2.1. Dans les pays du Nord
Apparue pour répondre aux besoins non satisfaits des groupes sociaux dans une situation de crise, il est indéniable que l’économie sociale contribue à la lutte contre la pauvreté dans les pays du Nord. Favreau (2002 : 1) nous l’affirme dans son exposé La lutte contre la pauvreté aujourd’hui : quelle(s) stratégie(s) ? lors d’un colloque à l’automne 2001 : "Les initiatives de lutte contre la pauvreté au Québec dans les deux dernières décennies ont été particulièrement innovantes, notamment celles qui relèvent de l’économie sociale, de l’insertion socioprofessionnelle et du développement économique commu-nautaire". Nous allons donc voir ci-après en quoi consiste cette contribution.
2.1.1. Les avantages de l’économie sociale
Comme nous l’avons vu, depuis une vingtaine d’années, dans la plupart des pays du Nord, la crise du fordisme et de l’État-providence, ainsi que la mondialisation, la montée du chômage, ont fait sortir l’économie sociale de sa tanière. Cependant, à cette apparition, les initiatives d’économie sociale se distinguent de celles des périodes antérieures avec de nouveaux acteurs – notamment de nouveaux mouvements sociaux (associatif, écologique, femmes) –, de nouveaux modes d’organisation – qui sont plus associatifs, plus territorialisés et plus intégrés dans les interventions –, et de plus, elles sont porteuses d’une culture, d’un projet de développement (Favreau, 1997). Ces innovations ont engendré aussi de nouveaux partenariats locaux et régionaux ainsi que de nouvelles politiques publiques qui « constituent des paramètres de base d’une intervention à la recherche de nouvelles réponses à la "question sociale" » (Favreau, 2002 : 1).
Les initiatives d’économie sociale gravitent autour de quatre axes :
- le développement de nouveaux services de proximité (services à domicile, garde d’enfants, cuisines collectives) ou le renouvellement de certains services existants (centres communautaires de loisirs) ; - la formation à l’emploi (organismes communautaires de formation de la main-d’œuvre et entreprises d’inser-tion); - la revitalisation économique et sociale des communautés en déclin ou en voie d’appauvrissement (corpora-tions de développement économique communautaire, corporations de développement communautaire) ; - le développement d’entreprises sociales dans de nouveaux créneaux (écotourisme, récupération et recyclage, restauration populaire, informatique, culture) (Favreau, 2002).
Avec les avantages de la proximité, l’économie sociale, qui répond à des besoins immédiats, facilite le décollage des communautés et des régions locales; ces deux dernières peuvent ainsi contribuer au développement général du pays. Et dans cette mouvance, du plan micro de la gouvernance locale, l’économie sociale favorise le passage au plan macro "pour peser sur les politiques globales" (ibid.). L’économie sociale a donc la capacité de « jeter les bases d’un système économique solidaire en multipliant les lieux, les espaces et les échelles d’intervention » (ibid.). Cette proximité des besoins nouveaux permet aussi à l’économie sociale de proposer rapidement des solutions adéquates et souvent originales (Lévesque, 2001).
D’autre part, les facteurs humains et culturels sont particulièrement mis en valeur dans le management des entreprises d’économie sociale de manière que ce dernier devient très flexible et participatif. Ce qui convient parfaitement aux sphères de l’économie sociale qui par nature sont diffuses, mouvantes et changeantes et fonctionnant sur des échelles micro-scopiques, aux niveaux local et commu-nautaire. Le développement en réseaux est une autre caractéristique de l’économie sociale, il favorise la solidarité et le fédéralisme, conditions pour assurer la pérennité des activités.
De plus, entre le marché et l’État, qui se montrent tous deux impuissants dans les régulations tant économiques et financières que sociales dans un contexte de profondes mutations, ce troisième secteur, en proposant une économie plurielle, semble pouvoir répondre aux nouveaux besoins de la société, tout en assurant l’efficacité économique et la participation sociale et citoyenne. En effet, d’après Roustang et al. (1996), en procédant à l’hybridation des trois économies, publique, privée et non monétaire, "à partir de dynamiques de projet", l’économie sociale "dépasse les cloisonnements qui minent notre cohésion sociale et propose en fait une recomposition des rapports entre économique, social et politique" (ibid. : 93). Cette capacité de mobilisation de ressources diverses: marchande, non marchande, non monétaire, constitue l’une des principales forces de l’économie sociale, d’autant plus qu’elle "repos(e) sur l’alliance d’acteurs provenant de milieux différents et adhérant à un projet plus large" (Lévesque, 2001 : 7).
En outre, toujours selon Lévesque (ibid. : 5): "Au lieu de constituer un ghetto, l’économie sociale et solidaire serait en interface avec l’État comme avec le marché de sorte que son développement exigerait des réaménagements significatifs de l’un comme de l’autre". Par exemple, elle pourrait jouer un rôle dans la reconfiguration de l’État en prenant en charge le social dans la production de biens et services. Elle pourrait aussi contribuer à la démocratisation des entreprises appelées capitalistes, ou à la résolution des consé-quences socio-économiques négatives – des externalités, comme disent les économistes. Ainsi, non contente de favoriser une citoyenneté plus active, l’économie sociale "est aussi un bien public dont les retombées sont positives pour l’ensemble de la société" (ibid.).
Nancy Neamtam (dans Plan Nagua, 1999), présidente du Chantier de l’économie sociale au Québec, examine l’économie sociale sous l’angle des opportunités et nous fait part de sa vision. Au point de vue économique, comme l’économie sociale fonctionne sur le plan micro, elle permet de prendre en main son économie et d’éviter ainsi l’emprise des multinationales. Au point de vue social, elle favorise la mobilisation des gens dans un mouvement de démocratisation économique. Elle peut également servir de laboratoire où les gens font l’expérience de "gouverner autre-ment". En outre, elle établit des liens entre des mouvements "qui ne se parlent pas". Enfin, au point de vue politique, elle suscite un débat qui permet de mieux définir les termes.
Ainsi, sur le plan économique, non seulement l’économie sociale améliore la situation sur le marché de l’emploi mais elle vise également la qualité des services et des emplois. Sur le plan social, elle favorise la solidarité par la proximité, l’insertion par la mise en réseaux et l’équité par une bonne répartition des résultats. Enfin, sur le plan politique, l’économie sociale contribue à renforcer la démocratie, la citoyenneté, la représentation, car les règles de l’économie sociale permettent notamment la parti-cipation des citoyens aux décisions, autrement dit, les initiatives d’économie sociale constituent des "espaces publics de proximité" (Roustang et al., 1996 : 102).
Bref, la rentabilité sociale des projets et des entreprises d’économie sociale est aussi importante que leur rentabilité économique. Leur utilité sociale explique pourquoi le Gouvernement doit faire vivre certaines entreprises qui ne pourront jamais s’autofinancer à 100 % et développer des mesures d’économie sociale pour assurer leur viabilité.
2.1.2. Les risques de l’économie sociale
Cependant, de nature flexible, l’économie sociale s’expose à de nombreux risques. Le premier en est son instrumen-talisation par l’État, puisqu’à ses débuts, elle a nécessairement besoin du soutien financier de ce dernier pour bien fonctionner. En effet, l’État cherchera à valoriser l’économie sociale, étant lui-même incapable "à créer de nouvelles solidarités alors que les anciennes s’effritent devant la montée du chômage et de l’exclusion sociale" (Hyden, Castel, cités par Lévesque et Mendell, 1999: 106). Dans une économie où l’intervention de l’État occupe encore une grande place, l’économie sociale deviendra un complément des politiques sociales existantes sans pouvoir vraiment les transformer. Qui pis est, ses entreprises pourront être confondues avec des organismes d’État. Dès lors, elle commencera à oublier son appartenance locale et son caractère entrepreneurial, "ce qui peut la rendre moins légitime et l’empêcher à contribuer au renouvellement du modèle de développement" (Joyal, 2000).
Cependant, si, voulant éviter ce danger, l’économie sociale s’écarte de l’État, elle rencontrera un autre risque, celui de sacrifier l’intérêt général pour servir les intérêts particuliers d’un groupe social, ce qui portera atteinte aussi à sa vocation sociale et publique.
En revanche, dans une économie où le néolibéralisme demeure forte, comme l’économie sociale se développe "principa-lement à partir des principes du monde domestique et du monde du don", elle sera "plus vulnérable aux récupérations marchandes d’un modèle néolibéral" (Jetté, 2002). Autrement, elle ne pourra que jouer le rôle de palliatif tout en étant acculée au secteur informel.
Par ailleurs, dans l’obligation d’aug-menter son capital, une entreprise ou organisation d’économie sociale court le risque d’oublier les principes coopératifs ou associatifs fondamentaux. La réorientation de la production ou l’introduction de nouveaux instruments financiers peuvent l’amener à avoir une préoccupation prioritaire pour le rendement du capital au détriment des intérêts de ses membres qu’elle néglige de préserver et défendre. De plus, le recours à de nouveaux associés peut engendrer des conflits d’intérêts entre investisseurs et coopérateurs, à cause de la divergence des motivations. Ces conflits d’intérêts nuisent immanquablement à l’entreprise ou à l’organisation d’économie sociale, qui doit interrompre son développement straté-gique ou en modifier les priorités.
Enfin, le cas contraire peut aussi arriver, lorsqu’une initiative d’économie sociale est très vivante sur le plan des valeurs, de la dynamique associative, mais pas respon-sable quant à la planification entrepre-neuriale, ou incompétente dans l’organi-sation du travail ou dans la recherche d’un financement.