Dans les pays du Sud
Cát Khuê

2.2.1. Les apports de l’économie sociale.

Sur le plan politique et idéologique

D’après Laurent Laplante, le modèle coopératif, que représente l’économie sociale, se trouve "à mi-distance du socialisme et du capitalisme", c’est pourquoi il "incarne une philosophie mitoyenne. Il exige une limite humaine tant de la part du socialisme que du capitalisme. Il veut à la fois la production des biens et la redistribution de la richesse. Il freine l’efficacité du capital avant qu’elle n’écrase la personne; il interdit au socialisme d’immoler la personne sur l’autel du groupe. Le meilleur des deux mondes." (Laplante, 2000: 57-58). L’économie sociale tient donc compte des objectifs du capitalisme et du socialisme tout en en corrigeantles excès.

Laplante affirme encore que le modèle coopératif est le seul relais fiable des droits universels de la personne, puisque : "La coopération respecte [...] la double exigence inscrite dans les textes fondateurs des Nations Unies. Elle se soucie de la participation démocratique à la vie collective et non pas seulement de production et d’accumulation de la richesse" (ibid. : 57).

Dans sa communication présentée lors de la deuxième rencontre internationale tenue à Québec en octobre 2001 sur le thème "Mondialisation de la solidarité", Benoît Lévesque, un chercheur souvent cité en économie sociale, met en relief la mission primordiale de cette dernière. Il précise que l’économie sociale et solidaire n’a pas l’ambition de réformer l’État ni de transformer l’économie de marché, mais son apport le plus important réside dans la démocratisation sociale et économique. Et Lévesque souligne: "Si telle est la contribution première de l’économie sociale et solidaire, cette dernière se doit de prendre au sérieux la démocratie, sinon elle perdrait non seulement les caractéristiques qui en font sa force mais également sa raison d’être" (Lévesque, 2001 : 14).

Cette participation démocratique que mentionne Laplante comme cette démocratisation sociale et économique qu’indique Lévesque font donc de l’économie sociale l’instrument le plus approprié aux pays du Sud dans la lutte contre la pauvreté. Dans ces pays, le manque de démocratie étant identifié comme un obstacle fondamental au développement et par conséquent à la lutte contre la pauvreté, il faut tout d’abord développer la démocratie tout en apprenant à l’exercer. Or, l’économie sociale nous offre ce lieu d’apprentissage, tant pour la démocratie que pour une citoyenneté active. Par ailleurs, les résultats de cet apprentissage ne profitent pas seulement au secteur de l’économie sociale mais les innovations de cette dernière pour elle-même peuvent être aussi transférées à la société entière, sans qu’elle s’impose comme modèle de développement en soi (Lévesque, 2001).

Amartya Sen nous conseille aussi, une fois reconnus les "bienfaits de la démocratie", de "protéger les conditions et les circonstances qui permettent d’optimiser les processus démocratiques". Il ajoute : "Parce que la démocratie est une des sources primordiales d’opportunités sociales, il est indispensable d’examiner les voies et les moyens permettant de faciliter son fonctionnement, afin d’en tirer le meilleur parti. Les progrès de la justice sociale ne dépendent pas uniquement de formes institutionnelles (y compris la définition de règles de procédures), mais aussi de la pratique effective". (Sen, 2000 : 163-164). Et c’est précisément l’économie sociale qui crée des conditions favorables à la pratique de la démocratie, laquelle nous ouvre de nombreuses opportunités sociales favorisant l’équité et la justice sociale.

Réciproquement,c’est le fonctionnement démocratique qui permet aux autres avantages de l’économie sociale de manifester tous leurs effets, qu’il s’agisse des règles de l’économie sociale, de sa proximité des besoins nouveaux, de sa capacité de mobilisation des ressources diverses, ou de sa prise en charge du social dans l’économie, pour ne mentionner que les principales forces de l’économie sociale. En effet, c’est l’exercice de la démocratie qui favorise la participation des personnes aux décisions et une répartition équitable des résultats. D’autre part, c’est une participation active des personnes qui permet de repérer les besoins sociaux réels. Ensuite, c’est encore l’approche démo-cratique qui rend possible l’hybri-dation des secteurs marchand, non marchand et non monétaire. Enfin, "la délibération et le fonctionnement démocratique permettent non seulement d’identifier le social dans l’économie mais également d’établir des priorités entre par exemple la création d’emploi, le développement local, le respect de l’environnement, l’équité, la qualité de vie, etc." (Lévesque, 2001: 8).

Ainsi, l’économie sociale fait découvrir que la démocratie, jusqu’à ce jour conçue comme l’apanage du seul champ politique, a une place importante dans les domaines économique et social, pourtant vitaux de l’activité humaine. Et même confinée à la seule dimension politique, la démocratie ne s’est contentée de jouer qu’un rôle représentatif, n’ayant pas mis accent sur la participation de l’ensemble des citoyens à la prise de décisions et à leur mise en œuvre. Il est temps, pour obtenir ses pleins résultats, que la démocratie s’ouvre à "l’ensemble des acteurs sociaux, en élaborant de nouvelles formes de partenariat et en rompant avec le centralisme pour tenir compte des différents niveaux possibles de décision citoyenne" (Bessis, 1995 : 14).

La démocratie est donc une condition indispensable pour le développement de l’économie sociale et inversement l’écono-mie sociale devient un moyen privilégié de la démocratie.

Sur le plan économique

Selon Louis Favreau (1997: 20), "parler d’économie sociale au Sud, c’est d’abord parler d’aménagement des bidonvilles, de développement d’une économie solidaire (dite aussi populaire), souvent à partir du secteur informel (micro-crédit, micro-entreprises, etc.) et de développement durable (recyclage de déchets urbains...)"

Quand on aborde le sujet d’économie sociale dans le Sud, on ne doit donc pas oublier le rôle de l’économie informelle, qui, sans être « un dispositif de développement » comme l’économie sociale, peut "servir de point de départ pour construire une économie sociale" (Favreau, dans Defourny et al. 1999: 250). L’importance du secteur informel dans les pays en voie de développement est illustrée par ces chiffres que nous donne Gélinas (2000 : 281). Tout d’abord, dans la plupart de ces pays, l’économie informelle représente plus de la moitié du PNB officiel. En Inde, la création d’emploi dans le secteur manufacturier informel est de deux fois plus importante que dans le secteur officiel. En Amérique latine, le secteur informel fournit 65 % des emplois dans les grandes villes. Au Mexique, pays membre de l’ALENA depuis 1994, le secteur informel fait vivre 50 % de la population. D’après la Banque mondiale, le secteur informel emploie 66 % de la population active au Burkina Faso, 85 %, au Mali, et 90 %, au Sénégal.

Et pour montrer les particularités de l’économie informelle, Gélinas cite ensuite Bruno Lautier, qu’il considère comme "l’un des meilleurs spécialistes en économie informelle":

Il s’agit d’une auto-organisation non seulement individuelle, mais collective (apparition de nouveaux circuits commer-ciaux, diffusion d’innovations). Cette économie populaire est définie comme contre-capitaliste, et comme le seul moyen pour les pauvres de sortir de leur condition, non pas par la mobilisation politique (comme dans les années soixante et soixante-dix) mais par la mobilisation économique (Gélinas, 2000 : 282).

Dans les pays en voie de développe-ment, on peut dire que c’est cette économie informelle populaire qui discrètement au fil du temps permet au peuple de subsister. Si ce secteur est considéré comme une esquisse de l’économie sociale, l’économie sociale a une base importante dans les pays du Sud et sa contribution au développement économique n’est pas négligeable. Cepen-dant, apparu spontanément sans aucune préparation ni aucun projet d’avenir, ce secteur informel est très précaire et vulnérable, on a donc intérêt à l’institu-tionnaliser et le faire fonctionner selon les principes et modes de l’économie sociale pour lui assurer une certaine viabilité et lui permettre de poursuivre sa contribution considérable au développe-ment du pays.

D’autre part, la grande majorité de la population des pays du Sud est pauvre et individuellement, il est difficile à une personne de disposer d’une somme convenable pour lancer une entreprise, le modèle coopératif que propose l’économie sociale peut remédier à ce problème. Par ailleurs, les champs dans ces pays étant morcelés, la mise en commun des parcelles de terre individuelles permettra une production à plus grande échelle et par conséquent à rendement plus élevé. De plus, la coopération peut résoudre de graves problèmes que les paysans rencontrent actuellement tels que celui de débouché, de transfert technologique et d’emprunt de fonds.

En outre, pour se constituer un patrimoine collectif important, il serait intéressant pour les pays du Sud de privilégier des formes entrepreneuriales de l’économie sociale. L’entreprise privée a l’inconvénient d’être facilement transfé-rable d’un propriétaire à l’autre. Les fusions, les transferts de production dans un autre pays sont des risques que l’on court avec ce genre de propriété. L’économie sociale offre l’avantage d’être une forme collective de propriété. Les entreprises de l’économie sociale font donc partie de ce que l’on appelle le patrimoine collectif d’une nation. La vente et l’achat d’une entreprise d’éco-nomie sociale sont impossibles. Pour consolider un patrimoine productif durable, il serait donc préférable de favoriser les entreprises à but non lucratif, ou les coopé-ratives, qu’elles soient de consommateurs, de producteurs, de travailleurs ou d’action-naires.

Enfin, l’intégration d’un pays pauvre au marché international lui cause plus de dégâts que de bienfaits. D’après Jacques B. Gélinas (2000), les pays développés qui prétendent venir en aide aux pays sous-développés avec leurs surplus agricoles, en fait, ne cherchent que des débouchés pour écouler ces surplus. En revanche, sous prétexte des "avantages comparatifs" et avec l’appui des institutions internationales, ils encouragent les pays du Tiers Monde à cultiver des plantes d’exportation telles que le café, la canne à sucre, les arachides, les fruits tropicaux, etc., au détriment des cultures vivrières, et les mettent ainsi dans une dépendance alimen-taire. Cependant, pour les pauvres, le miroitement des profits faramineux n’est pas à dédaigner. Ainsi, les paysans des pays du Sud n’hésitent pas à se spécialiser dans des cultures qui sont certes négociées en devises étrangères sur les marchés internationaux, mais qui les mettent dans une dépendance accrue de ces marchés et les rendent vulnérables face à la concurrence interna-tionale; d’autant plus qu’ils maîtrisent mal des normes de qualité auxquelles ils doivent se plier en accédant au marché mondial.

Ainsi, comme l’économie de ces pays – qui est basée essentiellement sur l’agriculture et l’artisanat – demeure faible, les microprojets, micro-entreprises que propose l’économie sociale semblent mieux convenir aux paysans que leur intégration immédiate au marché mondial. Car si l’on en croit Louis Favreau : "Des chercheurs ont justifié que ni les théories libérales, ni les théories marxistes n’ont réussi à déclencher le développement car elles ignoraient justement le premier dévelop-pement, le tissu économique populaire et local, sans lequel le développement à une autre échelle est impossible" (Favreau, 2000 : 12).

Sur le plan social

Un problème souvent rencontré dans les pays en voie de développement, c’est l’exode rural des jeunes qui viennent trouver du travail en ville. Grand est le risque que ces jeunes personnes – peu formées et peu spécialisées, et par conséquent trouvant difficilement un emploi – basculent dans ce que Rifkin appelle le "quart secteur", c’est-à-dire la mafia, la criminalité organisée. L’économie sociale, qui a un grand souci pour l’insertion socioprofessionnelle des personnes marginalisées peut réduire l’ampleur de cette situation.

D’autre part, l’économie sociale, qui s’adapte facilement aux particularités locales et qui vise les microprojets, peut consolider les activités économiques des communautés locales et retenir ainsi les jeunes à la campagne. Et tout en revalorisant et développant les métiers traditionnels et populaires, elle peut préserver l’identité et la diversité culturelle des différentes communautés locales d’un pays. Par ailleurs, elle peut aussi assurer la défense des droits des petites communautés vivant dans des régions lointaines, qui sont souvent laissées pour compte.

L’économie sociale peut encore favoriser l’intégration des femmes dans l’économie. Jusqu’à présent, la participation des femmes aux activités économiques est faible parce qu’elles ont peu accès aux ressources. En effet, dans les pays sous-développés, les lois sur la succession privilégient les héritiers plus que les héritières en ce qui concerne la propriété foncière ou la détention de capitaux. Et pourtant, chaque fois que les femmes en ont l’opportunité et qu’elles tiennent les rênes d’une affaire, la réussite est presque certaine. Le succès notable de la Grameen Bank, au Bangladesh, en procure un bon exemple.

Amartya Sen affirme que "le rôle d’agent des femmes est l’une des médiations capitales du changement", car non seulement il "contribue à l’amélio-ration de leur bien-être mais ses consé-quences se déploient bien au-delà" (Sen, 2000 : 205) Et pourtant, la fonction d’agent des femmes n’a pas été prise suffisamment en considération dans les études sur le développement. Sen ajoute : "Je ne vois, à l’examen, aucune priorité aussi brûlante pour l’économie politique du dévelop-pement qu’une reconnaissance pleine et entière de la participation et du leadership féminins dans les domaines politique, économique et social". C’est un aspect crucial du "développement comme liberté" (ibid. : 206).

Finalement, les valeurs de solidarité et d’entraide de l’économie sociale rencon-trent certainement un écho favorable dans des pays du Sud dont la majorité de la population sont des paysans. En effet, en milieu rural, la solidarité entre les membres d’une famille ou d’une communauté locale, d’un village, reste une valeur très estimée. L’esprit d’entraide étant traditionnel chez les paysans, dans la nécessité, les membres d’un même village s’organisent sponta-nément pour subvenir aux besoins exprimés par la communauté. Les principes et structures coopératifs, associatifs et mutualistes de l’économie sociale ne peuvent qu’être bien acceptés par les populations locales.

Sur le plan environnemental

Dans les pays du Sud, la quasi-totalité de la production provient des ressources naturelles et de la force de travail, les conditions environnementales y jouent donc un rôle clé. Le développement durable et la croissance à long terme exigent des mesures judicieuses pour les problèmes environ-nementaux sur tout le territoire. Or l’économie sociale avec son principe de "prise en charge du social dans la production des biens et des services, des externalités et du long terme" (Lévesque, 2001 : 7), cherche non seulement à identifier ces externalités – dont fait partie la dégradation de l’environnement – mais aussi à les anticiper, bien que celles-ci ne soient "pas nécessairement visibles au départ et a fortiori à long terme" (ibid.: 8).

La contribution des organisations non gouvernementales de développement (ONGD)

Dans la promotion de l’économie sociale dans les pays du Sud, on ne peut ne pas mentionner le rôle des organisations non gouvernementales (ONG) de développe-ment (ONGD) – ainsi appelées pour les distinguer des ONG d’urgence ou d’aide humanitaire. Depuis les années 60 en Asie, le début des années 70 en Amérique latine et le début des années 80 en Afrique, ces ONGD ont beaucoup contribué à la mise en place des projets initiés directement dans des communautés locales plutôt que des initiatives venant des gouvernements. Elles interviennent généralement dans quatre domaines :

- le soutien des microprojets au sein des communautés locales, en vue d’améliorer leurs conditions de vie, notamment dans les secteurs de l’emploi, de la santé, du logement et de l’éducation ;

- la défense des droits sociaux des groupes les plus défavorisés de la population, tels que les paysans et les habitants des bidonvilles. Les ONGD organisent des comités de quartier qui veillent à l’accès à l’eau et à l’électricité et même à l’équipement collectif en santé et en éducation ;

- le développement économique et social, local et intégré, amenant les collectivités locales à s’auto-organiser selon leurs priorités en matière de "résolution du problème d’emploi, d’aménagement du territoire, de santé communautaire, d’alphabétisation des adultes et de mise sur pied de centres d’éducation et de centres communau-taires" ;

- le partenariat en vue du développe-ment local, voire régional, avec le secteur privé, notamment les petites et moyennes entreprises (PME), et les municipalités (Van Kemenade et Favreau, 2001: 1-2).

En créant des conditions favorables au développement des collectivités locales et des mouvements sociaux qui favorisent l’économie sociale, les ONDG ont contribué à la mise en place des entreprises et des organisations ayant "une finalité sociale, une structure démocratique et un patrimoine collectif inaliénable" (Favreau dans Plan Nagua, 1999). D’autre part, avec la présence de ces ONGI dans le pays, des populations locales du Sud sont mises en contact avec des pratiques d’économie sociale en tant que telles et ont l’opportunité de se familiariser peu à peu avec ces pratiques démocratiques.

Ainsi, intégrée dans les programmes de coopération internationale des gouvernements étrangers et les projets de dévelop-pement des ONGD, l’économie sociale permettrait le passage des pratiques de subsistance tant à un niveau de vie plus élargi qu’à une citoyenneté plus active et à une démocratisation plus grande, et pourrait devenir ainsi un tremplin au développement durable.

2.2.2. Les problèmes et enjeux de l’économie sociale

D’après Favreau et Fréchette (2000 : 9), dans les pays du Sud, malgré une présence de quelques décennies, l’économie sociale reste "un secteur encore peu connu et de faible visibilité". En outre, les problèmes fondamentaux qui entravent le développement des initiatives d’économie sociale sont généralement les suivants :

- le manque de recours ou l’absence de couverture légale dans ce domaine ;

- le tiraillement entre le rôle d’agent de l’État auprès des communautés locales, d’une part, et celui de partenaire de ces communautés, d’autre part ;

- la précarité des sources propres de financement ;

- le manque de professionnalisation ou de soutien professionnel ;

- l’orientation des priorités vers des enjeux locaux au détriment des enjeux plus mondiaux tels que la pollution, les migrations, les termes de l’échange mondial susceptibles de porter préjudice à la viabilité des projets de dévelop-pement local, etc.

Comme l’a remarqué Develtere (1998 : 134) : "Il est clair que ce mouvement vers une économie sociale est encore très fragmentaire, voire atomisé, hétérogène et non structuré. Envisagé dans une perspec-tive internationale des relations de pouvoir, on pourrait également dire qu’il est sous-institutionnalisé et donc encore non reconnu en tant qu’acteur socio-économique légitime".

Toutefois, dans les pays du Sud, l’économie sociale a certainement un rôle à jouer comme une troisième voie, qui est à la fois un contre-pouvoir et un point d’appui. Cependant, ce serait une erreur de la considérer comme une panacée, de mettre sur ses épaules trop de responsabilités et d’exiger d’elle des miracles. Elle n’est qu’une alternative parmi d’autres, toute seule elle ne constitue ni un projet de société, ni un modèle de développement. Car il est certain que le changement d’un système tel que le système capitaliste demande l’élaboration d’un nouveau paradigme économique.

Par ailleurs, il faut savoir se montrer patient face au démarrage d’un projet d’économie sociale. La décision est plus rapide à prendre si on est le seul patron d’une entreprise. La discussion pour arriver à un consensus dans une initiative d’économie sociale est évidemment plus longue. La formation à un entrepreneuriat collectif et à une participation associative demande également du temps. Mais comme ce sont les personnes qui comptent en premier et non les bilans, le soutien de l’État est indispensable pendant cette période de gestation. L’État verra que son aide ne sera pas vaine, car une fois démarrées, les entreprises d’économie sociale sont souvent plus viables que les entreprises capitalistes (Laplante, 2000).

Enfin, même dans les pays du Nord, elle vit dans un environnement hostile et difficile.  Sa reconnaissance n’est pas unanime, des personnes se demandent même, si elle ne serait pas "au mieux, un appendice, au pire, un faux-fuyant" (Harribey, 2000), la soupçonnant de "n’être que le masque attendri d’une économie capitaliste ayant achevé sa contre-révolution libérale, ramenant les conditions sociales un siècle ou deux en arrière". Cependant, il est sans doute plus sage d’adopter l’attitude que nous conseille Gélinas (2000 : 293) : "Les diverses formes d’une économie alternative, pratiquées depuis quelques années seulement, en sont les premiers brouillons qu’il faut critiquer, certes, mais non point mépriser. Elles ont besoin, comme toutes les grandes transfor-mations socioéconomiques, d’un long mûrissement". Il est vrai qu’il faut du temps pour réapproprier le processus économique et établir un modèle alternatif. Car cela exige "la reconstruction du tissu social et du pouvoir économique à la base" (ibid. : 293). De la même manière que "le capitalisme (qui) mûrissait sous le féodalisme, plusieurs siècles avant de devenir dominant"  (Lipietz, cité par Gélinas, 2000: 293), l’économie sociale devra se façonner longuement à l’intérieur du capitalisme pour faire ses preuves et se faire reconnaître.