La coopération internationale :une contribution au développement des pays du Sud ?
Bảo Dziên

4.1. Un développement inégal et mal géré

S’il est vrai qu’à l’échelle mondiale, la pauvreté a reculé de beaucoup pendant le vingtième siècle, elle ne l’a pas fait de façon équitable dans toutes les régions. L’écart des revenus entre les pays riches et les pays pauvres s’accroît considérablement : "en 1960, le rapport entre les revenus de la cinquième partie la plus riche de l’humanité et ceux de la cinquième partie la plus pauvre se montait déjà à 30 pour 1. En 1995, ce rapport n’atteignait pas moins de 74 pour 1" (PNUD, 1999). Par ailleurs, un autre rapport du PNUD révélait aussi que la pauvreté touchait les femmes deux fois plus que les hommes (Plan de politique de la coopération internationale de la Belgique).

La coopération nationale au développement a fait beaucoup d’efforts pour contribuer au développement des pays du Sud. On ne peut nier son apport dans la croissance économique de certaines régions, en particulier dans celle des pays de l’Asie du Sud-Est. Cependant, dans l’ensemble, elle a causé plus de mal que de bien, notamment sur le plan social, humain et écologique. Néanmoins, elle s’inscrit dans un contexte mondial général, au Nord comme au Sud : celui d’une crise de modèles de développement qui crée toutes sortes d’exclusions. Étant plus riches, il est évident que l’exclusion économique touche moins les pays du Nord que ceux du Sud, mais en ce qui concerne l’exclusion sociale, on ne saurait dire lesquels sont les plus atteints. Ainsi, le problème remis en cause semble concerner moins la coopération internationale que le développement. En effet, tout développement suppose un changement, par conséquent, la réussite d’un développement n’exige-t-elle pas une bonne gestion de ce changement ? (Malherbe, 2000). N’est-ce pas les plus faibles, économiquement et socialement, voire psychologiquement, d’une société qui ne disposent pas assez de moyens pour affronter le changement rapide engendré par le développement qui se trouvent le plus perturbés ? Par conséquent, sans préparer les populations locales à assumer le changement apporté par le développement, les programmes d’aide au développement ne peuvent que se retourner contre eux-mêmes. L’empowerment des individus et des groupes des populations locales aussi bien que des autorités locales et même des États semble devoir accompagner toute intervention en vue du développement.

4.2. Un développement tronqué et mal adapté

Par ailleurs, des États, des institutions internationales, des économistes, des chercheurs commencent à se rendre compte que le développement a engendré des effets pervers, dans les pays du Nord comme dans ceux du Sud, parce qu’on l’a assimilé au développement économique. Les échecs passés de la coopération internationale ne sont-ils pas dûs à la priorité accordée à la seule finalité économique au détriment des autres objectifs du développement ? Quoiqu’il en soit, ils ont été avoués: "Indiscutablement, et comme dans tous les autres domaines, des erreurs politiques ont été commises dans le passé en matière de coopération au développement. Mais ces pages noires et ces "éléphants blancs" appartiennent à un passé révolu, comme les principes qui les ont inspirés" (Plan de politique pour la coopération internationale de la Belgique).

Christophe Perritaz (1995) a bien montré l’incompatibilité de l’économie de marché avec le système social africain car la première est issue d’un système social où l’individu constitue le centre de décision et de référence alors que "l’homme africain ne saurait se considérer comme une entité distincte et indépendante du groupe social auquel il appartient". Tandon Yash (1990: 91), lui, a reproché aux ONGD de transmettre leurs propres valeurs telles quelles et d’une manière très artificielle dans les actions sur le terrain en Afrique. Par exemple la préoccupation des Européens sur les conditions de la femme en Afrique provient surtout "des spécificités de l’expérience européenne où, comme tout le reste d’ailleurs, les relations entre les hommes et les femmes sont hautement individualisées et plus ou moins commer-cialisées".

4.3. Vers un développement multidi-mensionnel et une coopération parte-nariale

D’où, un facteur multidimensionnel est maintenant mis en exergue dans tout modèle de développement, à savoir la culture : "nous risquons de découvrir que le développement est une question de culture" car « ce qui semble évident, c’est que chaque forme de développement réussi est étroitement conditionnée par la culture du peuple concerné » (Malherbe, 2000 : 8). En fait, les Nations Unies et la Banque Mondiale sont bien conscientes qu’en faisant abstraction du contexte culturel, l’aide au développement non seulement n’atteint pas ses objectifs mais cause en plus des effets négatifs. Des rapports sont arrivés à cette conclusion, malheureusement jusqu’à maintenant, les institutions interna-tionales semblent ne pas vouloir en tenir compte. La raison en est sans doute la difficulté d’analyser l’influence de la culture sur le développement. En effet, le concept de la culture est difficile à traduire en variables du fait qu’il englobe des facteurs si variés et mouvants, car "la culture fait intervenir des éléments historiques, sociaux, politiques qui reposent eux-mêmes sur la religion, la langue, les ressources naturelles du pays et même sur le degré de développement qu’il a déjà atteint" (Malherbe, 2000 : 7).

L’introduction de ce paramètre qu’est la culture non seulement renouvelle la vision du développement mais change aussi les rapports de force dans la coopération internationale. En effet, si l’on prend la culture comme critère de base, l’opposition entre  pays "riches" et "pauvres", "développés" et "sous-développés" n’a plus de sens car chaque pays a sa propre culture avec des particularités, certes différentes de celles des autres, mais qui ne leur sont ni supérieures ni inférieures. C’est pourquoi "l’idée d’une pluralité des modèles de développement à travers le monde et d’une multidimensionnalité du développement" semble parfaitement bien-fondée.

Et le terme "coopération  interna-tionale", que quelques-uns ont utilisé à la place d’"aide étrangère" pour ménager certaines susceptibilités, peut être prononcé maintenant tout haut sans aucune condes-cendance. Les bénéficiaires de l’aide sont ainsi devenus des partenaires de la coopé-ration, et les contributions au développe-ment peuvent aller et venir dans toutes les directions : Nord-Sud aussi bien que Sud-Nord ou Sud-Sud : "le moment de l’associa-tion, du partenariat, de la coopération solidaire témoignent de la conscience grandissante que la croissance et le développement sont des objectifs plané-taires, dont la solution n’est possible et durable que dans la réciprocité des échanges de biens, de valeurs et de culture et par la complicité politique de ceux qui effectivement respectent la dignité et la liberté des personnes et des peuples [Grupo de Ios 30, 1993]" (Corsino, 1994 : 44).

Les plats cuisinés bien sains et équilibrés de l’Asie du Sud-Est, qui entrent maintenant dans les habitudes des pays occidentaux ne montrent-ils pas qu’il y a effectivement des transferts Sud-Nord ? Les cuisines collectives qui viennent de l’initiative des femmes du Pérou n’apportent-elles pas une solution nouvelle aux problèmes d’exclusion des populations du Nord ? Et l’économie sociale, promue actuellement dans les sociétés du Nord comme une alternative pour remédier aux ravages du néo-libéralisme, ne s’inspire-t-elle pas de l’économie solidaire ou populaire des communautés du Sud ? Il en est de même des notions de démocratie, d’autonomie, de réciprocité, d’empowerment, d’auto-organisation, etc., on les retrouve toutes dans la littérature relative au renouvellement des pratiques sociales dans les pays du Sud comme ceux du Nord. Ainsi, dans la recherche des alternatives pendant cette phase de crise de modèles de dévelop-pement, on ne saurait plus dire si le Nord qui inspire le Sud ou si c’est l’inverse.

Quoi qu’il en soit, il incombe à chaque pays d’explorer la voie qui lui convient, avec l’aide des autres, certes, mais dans le respect mutuel des différences socio-cuturelles. Car nous avons déjà assez vu, un modèle réussi dans une société, quand il est greffé sur une autre ayant une culture différente, n’est plus certain de retrouver son succès et peut même causer des dégâts. Cependant, on peut toujours reconnaître qu’il y a un certain nombre de facteurs qui sont indispensables au développement, que ce soit dans une société du Nord ou du Sud, telles que la paix, l’équilibre social, la formation, la démocratie, l’empowerment, etc. Pourtant, les conditions d’y accéder sont bien différentes d’une société à l’autre.