Les enjeux pour les ONG Bảo Dziên

Cependant les enjeux qui se présentent aux ONG dans leur intervention dans les pays à régime totalitaire sont nombreux. Nous allons en présenter les plus importants.

3.1. La conscientisation de la population locale

Dans les régimes autoritaires, comme la pauvreté ainsi que l’exclusion sociale et les inégalités sociales fondamentales persistent et que les droits civils et politiques sont bafoués, les ONG étrangères doivent intervenir dans une triple perspective des droits de l’homme, du développement et du processus démocratique. Pour ce qui est des droits de l’homme, le véritable défi lancé aux ONG étrangères, dans ces sociétés encore opprimées, est de conscientiser la population locale aux droits civils et politiques qui lui reviennent. Cette démarche est difficile d’un côté, parce que dans ces pays, longtemps privés de leurs droits, nombre de personnes n’en ont plus aucune idée et prennent même pour des privilèges les droits qui leur ont été enlevés et que de temps en temps on daigne les leur rendre.

De l’autre côté, comme le but d’un régime totalitaire est de rendre docile et soumis le peuple pour faciliter sa domina-tion, la population n’est "conscientisée" qu’à travers le gouvernement, qui seul décide ce dont la population peut être informée, et celui-ci utilise aussi la violence pour opprimer toutes les voix qui sont défavorables au régime. Sous un régime totalitaire, la société civile ne peut se développer et l’oppression est telle qu’aucun groupe ne peut s’ériger en mouvement social non plus pour faire des revendications en sa faveur. Dans une telle situation, la conscientisation de la population par les ONG serait très ardue.

3.2. La prise en compte des particularités locales

Dans une perspective d’empowerment, l’intervention des ONG étrangères doit viser à libérer le potentiel des populations locales afin que celles-ci améliorent leurs condi-tions de vie par leurs propres actions. Par ailleurs, les processus de démocra-tisation ne sont pas les mêmes dans tous les pays car ils dépendent en partie de la culture ainsi que du type de système dont chaque pays est issu, c’est-à-dire de l’héritage historique de l’institutionna-lisation du régime, de la structure de la coalition de classe, du degré de consensus politique, du poids de chaque grande institution dans le pays, etc. (Touraine, 1993). Les ONG étrangères doivent donc en tenir compte et adapter leurs modes d’intervention en fonction des particularités de chaque pays. Elles veillent ainsi à ce que la promotion de la démocratie ne soit pas effectuée de façon formelle et qu’elles n’imposent pas un modèle de démocratie de l’extérieur, qui est souvent celui de leur propre pays.

Dans le passé, les ONG étrangères qui s’impliquaient dans le processus de démocratisation des pays pauvres ne tenaient pas compte des coûts de la démocratisation que devaient payer ces pays, lesquels avaient de nombreuses priorités et peu de ressources. Et l’assistance à la démocratisation était fournie indé-pendamment de l’aide au développement économique. Maintenant, avec le concept de « bonne gouvernance », qui est devenue plus importante en matière de la politique de développement, l’approche des ONG doit chercher à surmonter la séparation entre l’assistance politique et économique, et place l’action mutuelle des réformes économique et politique au cœur de la politique de développement.

3.3. Une intervention en harmonie avec les autres acteurs

Nombreux sont les pays où le remplacement d’un régime autoritaire par un gouvernement civil constitutionnel n’a pas suffi à garantir à tous les citoyens l’exercice de leurs droits civils, sociaux et économiques fondamentaux, car le change-ment de régime n’a pas été suivi d’un changement de structure du pouvoir du système. Les ONG étrangères, en accom-pagnant la population locale dans leur processus de démocratisation doivent en même temps lutter contre l’exclusion sociale et la persistance de la violence illégale, qui sont les négations des principes fonda-mentaux d’égalité et de liberté, et s’opposent à la réalisation des conditions d’une pleine citoyenneté, soit la mobilisation sociale et la participation politique.

La réussite de ce processus de démocratisation passe donc par une action concertée, qui implique l’engagement de l’Etat, la mobilisation de la société civile et l’appui de la communauté internationale. Ainsi, les ONG doivent savoir travailler en harmonie et symbiose avec tous ces acteurs. Les ONG doivent se rendre compte que dans les pays totalitaires, ils doivent travailler avec les structures de pouvoir politique qui ne regardent pas les réformes démocratiques d’un œil favorable et qui sont en position de les saper. Elles doivent prendre en considération les relations et les intérêts de pouvoir dans lesquels les institutions démocratiques sont insérées.

De plus, dans les régimes totalitaires, souvent les ONG, des organisations de la société civile, interviennent à cause de l’incapacité du gouvernement à fournir des services sociaux de base efficaces et effi-cientes, c’est ainsi que la société civile peut jouer un rôle important dans les processus de libéralisation et de démocratisation du pays. Cependant, c’est pour cette même raison que les relations entre le gouver-nement et les ONG sont souvent celles d’opposition et de haine. Il relève donc des ONG de faire comprendre au gouvernement l’importance et l’intérêt d’une relation partenariale entre les deux, c’est-à-dire qu’il soit un État partenaire et qu’il travaille avec les ONG dans les initiatives de développement social pour l’intérêt de la population. Le gouvernement doit égale-ment renouveler ses relations avec la population s’il espère la participation des individus et le renouveau d’une culture citoyenne. Mais cela suppose aussi des changements dans l’exercice du pouvoir.

3.4. L’instrumentalisation

Dans un contexte mondial de libéralisation, de déréglementation et de désengagement de l’État, les ONG se sont multipliées et ont connu des activités florissantes. Elles se sont aussi spécialisées et ont accumulé une expérience approfondie et une expertise poussée. Si bien que sur les questions de développement, les ONG deviennent indispensables dans la consul-tation des États et des institutions internationales. Ils ont été un facteur décisif dans la mise en place de la démocratie, du respect de l’environnement, des droits de la femme, de la protection de l’enfant et en particulier, des droits de la personne. Ce professionnalisme est utile, certes, dans un monde où la recherche de fonds devient de plus en plus difficile et que par conséquent chaque dollar dépensé doit être efficace et efficient. Cependant, grand est le risque que les ONG soient instrumentalisées par l’État et les organisations internationales et qu’ils oublient le côté militant de leurs activités (Buturo, 1998).

D’autre part, comme jusqu’à présent, les conditions des pauvres n’ont guère changé, le plus grand défi pour les ONG est de prouver aux pauvres qu’elles peuvent être une véritable alternative aux agents de développement des États, et qu’elles n’appuient pas les politiques étrangères de leurs bailleurs de fonds (Byamukama, 1999).

3.5. L’abus de l’aide

Un autre grand défi des ONG étrangères est de pouvoir vraiment réaliser leurs objectifs d’intervention sans contribuer à l’enrichissement d’une petite minorité de dirigeants des pays bénéficiaires, ni gaspiller l’argent des donateurs. Car, comme le dénonce Laurent Laplante (2000: 28), journaliste indépendant mais aussi critique littéraire : « Dans le tiers-monde, c’est pire encore. Ils sont légion les profiteurs de l’aide internationale, tarissent les ressources collectives et se taillent dans le secret ou l’ostentation des fortunes personnelles. Mais les masses, elles, s’enlisent ». Laplante n’est pas le seul à signaler ce phénomène, Gélinas (2000 : 281), qui a été cadre au ministère des Relations internationales du Québec, accuse aussi dans les pays du Sud : "Un système qui favorise l’enrichissement scandaleux d’une élite politique et économique de plus en plus coupée de ses bases sociales et qui s’est constituée en une nouvelle classe sociale fondée sur l’aide et les flux financiers extérieurs : l’aidocratie". Et il est certain que ces "profiteurs de l’aide internationale" dont parle Laplante et l’"élite politique et économique" que mentionne Gélinas sont les mêmes. Ceux-ci ont donc intérêt à entretenir cette pauvreté de la population pour pouvoir en faire une industrie, "l’industrie de la pauvreté", pour reprendre l’expression de Graham Hancock (Adjovi et Badou, 2001).

Il est certain, qu’il s’agit là plutôt de l’aide officielle au gouvernement, mais dans les pays totalitaires, comme tous les projets concernant la population doivent passer par l’État, les actions des ONG étrangères doivent aussi avoir la bénédiction des gouvernements de différents paliers pour arriver jusqu’aux communautés locales. Comme la corruption est évidente dans ces pays, pour pouvoir fonctionner et pouvoir entrer ainsi en contact direct avec la population locale, il serait préférable que les ONG acceptent d’entrer dans le jeu des autorités. Cependant, elles doivent savoir jusqu’où s’arrêtent les limites permises pour ne pas tomber dans le piège de "l’aidocratie".

3.6. L’absence d’une mobilisation sociale effective

En recevant de l’aide internationale, des pays totalitaires doivent souvent accepter une certaine libéralisation politique, qui permet à la population de jouir d’un plus grand nombre de droits politiques et civils. Mais, il n’est pas suffisant d’accorder des droits politiques et civils, un processus de mobilisation sociale effectif est aussi nécessaire. Or, une mobilisation sociale n’est effective que si l’État dispose d’une base organique économique et technolo-gique solide. Il faut donc que cette mobilisation sociale soit accompagnée d’un processus de modernisation. Cependant, les pays totalitaires ayant besoin de l’aide des ONG étrangères sont souvent des sociétés pauvres, principalement paysannes, et qui subissent en plus les effets néfastes des politiques d’ajustements structurels. Une reconstruction politique dans le seul cadre de l’aide extérieure, de l’aide humanitaire, des programmes d’ajustements structurels et de la diminution du rôle de l’État, constitue vraiment un grand défi pour les ONG étrangères (Byamukama, 1999).

Par ailleurs, une mobilisation sociale effective requiert un renforcement de la conscience du peuple pour construire un univers social au départ des connaissances scientifiques et technologiques qu’il possède déjà. Or, souvent dans les pays du Sud, une reconstruction politique prend pour modèle celui des systèmes politiques "modernes", la plupart du temps occiden-taux, et ne tient pas compte des exigences des citoyens, dont la majorité ne sont pas prêts à abandonner leurs pratiques "tradi-tionnelles". L’absence d’une véritable mobilisation sociale constitue ainsi la base du défi de la reconstruction politique dans les pays du Sud.