CONCLUSION
Cát Khuê



Des études montrent que la démocratie, ainsi que son inséparable, la liberté, sont les conditions sine qua none du développement et donc de la lutte contre la pauvreté et que celles-ci font souvent défaut dans les pays sous-développés. Ainsi la lutte contre la pauvreté dans ces pays consiste tout d’abord à réaliser la démocratie à la base. Or l’économie sociale s’avère être un lieu d’apprentissage approprié et efficace de la démocratie et de la bonne gouvernance. Les initiatives d’économie sociale ont le souci d’amener les personnes vers une partici-pation démocratique et une citoyenneté active, tout en permettant d’atteindre les objectifs économiques. Elles favorisent aussi la solidarité et la justice sociale et créent ainsi de la cohésion sociale. De plus, elles s’intéressent particulièrement aux personnes défavorisées et marginalisées et cherchent à les réintégrer dans leur milieu social ou professionnel. Enfin, l’économie sociale tient à préserver l’environnement en visant un développement durable.

Trop beau pour être vrai ? Et pourtantce mouvement associatif que représente l’économie sociale, s’inscrit "dans un processus historique", comme le signalait le PNUD, dans son rapport annuel sur le développement humain de 1993. Et "le catalyseur de ce processus, observait le document, c’est l’éveil des consciences qui se scandalisent devant la croissance des inégalités et les agressions perpétrées contre la biosphère" (Gélinas, 2000 : 255). Ce mouvement est en train de connaître une forte poussée tant dans les pays du Nord que dans ceux du Sud, comme réaction contre le néolibéralisme, qui, après la défaite du socialisme, reste la seule référence visible quant au modèle de développement. Gélinas nous conseille de ne pas être pessimiste, car "paradoxalement tout se passe comme si la globalisation destructrice des communautés et créatrice d’inégalités produisait un effet inattendu: la recomposition du mouvement social. À force d’exclusion et de précarisation, le processus globalitaire a engendré des contre-pouvoirs qui se mobilisent à son encontre" (ibid. : 256).

L’économie sociale, qui revient sur scène dès qu’une crise se fait sentir, resurgit donc cette fois-ci comme un contre-pouvoir du néolibéralisme, mais ne veut nullement s’ériger en modèle de développement. La leçon de l’Histoire a montré que la singularité et l’unidimensionnalité sont dépassées et que la pluralité et la multi-dimensionnalité conviennent mieux à l’époque actuelle. Pour réussir, l’économie sociale suivra cette règle, elle n’apportera qu’une contribution dans un modèle de développement, qui sera lui­même pluriel et multidimensionnel, où il y a de la place, et pour le secteur privé, qu’elle ne cherche pas à évincer, et pour le secteur public, auquel elle évitera de se substituer.

L’économie sociale peut donc devenir une troisième voie entre le socialisme qui a essuyé des échecs, notamment au point de vue économique, et le capitalisme qui a présenté de nombreuses faiblesses sur le plan social. Elle peut aussi servir de point d’appui qui, sans changer fondamen-talement les rapports sociaux, favorise l’émergence d’une économie plus sociale au service de l’intérêt général. Par ailleurs, il est certain que toute société a besoin de contre-pouvoirs. Et l’économie sociale peut jouer un rôle de contre-pouvoir discret, en agissant sur le système et dans le système, cependant pas dans la logique du système, mais dans la logique du système qu’elle veut voir exister, celui qui amène à un développement durable de la société, tant sur le plan économique que social et humain. Car l’économie sociale ne se veut pas être un système en tant que tel, elle se propose d’agir et peut se modifier au fil du temps en fonction du rapport de force et du compromis qui existent entre les différents acteurs sociaux. Elle peut donc avoir un effet de subversion positive pour les sociétés du Sud, mais dans une perspective plurielle. Étant un secteur de l’économie fonctionnant selon ses règles propres, l’économie sociale veut aussi influencer toute l’économie. Ses expérimentations ne valent donc pas non seulement pour elle-même, mais contribuent aussi au renouvellement du secteur public ainsi que privé (D’Amours, 1997). Mais comme son nom l’indique, l’économie sociale ne s’intéresse pas uniquement à la dimension économique, c’est ainsi qu’elle peut se lancer dans la lutte non seulement contre la pauvreté matérielle mais aussi contre la pauvreté de droits humains et sociaux.

Cependant, l’économie sociale n’est pas capable de s’autopropulser du jour au lendemain. Pour qu’elle puisse exister d’une manière saine et viable, il faut que l’État et que d’autres acteurs et mouvements sociaux dans la société civile lui préparent le terrain, lui aménagent un espace, la complètent et l’accompagnent. En effet, dans les pays du Sud, l’Etat a toujours un rôle important à jouer car il reste l’instance de régulation, de définition et de mise en œuvre des politiques de développement. En somme, "en l’absence d’un réseau d’institutions capables de prendre le progrès social en charge, les pays en développement ont besoin d’une intervention forte de l’Etat, dont la légitimité serait reconstruite par la mise en place d’institutions démocratiques"(Bessis, 1995).

Cependant, l’État n’est pas le seul appareil qui favorise la légitimation et la reconnaissance de l’économie sociale, d’autres acteurs tels que les organisations non gouvernementales internationales (ONGI), les Églises, les institutions universitaires, etc., peuvent développer une marge de manœuvre pour la faire exister. Les ONGI – avec leur nouvelle conception concernant la coopération internationale, basée sur la solidarité, la démocratie et l’empowerment des collectivités locales – contribuent certainement à la mise en place graduelle de l’économie sociale. La vie associative traditionnelle des Églises et leur prise en charge non seulement de leurs propres membres mais aussi des défavorisés de la société, dans un esprit de solidarité, peuvent également servir de levier à l’économie sociale. Quant aux institutions universitaires, leur ouverture d’esprit et leur esprit d’avant-garde dans les domaines socio-économiques créent certes des conditions favorables à la connaissance et reconnaissance systématisées de l’économie sociale.

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