’elle demeurait propre à son peuple. Comme plusieurs d’autres auteurs dans le temps, il indiqua que c’était un conte vietnamien : il y inclut des indications sur la propriété nationale : Khoan ho, Tinh oi .

Un pêcheur

Cette tentative de survivre attrayait Nguyễn Mạnh Tường moins que le rôle du pêcheur, ou plus exactement, le rôle qu’il devait jouer. Fervent adepte de la culture gréco-latine, Tườ a rapporté son Apprentissage de la Méditerranée puis passé les quarante d’année d’excommunié à retracer les civilisations grecques et romaines. Il a apprécié en particulier le théâtre ancien et les tragédies dans lesquelles, le héros devait aller vers sa destinée et prendre les décisions difficiles si non impossibles selon son devoir. Le héros n’était qu’un polichinelle tiraillé par de ficelles du destin. Il ne pouvait s’écarter du chemin qui lui était assigné, par son rang ou par son sort. Antigone ne pouvait se soustraire au devoir d’enterrer son frère tué, au risque de sa propre vie. Le roi qui voulait sauver sa future bru, n’a pu, en tant que maître de Thèbes, tolérer qu’Antigone enfreindre son ordre d’exposer les débris du corps du prince qui s’était battu contre la Cité. Son fils, déjà promis à Antigone, ne put se révolter contre l’ordre du roi ni renoncer à la volonté de sa fiancée. Il trouva la mort dans la tombe où Antigone serait emmurée vivante. La reine se donna la mort parce qu’elle ne pouvait survivre la mort de son fils. Le roi, resté seul, sortit du palais, courbé sous le poids de la responsabilité et la solitude royales ; il continua à remplir ses devoirs et à subir le sort cruel des rois de Thèbes, descendants d’ Œdipe, le parricide.

Relevons quelques techniques que Tườ a employées ici. D’abord, pour rendre le temps immatériel, Tườ changea le cadre de l’histoire en spectacle pour que l’action se déroule devant nos propres yeux. L’effet fut direct et plus saisissant.

Puis, au lieu du chœur dans le théâtre ancien qui explique l’action au public, Tườ s’adressa, non au public, mais aux deux personnages. Ce n’était plus le commentateur impassible qui annonçait désastre. L’auteur devint un avocat passionné qui encouragea la fille à rentrer et ne pas écouter le chant venant du fleuve. Sans succès. Il tourna alors vers le pêcheur lui conseillant de le ne pas prendre le chemin du palais. Aussi sans résultat. Il conjura la fille de ne pas nourrir de rêve irréalisable de jeunesse. Il retint le pêcheur et lui indiqua la route familière de sa chaumière. Le public suivit les péripéties et les tentatives de l’auteur de modifier la course de l’histoire. En vain. Les personnages n’avaient pu changer leurs actions, déterminées en avance par le sort. L’auteur aussi faillit misérablement dans ses efforts.

Enfin, au comble de l’affaire, ce n’était pas un théâtre régulier: c’était un théâtre de marionnettes; l’impression de polichinelle mentionnée en haut fut amplifiée par l’existence double des ficelles réelles et symboliques.

La Pierre D’Amour
(Extraits)

Lê thành Khôi

Jadis vivait dans une haute tour, au bord d’une rivière, la fille unique d’un mandarin. Elle aimait à venir à sa fenêtre ajourée de cynanques et, en touchant son luth, contempler la courbe de l’onde qui se confondait au loin avec la teinte des montagnes.

Un soir, un chant monte de la rivière. C’était un pêcheur qui, debout à l’avant de sa barque, ramenait dans son filet, les rayons du couchant :

Danse ma barque amie…Khoan hô !

Ma barque coule…Tinh oi !

Depuis lors, la jeune fille prit l’habitude de venir chaque soir à sa fenêtre attendre le sampan. Au rythme monotone des coups de rames, la voix de l’homme était un charme qui exigeait la possession de toute son âme et de sa chair, et dont elle ne pouvait se dépendre. Pures comme une pierre sonore tintant au fond d’un lac obscur, les notes glissaient en s’élevant…Puis soudain la voix tombait et la jeune fille tressaillait. On percevait un vol de feuille dans le silence.

……

Un soir, la barque ne parut pas. Assise à la fenêtre, elle l’attendait. Elle se levait, s’asseyait et se levait de nouveau…Chaque jour la retrouvait à la même place plus pâle et amaigrie. Elle tomba malade. Les plus grands médecins furent appelés : ils ne découvrirent rien. Les prêtres dirent leurs prières: sans résultat. Le père se déses-pérait…

Le haut mandarin eut un sourire un peu triste, et ordonna à ses gardes de descendre chercher le chanteur. Sous les tentures de perles, la jeune fille, le cœur battant, respirait avec peine.

Il entra. Ce fut comme un éclair en elle, quelque chose se déchira : l’homme était un rustre d’une laideur repoussante.

Ainsi la jeune se trouva guérie : la voix lui était devenue indifférente.

Le mandarin, d’un geste, congédia le pêcheur.

…..

Mais, de ce jour également, la voix se tut. L’homme avait reçu de cette vision le choc de la beauté : atteint d’un mal sans espoir, il ne tarda pas à mourir, et son secret s’éteignit avec lui.

Bien des années plus tard, sa famille trouva dans le cercueil, une pierre diaphane ; des mains d’un tourneur, sortit une tasse harmonieuse où la lumière semblait errer dans les nuances du gemme sous le pur sommeil d’une aurore promise.

Un soir, la fille du mandarin versa du thé dans la tasse. Sous la vapeur qui monte, apparaît l’image indécise d’un pêcheur dans sa barque…Et voici qu’un chant lointain s’élève…Le passé ressurgit. Elle se rappelle les rives de la jeunesse, trop riche de rêves et dédaigneuse de l’humble amour. Tous deux étaient passés l’un près de l’autre, un instant dans l’espace et le temps sans limites. La dette commune subsistait, mais peut-être, au-delà de cette existence transitoire, y aurait-il une autre rencontre ? La cristallisation d’un destin inaccompli attendait sa délivrance…

Une larme tomba de ses yeux sur la tasse : la pierre tremble et se dissout en eau.

Un pêcheur

(Extraits)

Nguyễn Mạnh Tường

(Paroles pour servir d’accompa- gnement à un spectacle de pantomime)

A Pham duy Khiem qui a raconté cette histoire et en a approfondi le mystère.

Pêcheur, pêcheur, voici le soir qui vient. Il est temps que tu retournes à ta chaumière où tu retrouveras, éclairé par les lumières mourantes du jour, ton bonheur simple comme ta vie et comme toi-même. Ta femme et tes enfants t’attendent. L’existence la plus humble est ainsi illuminée par les joies du travail et de l’amour. Ta journée commencée dans le travail avec les rayons du soleil levant, s’achève dans l’amour avec les feuxdu soleil couchant. Ta journée est toute lumière. Mais pourquoi t’arrêtes-tu ? Veux-tu respirer un moment, le calme du soir, cette sérénité qui enveloppe le ciel et la terre ? …Un chant s’élève dans le plus profond de toi-même. Tes pères te l’ont appris comme tu l’apprendras à ton tour à tes fils. Ainsi l’âme d’un peuple chemine de siècle en siècle dans les vers que se transmettent les générations :

Vogue, vogue petite barque ! Souffle, souffle, brise légère ; Aujourd’hui c’est la marée printanière, demain ce sera le flux automnal.

Profondeur des fleuves, hauteur des vagues. Ah quels périls, petite sœur !

Laissons la mer se calmer, le vent gonfler nos voiles, et nous lèverons l’ancre !

Chante, chante donc, pêcheur, ces vers que tu as retrouvés dans ton cœur et dans ta mémoire ! Chante, pêcheur, chante donc !

***

Jeune fille, le soir vient. Pourquoi vous attarder dans ce pavillon où vous abritez

votre beauté contre les ardeurs du jour ? Il est temps que vous regagniez vos appartements où vous coulez cette vie obscure que traversent seulement les rayons de la vertu et qui est celle des femmes de notre pays…En réalité ce qui vous arrête dans cette solitude, c’est cette voix que vous livre le vent et qui creuse en vous un trouble…Tous les soirs, à la même heure,…cette voix…Est-ce celle d’un prince qui promène ses ennuis ou d’un poète qui caresse ses rêves ? Une voix d’un tel charme ne peut émaner que d’un être dont la beauté prouve l’aristocratie. Ah ! quelle félicité d’envelopper une destinée dans les songes dont l’amour, la poésie et la musique entretiennent les magnificences !

Allons, jeune fille, rentrez dans vos appartements. Il est dangereux de rêver seule, le soir, dans l’ombre. Vous demandez à la vie plus qu’elle ne peut vous donner. Les vœux que forme un cœur de dix-huit ans traduisent l’intransigeance de la jeunesse…Que cette voix dont vous subissez la magie reste liée aux souvenirs des fantômes de vos nuits, n’exigez point qu’elle devienne une réalité de vos jours !..Allons, jeune fille, il est temps que vous reveniez à la vie…N’appareillez point pour des cieux trop bleus. Ah, puisse la terre vous reconquérir dans son humilité !

***

Mais que signifie ce silence, pêcheur ? Voici que de nombreux jours se sont écoulés sans que ta voix s’élève avec la brume du soir ! L’infortune s’est-elle appesantie sur ta tête ? Le mal creuse-t-il le visage des êtres que tu chéris ? Le lac ne te prodigue-t-il plus ses richesses ? Ou bien es-tu lassé des misères de ton existence ?

Allons, ne te laisse pas gagner par le désespoir. Demain le soleil brillera, la journée sera belle et la pêche sera bonne. Chante donc, pêcheur, pour fléchir les rigueurs du sort.

***

Qu’avez-vous donc, jeune fille, depuis que cette voix ne retentit plus ?…Le ciel est-il donc vide puisque vous n’y retrouvez plus vos rêves ? Vous soupirez après l’homme dont la voix vous trouble. Vous le parez de toutes les beautés et de toutes les vertus…Un désir vous entraîne et vous n’écoutez plus les conseils de votre raison, ni les ordres de votre conscience. Vous réclamez votre pêcheur, vous exigez qu’on le cherche et qu’on vous l’amène. Il vient vers vous. Déjà sa voix s’élève de nouveau, la vie renaît en vous…le monde retrouve grâce devant vos yeux, parce que l’amour chante dans votre cœur !

***

Pêcheur, ne te hâte point sur cette route qui te conduit vers la beauté. Beauté, don merveilleux et terrible que les Dieux nous ont accordé pour nos joies et nos malheurs ! Elle vole sur ses ailes du vent et s’arrête sur certains êtres privilégiés que juste le temps que dure la vie d’une rose…Ebranlant les royaumes et les empires, elle cueille sur son passage, les adorations mais elle laisse dans son sillage, la ruine et le désespoir. Ah, pêcheur, si tu savais ! Tes regards habitués aux somptuosités innocentes de la nature, à la simplicité rustique de ton épouse et de tes enfants, à la modestie de la pauvreté, vont recevoir l’éblouissement de la beauté. N’avance plus !…Mais hélas, un instinct puissant te pousse, tu ne peux échapper à ton destin et te voici devant la beauté !

***

Mais jeune fille, pourquoi fermez-vous les yeux, pourquoi portez-vous la main sur votre cœur, pourquoi détournez-vous votre attention de cet homme que vous avez arraché à sa paix ? Hé oui, ce n’est qu’un pauvre pêcheur qui vous contemple. Il n’a reçu du ciel que le triste présent de la laideur…Le travail et la misère ont marqué son visage. Mais ce visage, le voici transfiguré par l’amour ! le voici radieux d’extase !…Il ne sollicite de votre charité qu’un regard ! Un regard seulement ! Vous en accordez tant dans votre existence aux objets les plus insignifiants ! Mail il suffit qu’on vous en demande un pour que vous le refusiez ! Ainsi sont les femmes !

***

Allons, pêcheur, ne vois-tu pas qu’on t’a renvoyé du geste ? Il ne reste plus qu’à revenir à ta chaumière…Tu t’enfermes dans un silence farouche…La vie se retirera lentement de ton corps…que la mort emportera dans ses sombres demeures. Mais les larmes que tu auras retenues, reflueront vers ton cœur, et le tremperont, le durciront, le transformeront en le plus beau cristal, en le plus pur jade que le monde ait jamais admiré !

***

Jeune fille, les années passent et vos goûts changent…Un marchand vous a vendu une tasse taillée dans on ne sait quelle roche et dont les parois transparentes laissent apparaître l’image d’un pêcheur ramant sur sa barque…Et le passé brusquement surgit devant votre mémoire. Vous vous rappelez l’histoire de ce pauvre être à qui vous refusâtes l’aumône d’un regard. Vous apprîtes qu’il mourut de votre cruauté. Une immense pitié monte en vous, une tendresse, et de vos yeux coule une larme. Elle descend le long de votre joue et tombe sur la tasse que tiennent vos doigts. Et le miracle s’accomplit. Le cristal que l’amour a formé, la pitié le dissout. Le mal que les yeux ont causé, les yeux le réparent. Une larme a apporté à une âme emprisonnée dans ses douleurs, sa délivrance. Maintenant, jeune fille, ne vous lamentez pas davantage… Nous sommes tous, les jouets du destin. Que serait d’ailleurs la vie sans les lumières de la beauté, les extases de l’amour et la paix de la mort ?

Résumé
Des auteurs recordaient les pièces de la tradition orale, chant populaires et contes, en Quốc Ngữ . Les auteurs écrivant en français allaient plus loin. Suivant la mode néo-classique en vogue au début du 20e siècle et appliquant les méthodes psychanalytiques, ils étudièrent les mystères des contes. Ainsi au début, le conte de Trương Chii et Mỵ Nương fut recordé, suivant les traditions, comme "l'histoire dun amour impossible". Bientôt, un auteur souligna le mystère du regard » qui fut la cause, puis plus tard, la délivrance dune âme malheureuse. Un autre mit en valeur le phénomène de cristallisation comparable à la "résurrection incarnée...par le phénix" évitant ainsi « le triste spectacle de la décomposition du corps ; il nomma le conte La Pierre d'Amour. Un autre encore, considéra les pas du pêcheur sur le chemin vers le palais comme les marches irrésistibles du destin, thème très apprécié dans le théâtre grec; il donna pour titre : Un pêcheur. Extraits de ces deux dernières pièces sont présenté comme exemples.

Summary
Pieces of oral traditions were recorded in Quốc Ngữ , new script of Vietnamese. Francophone authors went further by applying psychoanalytic methods in order to explain the mysteries and the myths. The story of Trương Chii and Mỵ Nương was recorded by tradition as an impossible love. Soon, an author underlined the mystery of the regard, which was the primary cause, then later, the salvation of an unhappy mind. Another stressed on the crystallization of the unfortunate heart as symbol of resurrection –in opposition to plain corporeal decomposition; he entitled the story The Love Crystal. Another again studied the fisherman’s steps toward the palace as an irresistible march toward destiny; the man was only a marionette following his lot; he gave to the story the title of A Fisherman.