5.1. L’empowerment à l’occidentale
Prenons par exemple, le dernier facteur cité, l’empowerment, qui consiste à responsabiliser des individus et des groupes. Dans les pays occidentaux, cette responsabi-lisation est faite par le biais de l’indivi-dualisme et effectivement le développement de ce dernier lui a permis d’atteindre son objectif mais en causant "des effets secondaires". En effet, d’une part, cette solution amène l’individu à penser à soi-même et néglige parfois ses responsabilités envers les autres et de l’autre, l’individu peut s’appuyer uniquement sur des revendications pour améliorer une situation. Ce modèle est loin d’être parfait mais il peut être corrigé par la socialisation des individus et le refus de donner systématiquement satisfaction à quelqu’un qui réclame une revendication (Malherbe, 2000).
5.2. L’influence de la culture confucéenne
Cette méthode occidentale pour responsabiliser les individus ne correspond certainement pas à une société telle que le Vietnam, où le confucianisme, qui y règne depuis des siècles et des siècles, érige en une valeur toujours très prisée, l’accomplissement des devoirs envers ses proches. Cela suppose que les membres d’une même famille se dévouent les uns pour les autres au détriment des propres intérêts de chacun. D’autre part, l’abstention d’exprimer ses sentiments, à fortiori son désaccord, et par conséquent de faire des revendications, est une autre valeur confu-céenne que respectent les Vietnamiens.
En fait, ces deux valeurs précitées qui sont peu favorables à la façon occidentale de responsabiliser les personnes viennent du principe fondamental du confucianisme qu’est le respect de la hiérarchie. C’est cette vertu qui mène à l’harmonie dans la famille et à l’ordre dans la société, sur la base desquels le pays peut accéder à une société riche et une nation puissante. Une autre valeur qui en découle est donc la soumission des "inférieurs" aux "supérieurs": des plus jeunes aux plus âgés, des enfants aux parents, des élèves aux maîtres, des employés aux patrons, des illettrés aux plus instruits, des citoyens aux pouvoirs publics… et notamment des femmes aux hommes. Éduqués dans ce moule, les Vietnamiens ne sont pas habitués à donner leurs opinions, ils sont plus prêts à recevoir des ordres des supérieurs sans discuter. D’ailleurs, les supérieurs n’acceptent jamais que les inférieurs, qui sont nés après donc qui ont moins d’expériences dans la vie, ou qui ont fait moins d’études donc qui ont moins de connaissances, puissent remettre en question leurs opinions et moins encore de les critiquer, c’est leur faire perdre la face! La communication se fait ainsi dans une seule direction de haut en bas. Dans un tel contexte, comment peut-on parler de démocratie ? Cette notion de "garder la face" engendre certainement l’hypocrisie, car étant inférieur à certaines personnes, chacun est supérieur à d’autres, rien que de par son âge. Le supérieur qui veut se faire respecter doit toujours se montrer exem-plaire devant ses inférieurs et cache tout ce qui peut "ternir ses vertus" aux yeux de ceux-ci. Cette hypocrisie pousse évidem-ment au mensonge, et dans une situation de difficulté matérielle, le mensonge devient propice à la malhonnêteté.
5.3. L’influence de la "culture" communiste
Tout cela explique pourquoi le régime communiste qui s’est effondré dans les autres parties du monde peut encore élire domicile dans trois pays asiatiques ayant subi l’influence du confucianisme, dont le Vietnam. En effet, les Vietnamiens en ont bien assez de ce régime autoritaire mais l’habitude d’obéir au pouvoir établi fait que les Vietnamiens peuvent encore supporter un tel régime. D’autant plus qu’après avoir amené son peuple à un niveau de sous-développement le plus bas du monde, son semblant d’ouverture, qui consiste unique-ment à adopter un capitalisme économique sauvage, suffit à donner un peu d’espoir au peuple qui de nouveau ne remet plus en cause son pouvoir. À mon avis, c’est une tactique que les communistes savent manœuvrer habilement, parallèlement à l’oppression, pour maîtriser la révolte du peuple et qui leur permettent d’entraîner le peuple dans leur prétendu développement. D’après Malherbe (2000), la confiance en l’avenir, facteur qui relève de la psychologie collective est également une condition incontournable du développement. Car tant qu’une société croit que les choses peuvent s’améliorer si chacun y travaille, elle peut encore progresser.
Ainsi, la "culture communiste" semble s’ajouter à la culture confucéenne pour rendre cet empowerment du peuple viet-namien doublement difficile. En effet, le Vietnam communiste a beau se vanter d’être démocratique (faux honneur oblige !), on sait qu’il ne le sera jamais tant qu’il s’obstine à considérer l’idéologie marxiste-léniniste comme vérité absolue. Car, quand il pense détenir la vérité et que, par "bonne intention", il veut imposer aux autres cette vérité, il devient certainement intolérant. Il n’encourage pas l’initiative personnelle, il veut uniformiser toute idée à la lumière de cette idéologie et il va de soi que la liberté n’est pas permise. Car si le Parti, la seule entité éclairée du peuple, laisse au peuple la liberté, celui-ci peut penser ce qu’il veut, faire ce qu’il veut, et de ce fait s’égare certainement de la bonne voie, le plus grand malheur qui soit ! Par "respect du devoir" - une autre vertu confucéenne - le Parti ne laissera jamais arriver une telle chose, car il lui est confié la mission "sacrée" de diriger le peuple - qui lui, est maître du pays, (voilà le langage d’un dictateur déma-gogue!) lequel est géré par l’État (principe d’administration tripartite qui évoque vaguement, avec de grosses différences, celui du peuple d’Israël dans l’Ancien Testament: le prophète dirige et le roi règne sur le peuple, qui, sans être proclamé maître et sans le savoir, jouir de la démocratie !). Le Parti doit donc veiller sur le peuple (ou surveiller le peuple ?) comme une mère sur ses enfants, et est toujours présent auprès de lui par un réseau efficace de policiers, d’agents secrets et de délateurs opportu-nistes. Il est prêt à ramener dans la bonne voie, celui qui ose dire tout haut une idée autre que celle du Parti. Réduit au silence, non seulement par cette surveillance rigide, le peuple vietnamien l’est aussi par la peur de la délation En ce cas d’absence de liberté et de dialogue, sur quelle base peut-on asseoir la démocratie qui permet cet empowerment du peuple ?
5.4. Des solutions possibles pour l’empowerment des Vietnamiens ?
En fait, l’influence de la culture confucéenne semble peu favorable à l’em-powerment car elle infantilise toujours les inférieurs. Mais comme il a été montré, inférieur par rapport aux uns, chacun est supérieur par rapport aux autres et de ce fait, il doit toujours se montrer avoir plus de pouvoir pour se faire respecter. L’em-powerment peut emprunter cette voie pour se consolider. D’autre part, le sens du devoir, donc de la responsabilité, peut aussi être exploité pour conduire à cet empowerment.
Par ailleurs, la réussite des "dragons" de l’Asie du Sud-Est, qui sont également sous l’influence du confucianisme prêche encore pour la cause de ce dernier. En effet, la recherche de l’ordre social fait que la frugalité devient une vertu primordiale pour éviter toute revendication excessive, cette vertu permet de constituer une épargne importante dans le pays, à laquelle s’ajoutent une ardeur inépuisable au travail et une organisation hiérarchique dans les entreprises, également inspirées par le confucianisme. Ces trois facteurs ont ainsi contribué à la réussite économique de ces pays, grâce à laquelle les salariés peuvent prendre de nouvelles responsabilités qui leur donnent plus de pouvoir. De cet empowerment, ces derniers peuvent s’offrir quelques libertés. Et c’est ainsi qu’ils ont des bases pour accéder à la démocratie (Malherbe, 2000).
5.5. Ce qu’attend le peuple vietnamien de la coopération internationale
Ainsi, si les autres pays d’Asie sous influence confucéenne, ont pu accéder au progrès pour s’ériger en nouveaux pays industrialisés et que le Vietnam, ainsi que la Chine, d’où provient le confucianisme, n’ont pas obtenu les mêmes résultats, il est flagrant que la cause en est le régime communiste. L’objectif prioritaire de la coopération internationale au Vietnam peut ainsi consister à soutenir son peuple dans le combat pour les droits civiques et politiques. Cela s’intègre parfaitement dans les programmes actuels d’aide étrangère à la lutte contre la pauvreté, laquelle est définie par la Banque Mondiale comme suit : « La pauvreté est un phénomène multidimensionnel, qui réunit à l’incapacité à satisfaire ses besoins élémentaires, le manque de contrôle sur les ressources, des carences en matière d’enseignement et de capacité, une mauvaise santé, l’absence de logement, la sous-alimentation, l’accès difficile à l’eau et aux sanitaires, la vulnérabilité face aux chocs, à la violence, à la criminalité, l’absence de liberté politique et de participation politique » (cité dans Plan de politique de la coopération internationale de la Belgique). Les institutions internationales d’aide au développement commencent à comprendre : sans cette liberté et participation politiques, cet empowerment vital, le peuple ne peut rêver au progrès mondial.