L’ÉCONOMIE SOCIALE
Cát Khuê

INTRODUCTION

Dans un monde qui s’affirme comme de plus en plus développé dans tous les domaines de la société: politique, écono-mique, culturel, scientifique, technolo-gique, etc., paradoxalement, réapparaît le problème de la pauvreté. Celui-ci ne refait pas surface seulement dans les pays considérés comme "sous-développés" – ou pour le dire d’une manière moins blessante, "en voie de développement", sans que ces pays ne puissent se débarrasser de cette désignation euphémique depuis des décennies –, il devient aussi un problème d’actualité des pays du Nord, ceux qui ont bénéficié de tous les vocables les plus élogieux possibles comme pays riches, puissants, développés, industrialisés.

En effet, peu après les Trente Glorieuses, le ralentissement – voire la décélération – de la croissance économique a été constaté, aussi bien dans les pays développés que dans les pays en développement. Et si ce phénomène, accompagné d’une augmenta-tion d’inégalités, a marginalisé une bonne partie de la population dans les premiers pays, il a plongé certains des derniers dans une extrême pauvreté. Ainsi, qu’elle soit absolue ou relative, la pauvreté n’épargne aucun pays, d’autant plus que le modèle de développement dominant actuel, le néolibéralisme, vise plus l’économisme que l’humanisme. N’étant plus l’héritage et l’apanage des seuls pays qui ne peuvent s’échapper à son emprise – malgré les efforts déployés depuis des dizaines d’années, tant du côté international que national –, la pauvreté a été reconnue comme un phénomène complexe et multi-dimensionnel. Elle n’est plus définie uniquement comme un manque de revenus requis pour répondre aux besoins fonda-mentaux de l’homme. Elle peut vouloir dire aussi un accès difficile à des infrastructures et services, une vulnéra-bilité face aux imprévus et calamités, une exclusion de son environnement communautaire, voire une représentation politique inadéquate.

La pauvreté semble donc dépasser le cadre conjoncturel et apparaît de plus en plus comme des conséquences du fonctionnement des structures écono-miques et politiques du monde actuel. Son remède ne peut consister dans la seule croissance économique comme on le croyait, puisque la crise mondiale, qui a commencé vers la moitié des années 80, continue à se développer malgré une reprise de croissance économique. Par conséquent, la recherche de solutions doit s’orienter vers un paradigme multidimen-sionnel et pluraliste à caractère plus humain, qui puisse allier le social à l’économique et qui soit capable de fonctionner dans un contexte mouvant et complexe.

L’Histoire a montré que l’économie sociale, avec ses dimensions coopérative, associative et mutualiste, apparaissait spontanément dans une société en crise de croissance. L’économie sociale est donc présente depuis une vingtaine d’années dans les pays du Nord, mais elle doit lutter encore pour être mieux reconnue et promue. Au Québec, de nombreuses structures travaillent, non sans une certaine volonté politique, à la faire connaître et la dévelop-per, telles que le Chantier de l’économie sociale, le Centre de recherche sur les innovations sociales dans l’économie sociale, les entreprises et les syndicats (CRISES), l’Alliance de recherche Universités-communautés en économie sociale (ARUC-ÉS), l’équipe de recherche Économie sociale, santé et bien-être (ESSBE) de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), etc. Par ailleurs, il ne faut pas négliger les apports importants des chercheurs du Nord dans l’étude de l’économie sociale dans le Sud. Par exemple, ceux de la Chaire de recherche en développement communautaire (CRDC), de l’Université du Québec à Hull (UQAH), avec Louis Favreau comme chef de file, ou ceux des chercheurs belges qui se regroupent autour de Jacques Defourny et Patrick Develtere. Dans le Sud même, la récente apparition sur Internet du site URBARED – créé par l’Institut de Conurbano de l’Université nationale de General Sarmiento (Argentine) et l’Institut des sciences sociales de l’Université nationale de Mexico (Mexique) – pour promouvoir l’économie sociale, mérite également d’être signalée. Enfin, il faut noter en particulier les deux rencontres internationales sur la mondialisation de la solidarité, la première à Lima (Pérou) en juillet 1997 et la seconde à Québec en octobre 2001, qui ont pu regrouper autour d’une même table des partenaires des pays du Nord et ceux du Sud pour discuter ensemble de l’économie sociale et faire part réciproquement de leurs expériences.

Ainsi, dans un certain nombre de pays du Nord, dont le Canada et notamment le Québec, des chercheurs et des mouvements sont en train de faire valoir l’économie sociale comme une troisième voie entre les secteurs public et privé dont il faut tenir compte dans un monde de plus en plus complexe et qui exige des dimensions plurielles. En effet, parmi les nouvelles formes de régulation, l’économie sociale est considérée comme une alternative possible pour répondre à des besoins et attentes qui ne sont satisfaits ni par l’économie marchande, ni par l’économie publique. Cependant, elle ne prétend guère remplacer ces deux dernières. Ses « avantages comparatifs » sont présentés par Bouchard et al. (2000: 10) de la manière suivante : "Les critères d’appren-tissage, d’enga-gement, de flexibilité, de créativité et de sécurité constituent les éléments de base de la dynamique de la nouvelle économie sociale". Par ailleurs, comme l’économie sociale associe en son sein et sa mission sociale et publique et ses particularités marchande et entrepre-neuriale, elle peut servir de "laboratoire d’expérimentation et d’institutionna-lisation de nouvelles pratiques de participation civique pouvant potentiel-lement renégocier avec les pouvoirs publics les responsabilités dans la production de l’intérêt général". (ibid.).

Il faut souligner que cette notion d’intérêt général joue un rôle très important dans la reconnaissance de l’économie sociale. Depuis la récession du début des années 80, face à la crise de dévelop-pement, alors que les États semblent "perdre leurs capacités instrumentales à réguler le marché, la protection, l’environnement, etc.", on doit faire appel à la notion d’intérêt général qui, de par son caractère mouvant et évolutif, peut regrouper une pluralité d’acteurs sociaux. Ces derniers peuvent d’ailleurs œuvrer sur une multitude d’axes qui vont « dans le sens » de l’intérêt général, tels que l’amélioration de l’emploi, le dévelop-pement régional, la défense des droits, la protection de l’environnement, etc. (ibid.).

D’autre part, les caractéristiques de l’économie sociale correspondent non seulement à celles de l’intérêt général, elles se retrouvent aussi dans la thèse que propose Amartya Sen, qui, elle, met la notion de liberté en exergue. Considérant le dévelop-pement comme un processus d’expansion des libertés humaines, cette approche inclut ainsi tous les aspects de la vie, économiques aussi bien que sociaux et politiques. Par ailleurs, elle prend en compte à la fois le rôle des diverses structures – marchés ou institutions, gouvernements ou autorités locales, partis politiques ou mouvements sociaux, etc. –, et celui des valeurs sociales, des mœurs et des traditions, qui peuvent avoir une certaine influence sur l’usage de la liberté des personnes. Enfin, l’approche du développement comme liberté ne tiennent pas seulement compte des objectifs du développement, mais encore des processus et procédures à suivre (Sen, 2000).

Mais avant d’étudier les apports de l’économie sociale à la lutte contre la pauvreté, examinons tout d’abord ses conditions d’émergence, ses différentes définitions qui font ressortir ses valeurs, composantes, formes économiques et règles de fonctionnement. Ensuite, cherchons à distinguer l’économie sociale des concepts qui lui sont voisins en soulignant ses liens avec ceux-ci.