1. L’évolution de la coopération Nord-Sud
Avec un peu de recul, on peut distinguer trois étapes principales dans la coopération Nord-Sud, depuis sa naissance jusqu’à l’époque actuelle.
1.1. L’assistance humanitaire américaine (de 1945 à 1960)
Bien qu’on puisse citer comme antécédents les fonds des pays coloniaux pour le maintien et la croissance des colonies, la coopération entre les pays développés et les pays "sous-développés" "est un phénomène contemporain surgi de la deuxième guerre mondiale" (Corsino, 1994 : 36). Suivant la même lignée que le Plan Marshall pour la reconstruction de l’Europe, elle était l’initiative des États-Unis, pour empêcher les pays du Sud de s’orienter vers le bloc socialiste à la sortie de leur indépendance. Ainsi, loin de viser un but économique et humanitaire, cette coopération revêtait un caractère essentiel-lement politique et stratégique.: "La confrontation entre les deux mondes, l’Occident capitaliste d’une part et l’Est socialiste de l’autre, fut dès l’après-guerre une des composantes principales de l’aide au développement" (Centre Tricontinental, 1998 : 12). Par la suite, le rôle protagoniste des États-Unis dans l’aide internationale a entraîné l’assimilation de cette dernière, notamment dans les pays assistés, à l’aide américaine (Corsino, 1994).
Mais bien vite, dès qu’ils se sont rétablis économiquement, d’autres pays européens, par l’innovation de leurs Églises, se sont joints également à cette aide internationale. Et pour "distribuer" de l’aide aux pays bénéficiaires, des institutions publiques internationales ont vu le jour, suivies de nombreuses organisations privées, dans le Nord comme dans le Sud, qui à l’origine étaient essentiellement des institutions chrétiennes. La conception de l’aide au développement était basée ainsi sur un altruisme teinté de paternalisme et l’aide visait essentiellement l’assistance alimen-taire et humanitaire.
1.2. Le soutien technique occidental (de 1960 à 1975)
Les années soixante et la moitié des années soixante-dix étaient donc carac-térisées par la guerre froide entre le bloc capitaliste et le bloc socialiste. Celle-ci s’est concrétisée à travers "la guerre américaine au Vietnam, l’affrontement avec Cuba et les guerres portugaises en Afrique" (Centre Tricontinental, 1998). L’enjeu de l’aide internationale, du côté public, consistait donc à lutter contre le sous-développement et à apporter un soutien politique aux dictatures qui asseyaient leur pouvoir sur la logique de la sécurité nationale en se considérant comme des remparts solides face au danger communiste.
Comme la conception du dévelop-pement à cette époque était celle d’un retard à rattraper, on pensait qu’il suffisait d’appliquer dans les pays arriérés le modèle de développement occidental - celui du fordisme, qui semblait assurer une croissance économique incontestable - et ces derniers connaîtraient sûrement une société aussi développée que celle des pays du Nord. C’était pendant cette période que sont nés les organismes gouvernementaux bilatéraux, dont le premier fut l’Agence Canadienne de Développement International (ACDI) en 1960. On prodiguait ainsi l’envoi d’experts et d’assistance pour la formation de professionnels et de techniciens pour doter les pays du Sud d’une compétence technique qui leur permettrait d’accéder au développement (Corsino, 1994). Car, « par excellence, la coopération technique est le moyen le plus efficace pour introduire le modèle occidental dans les sociétés en développement, du fait même qu’elle intervient directement dans la façon de travailler des acteurs économiques et administratifs locaux » (Malherbe 2000 : 207).
Cependant, face à la montée des dictatures et de l’imposition du modèle occidental sous sa forme la plus libérale, l’idée du développement comme une libération et la remise en question de l’aide étrangère ont surgi dans les milieux privés et non-gouvernementaux. En effet, devant les situations politiques et militaires des pays du Sud, des ONG voulaient non seulement abandonner l’attitude uniquement « assistancielle » de l’aide, mais également soutenir des mouvements sociaux populaires pour modifier les structures de la société. Elles sont devenues ainsi des alliées des populations locales pour résister aux dictatures ou pour mener des luttes de libération (Centre Tricontinental, 1998).
1.3. L’aide draconienne néo-libérale (de 1975 à nos jours)
Pendant cette période, la position dominante du néo-libéralisme dans la réorganisation du monde a été favorisée d’une part, par la crise du modèle fordiste (Lipietz, 1989) et de l’autre, par l’ine-fficacité du socialisme à développer économiquement les sociétés. Les faiblesses du régime communiste ont donc entraîné l’effondrement de ce dernier à la fin des années quatre-vingt en ex-URSS et en Europe de l’Est. Et ce démantèlement du bloc socialiste a également sonné le glas de la guerre froide dans le monde.
Le modèle néo-libéral, « bien plus qu’un simple mécanisme de fonctionnement de l’économie, était le projet social d’une bourgeoisie, qui a réussi à construire les bases matérielles de son existence à l’échelle mondiale, grâce aux nouvelles technologies qu’elle est seule à même de contrôler et d’utiliser à son profit » (Centre Tricontinental, 1998 : 15). Il a été promu, dans les pays du Sud, tout comme dans ceux du Nord, par des organismes financiers internationaux - pour qui le développement est avant tout une question financière - à travers des programmes d’ajustement structurel (PAS). En échange de l’aide, ces organismes proposaient aux pays du Sud de poursuivre des politiques d’austérité qui permettraient - du moins c’était ce qu’espéraient ces organismes, érigés en vrais maîtres à penser - "équilibres macro-économiques, paiement du service de la dette, privatisations, libéralisation des marchés, diminution des dépenses de l’État, suppression des subsides à la consom-mation des groupes sociaux défa-vorisés" (Centre Tricontinental, 1998 : 16). La coopération au développement est entrée ainsi dans le moule de la pensée néo-libérale. Avec cette mondialisation de l’économie capitaliste, il en résulte un accroissement de la pauvreté et de l’exclusion que "la main invisible du marché" semble ne pas pouvoir résoudre.
Pour remédier à cette situation, des programmes de lutte contre la pauvreté voient le jour. Et le secteur non-gouvernemental, toujours plus proche des pauvres et moins bureaucratique et corrompu que le secteur gouvernemental, encore une fois, est plus prompt à réagir. Cherchant à s’évader du modèle néo-libéral et s’appuyant sur de nouvelles conceptions du développement et de la coopération Nord-Sud, il innove des pratiques alternatives qui semblent permettre à l’aide internationale au développement d’atteindre sa finalité. Cette recherche de remèdes contre les ravages du néo-libéralisme commence à intéresser les gouvernements et les institutions internationales qui entreprennent timidement l’élaboration des plans de politique pour la coopération internationale selon cette perspective (Plan de politique pour la coopération inter-nationale de la Belgique, 2000). Et c’est à cette phase que nous sommes arrivés actuel-lement, une phase où le néo-libéralisme est encore largement présent mais où émergent également des contre-tendances qui cherchent à pallier les désastres causés par ce dernier. Avant d’étudier les nouvelles visions et pratiques de ces alternatives, examinons d’abord les conséquences catastrophiques que le projet néo-libéral a entraînées.