2.1. Blocage du développement par les dictatures et les
nouvelles couches dirigeantes
Tout d’abord, pendant la guerre froide, le soutien étranger à la mise en place des dictatures qui servent d’obstacles à l’influence communiste dans de nombreux pays du Sud, contribue par excellence à bloquer le développement. En effet, qui dit dictature dit anti-démocratie, or "la démocratie et le développement durable sont deux faces d’une même pièce. Les deux concepts impliquent l’égalité d’accès aux ressources, l’amélioration des conditions de vie et un processus de prise de décision démocratique" (Buturo, 1994 : 152). Par ailleurs, ne pensant qu’à consolider leur pouvoir, les gouvernements autoritaires répriment toute initiative de la société civile en violant facilement les droits de la personne, "par la réduction au silence des classes populaires, la suppression des droits civiques et de toute activité politique" (Centre Tricontinental, 1998 : 12).
De plus, le pouvoir est centralisé aux mains des dictateurs, les populations, ne détenant aucun pouvoir, restent toujours pauvres, d’autant plus que, n’étant pas certains de siéger longtemps au pouvoir, les dictateurs cherchent souvent à amasser dans le pays des fortunes énormes qu’ils font garder dans des lieux sûrs dans les pays du Nord. Le développement est également entravé par les nouvelles couches diri-geantes du Sud : propriétaires terriens, appareils militaires rentiers ou bourgeoisies "compradores", promues grâce au favori-tisme ou "achetées" par des intérêts étrangers. Celles-là aussi appauvrissent leurs sociétés en accaparant le peu d’argent du pays pour les placer dans les pays développés (Favreau, 2000), et en empêchant toute réforme qui peut leur être défavorable..
2.2. Crise de l’endettement
Le drainage des flux financiers du Sud vers le Nord se fait aussi par le remboursement du capital et le paiement du service de la dette extérieure. Et les pays qui sont en mesure de le faire peuvent encore s’estimer heureux. Car souvent les pays du Sud ne sont même pas capables de produire des surplus pour pouvoir payer la dette engendrée par des investissements qu’imposent les institutions internationales en vue de l’industrialisation du pays suivant le modèle occidental. Et cela, sans compter les coûts considérables des armements que les pays du Sud font venir des pays du Nord pour régler leurs nombreux conflits. Au fil des ans, les dettes s’accumulent et la crise de l’endettement est inévitable (Favreau, 2000).
2.3. Fuite des matières grises
Parallèlement au drainage des flux financiers se produit celui des matières grises vers le Nord. La coopération technique se fait par l’envoi des professeurs, experts et techniciens dans les pays du Sud, en vue de la formation sur place. Mais le mouvement inverse est tout aussi vrai et c’est souvent la « crème » des sociétés « sous-développées » qui est envoyée faire de la formation dans des pays plus avancés. Après quelques temps à l’étranger, dans des conditions de vie et de travail si confortables qu’ils savent ne jamais retrouver dans leurs pays, combien de ces élites pensent retourner dans leur pays ? Et si jamais quelques-unes ont le courage de revenir travailler au pays, formées sur le modèle occidental, sont-elles en mesure d’adapter ce qu’elles ont appris dans les pays développés à la situation de leurs pays ? Ou souvent « déculturées », elles n’arrivent plus à supporter les façons de penser et de faire de leurs compatriotes et de leurs sociétés « arriérées » et cherchent à s’installer de nouveau dans les pays « civilisés », d’autant plus que dans leurs pays, l’instabilité politique s’ajoute à la pauvreté économique pour créer une menace constante à leur sécurité.
2.4. Application erronée du modèle de développement
En ce qui concerne la formation qui se donne sur place dans les pays bénéficiaires, la situation n’est pas meilleure car, d’après Malherbe (2000 : 208) : « Une bonne part des nombreux échecs de la coopération technique provient du fait qu’elle n’est pas technique dans le sens étroit du terme, mais qu’elle s’applique à des populations dont la culture ne les prépare pas à maîtriser l’ensemble du mécanisme de développement occidental, depuis la définition des responsables jusqu’aux procédures de contrôle ». En effet, les coopérants techniques qui viennent former les populations locales leur transmettent les connaissances et les pratiques de leurs propres sociétés. Et ils ne peuvent le faire autrement car c’est justement cela que réclament les récipiendaires de l’aide, pensant qu’avec l’acquisition de ces connaissances et pratiques, ils peuvent accéder au niveau de développement auquel sont arrivés les pays avancés. Mais le développement ne se réduit pas à l’appropriation des techniques, il exige aussi que ces techniques puissent être acceptées par la société locale, qui les trouve conformes à sa culture ; d’autre part, il faut qu’il existe tout un réseau d’agents spécialisés : techniciens mais aussi contremaîtres, ouvriers, eux-mêmes convaincus de la valeur de ces techniques, pour les faire fonctionner.
De plus, le modèle de développement fordiste qui réussissait si bien dans les pays occidentaux pendant les Trente Glorieuses (Lipietz, 1989) avec « l’image de peuples heureux, d’autant « plus heureux qu’ils sont plus intégrés dans une société de consommation et de bien-être » (Jardim, 1988, cité par Corsino, 1994 : 44) a rencontré rapidement des limites et des échecs dans les sociétés du Sud. En effet, il a été appliqué sans tenir compte des bases institutionnelles politiques et économiques aussi bien que des dispositions culturelles des peuples intéressés. La crise du fordisme, qui a éclaté dans les pays développés, se répercute également dans les pays du Tiers-Monde. Cependant, "dans les sociétés où la logique de production n’a pas conduit à introduire la majorité de la population active dans des rapports de salariat (capital/travail), les conflits prennent alors la forme de réactions précapitalistes : ethnique, religieux, identitaire" (Centre Tricontinental, 1998 :17).
2.5. Exclusion économique et sociale
Enfin, venons aux dernières initiatives de l’aide internationale au développement qui se soldent par un échec, les programmes d’ajustement structurel (PAS). Étant des politiques anti-étatiques imposées par les institutions internationales d’aide au développement pour pallier l’inefficacité, le gaspillage et la corruption des gouverne-ments locaux, les PAS consistent à maximiser l’insertion des pays du Sud sur le marché mondial, à privatiser les entreprises de caractère public et à réduire les dépenses sociales (éducation, santé, habitation, etc.) (Favreau, 1997). Cepen-dant, ces mesures drastiques d’ajustement structurel atteignent surtout les groupes sociaux les plus défavorisés. Ceux-ci deviennent de plus en plus exclus économiquement et socialement, victimes du chômage croissant qui entraîne une diminution de leur bien-être et une précarité de leurs conditions de vie. Leur nombre ne cesse d’augmenter avec l’effet désastreux des politiques économiques néolibérales. De plus, cette forte exclusion économique et sociale cause une séparation accentuée des mouvements sociaux et des institutions politiques et favorise ainsi le retour des particularismes, le renouveau des sectes et la rétraction identitaire (ibid).
2.6. Dépendance envers l’économie mondiale
Promouvant la déréglementation et la libéralisation des échanges, les PAS mettent en oeuvre des stratégies qui favorisent l’économie de marché. Toutefois, avec sa mondialisation et sa logique de division internationale du travail, cette dernière cantonne de nombreux pays du Sud dans un nombre restreint d’activités écono-miques, souvent de type agricole et les rend ainsi dépendants du marché mondial, en matière d’exportations et de vente des récoltes. Ainsi, les pays pauvres subissent souvent des crises soudaines et profondes quand l’économie mondiale de marché fait fluctuer fortement le prix des matières premières ou des produits agricoles.
2.7. Détérioration de l’environnement écologique et social
Par ailleurs, la concurrence de plus en plus ardue sur le marché mondial et la pression de la dette extérieure obligent ces pays à exploiter d’une manière abusive leurs terres agricoles, ce qui contribue aussi à dégrader gravement l’environnement (Buturo, 1994, dans Centre Tricontinental, 1998). Ainsi, le productivisme crée des conséquences négatives au point de vue écologique : pollution, érosion, déforestation et ces atteintes à la nature causent l’accroissement des catastrophes naturelles. D’autre part, il engendre des problèmes de gestion des déchets impossibles à gérer et de pénurie des ressources énergétiques non renouvelables. Au point de vue social, il entraîne des résultats non moins désastreux: déserti-fication des campagnes, formation des bidonvilles, dissolution des liens sociaux, problèmes de santé, accidents, etc. Et si jamais au point de vue économique, il parvient à générer un effet tant soit peu positif, c’est une croissance dangereuse car elle fragilise plus l’économie du pays en s’appuyant sur la mono-industrialisation (Favreau, 2000).
2.8. Développement exclusivement économique
Cependant, une minorité des pays de l’Asie du Sud-Est sont sortis gagnants de cette compétition entre nations du Sud pour devenir aujourd’hui des nouveaux pays industrialisés (NPI). Mais à bien considérer, « l’industrialisation capitaliste […] n’a pas été accompagnée, sur le plan politique, par une démocratisation. Sa caractéristique principale fut la centralisation et la concentration du pouvoir économique » (Loh Kok Wah, 1993, cité par Encarnacion, 1994 : 110). En effet, le développement économique en Corée du Sud n’a pas conduit à la démocratie. Par ailleurs, c’était l’État qui a orienté le développement et la majorité du peuple n’y a pas participé. « Le miracle (économique coréen) produisit un accroissement du per capita mais au prix de l’inégalité sociale et de la répression politique » (ibid. : 116).
Bref, l’élargissement éventuel de la coopération par la mondialisation néolibérale non seulement réduit les marges de manœuvre des États, porte atteinte à la démocratie et globalise l’exclusion, mais entraîne aussi, pour les pays faibles, une dépendance accrue de l’étranger et même une perte de la personnalité culturelle, une exploitation des économies locales par les puissances économiques, représentées par les entreprises multinationales, une détérioration des termes d’échange de services et de marchandises et, par conséquent, une accentuation de l’écart entre monde développé et sous-développé : « le cinquième le plus riche de la population mondiale consomme pour l’instant 86 % des biens de consommation, alors que le cinquième le plus pauvre n’en consomme que 1,3 % » (PNUD, 1999, dans Plan de Politique pour la coopération internationale de la Belgique).